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Olivier Abel, l’hospitalité de la pensée

article ans La Croix daté du lundi 20 juillet 2009
par Élodie Maurot

 

Ce philosophe, spécialiste d’éthique, vit un protestantisme ouvert et promeut la « conversation des cultures » On peut être enraciné et libre. Et même libre parce qu’enraciné. Ce qui sonne comme un paradoxe impossible à bien des oreilles modernes, Olivier Abel, protestant et philosophe, le vit avec sérénité, avec bonheur aussi. D’un héritage, d’une « épopée » protestante, l’intellectuel parisien n’a pas fait un musée, mais une tradition vivante où il s’autorise aujourd’hui à écrire sa page. « Je me sens héritier», reconnaît-il sans aucune gêne, évoquant les grandes figures intellectuelles du protestantisme qu’il a lues, fréquentées, admirées : Jacques Ellul, Jean Carbonnier, et surtout Paul Ricœur, le maître et l’ami.

« On dirait que le voyage de la vie se fait toujours de proche en proche (…), quand on a été proche d’intelligences, on voyage d’intelligence en intelligence. » Ce constat qu’il fait au sujet du réformateur Jean Calvin, auquel il vient de consacrer un ouvrage (1), Olivier Abel pourrait l’écrire sur lui-même. Lui qui fut l’élève des philosophes Michel Henry et Emmanuel Levinas, qui succéda au théologien André Dumas comme professeur d’éthique à l’Institut protestant de théologie de Paris, travailla avec France Quéré à la commission d’éthique de la Fédération protestante de France… et il faudrait ajouter à cette liste, non exhaustive, les philosophes dont il se fit proche par le travail de la pensée, Emmanuel Mounier tout particulièrement, et les grands maîtres : Platon et Kant, Schopenhauer, Kierkegaard et Nietzsche, partageant avec ces deux derniers le fait d’être fils de pasteur.

"Je suis héritier parce que j’ai aussi pu rompre"

« Héritier », Olivier Abel l’est résolument. Mais pas pour imiter et encore moins – iconoclasme protestant oblige – pour idolâtrer. Il est d’ailleurs trop ami des Lumières pour ne pas s’être appliqué à lui-même l’idéal kantien de la « sortie de l’état de minorité ». Chez lui, donc, l’héritage se conjugue à la liberté, comme chez Paul Ricœur qui résumait la tension de son existence dans un binôme : critique et conviction. « Je suis héritier parce que j’ai aussi pu rompre, souligne Olivier Abel. On ne peut hériter que parce qu’on peut refuser l’héritage. Il faut avoir de la force pour rompre et hériter. » L’héritage peut dès lors être source de gratitude pour celui qui pense qu’« être adulte, c’est savoir dire merci ».

L’héritage d’Olivier Abel commence en Ardèche, comme dans un conte huguenot. Son patronyme l’inscrit d’emblée dans une chair et une lignée de résistance et de liberté. Un « nom de guerre », qui date de l’époque où les protestants n’avaient pas d’enfants légitimes, leurs mariages n’étant pas reconnus par l’autorité publique. « Les enfants recevaient alors des sortes de surnoms bibliques, raconte-t-il. Abel en est un. » L’enfance se déroule, paisible, au sein d’une communauté de foi qui est aussi communauté de vie, marquée par l’engagement du père, pasteur dans l’Église réformée de France.

« Je l’accompagnais dans les visites aux malades, j’étais un peu comme un mini- pasteur », sourit-il, amusé au souvenir de ce rôle mi-religieux, mi-civique qui a conforté un goût indissociable pour la vie des Églises et celle de la cité. « Cette atmosphère n’était pourtant pas pesante, précise-t-il. J’ai grandi dans quelque chose qui était suffisamment vivant pour qu’il n’y ait pas de séparation entre le protestantisme et le reste de la vie. »

"Dans ma manière de traiter des choses, j’ai un imaginaire de géologue"

Autour de Lamastre, dans le nord de l’Ardèche, Olivier Abel découvre sa première passion, la géologie. La contemplation des reliefs, des paysages marque toujours sa manière de philosopher : «Dans ma manière de traiter des choses, j’ai encore un imaginaire de géologue, attentif aux sédimentations, aux orogenèses, aux poussées, aux métamorphismes, au volcanisme… »

La géologie, ce déchiffrement de paysages « qui nous précèdent », est une autre manière de vivre le don, et de le visualiser. Sans doute sa philosophie tire-t-elle de là son attention à la matière, à la corporéité, ainsi que son style, volontiers éclaté, en mouvement, qui ne boucle jamais sur lui-même. « Ma pensée n’est pas une pensée linéaire, c’est une pensée géographique. J’explore, je change de direction. Elle procède par sauts. Il faudrait comme déplier le paysage pour donner à voir les passages… »

Professeur depuis vingt-cinq ans à l’Institut protestant de théologie de Paris, Olivier Abel y enseigne l’éthique. Dans ce « lieu charnière », il aime vivre en même temps la distanciation et l’engagement : « C’est une posture intellectuelle périlleuse, mais que je vis très fortement. Parfois en défaisant la nuit ce que je construis le jour… »

À l’abri des grands murs du boulevard Arago, il aime initier ses étudiants à « devenir maître de leurs propres interrogations », à questionner la mémoire des figures du protestantisme et de la modernité : Bayle, Milton, Calvin… De cette maison ouverte, il s’évade aussi dans mille et une collaborations : comité de rédaction de la revue Esprit, séminaires de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), rencontres du Comité consultatif national d’éthique…

« Différer ensemble »

Le « pas sans les autres » dans lequel Michel de Certeau voyait l’essence de la mystique, Olivier Abel le met en œuvre philosophiquement. « Qu’est-ce qu’aimer Dieu et son prochain de toute sa pensée ? questionne-t-il. De tout son cœur, de toute sa force et de toute sa pensée… » Pour lui, la philosophie a une tâche singulière : soutenir l’altérité, le « différer ensemble », car « on ne peut être ensemble vraiment qu’en acceptant de différer, et on ne peut différer les uns des autres que parce qu’on est ensemble ». Sa philosophie est donc indissociablement une éthique et une politique, une interrogation continuelle sur le lien qui nous relie aux autres.

Ce « différer ensemble », c’est d’abord dans le dialogue de la foi et de la culture qu’Olivier Abel s’efforce de le faire vivre, dans une France clivée et quelque peu schizophrénique sur ce sujet. « On meurt de la séparation entre, d’un côté, des gens qui ont une foi sans culture – comme si on pouvait parler sans langues – et, de l’autre, des gens de culture sans foi, pour lesquels la religion devient un musée », déplore-t-il.

Cette séparation est pour lui grosse de tous les fanatismes, religieux bien sûr, mais, « plus dangereux encore », fanatisme de ceux qui entretiennent un rapport maurrassien à la religion : « On n’y croit pas ou plus, mais on la défend. Ce rapport à la religion est dangereux car il est inaccessible à la critique », dénonce-t-il. Pas de tâche plus urgente, donc, que de réconcilier les mémoires, en s’efforçant de dénouer « ce nœud coulant qui nous étouffe ».

Cette conversation, il la poursuit aussi avec d’autres cultures. Depuis ses années d’enseignement au Tchad – où il fut temporairement sacré « roi de Bongor » par des étudiants musulmans, reconnaissants qu’il leur ait ouvert les sources de la pensée musulmane –, puis à Istanbul, Olivier Abel sait que cette « conversation des cultures », vitale, est aussi possible.

« Quand on a un “soi”, un noyau vivant, on rencontre l’autre avec bienveillance, souligne-t-il. Tout ce qui est vivant dans une culture salue avec bienveillance ce qu’il y a de vivant dans une autre culture. » Ce dialogue élargit les existences, les enrichit, les découvre à elles-mêmes. « “Je viens de mille enfances”, disait Bachelard. Je crois qu’on ne naît pas d’une seule naissance mais de plusieurs, comme une rivière qui coule de plusieurs sources. »

Une « Éthique des ténèbres »

L’urgence du dialogue entre foi et culture(s), le professeur Abel la touche du doigt dans les salles de l’Institut protestant. Le public étudiant s’y est massivement transformé, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de pasteurs en formation, membres d’Églises évangéliques issues de l’immigration. « Il y a un grand défi dans l’accueil de tous ces protestantismes de banlieue, note-t-il. Si nous n’arrivons pas à mélanger nos différences, alors que nous avons un texte – la Bible – en commun, comment la société française y arrivera-t-elle ? »

Dans le même lieu, l’homme veut aussi permettre des rencontres inhabituelles autour du Fonds Ricœur, dont il est responsable et qui a la charge de faire vivre les archives et la bibliothèque de l’éminent philosophe. « Au Congo démocratique, dans un endroit où le pétrole arrive sur des vélos poussés par des enfants sur 500 km, j’ai rencontré un curé vivant dans une église dévastée, avec plein d’orphelins sur les bras. Il m’a parlé de Ricœur et du courage qu’il avait trouvé dans ses livres. C’est ce Ricœur-là qui me touche », raconte-t-il, encore ému. Olivier Abel n’a rien d’un gardien du temple. Le Fonds Ricœur sera un lieu de pensée et de vie, « pour les chercheurs du meilleur niveau, mais aussi pour des gens comme ce prêtre congolais… »

Âgé de 56 ans, le philosophe est arrivé à l’âge de premiers bilans. Parmi ses nombreux projets, il aimerait donner naissance à une « Éthique des ténèbres » qui montrerait la cohérence d’une pensée éparpillée dans plus de 800 articles, à l’image de celui qui a « accepté d’être un homme de parole et d’action ».

« Inconstant par trop de fidélités », Olivier Abel est encore retenu loin de ce grand projet, dont il sent pourtant le moment venu. Il se connaît aussi ce plaisir de « papillonner », ce « côté érotique » de la pensée, qui invite toujours ailleurs et honore le caractère chatoyant de l’existence. Tendu entre un activisme très protestant et un goût pour « la contemplation dans le monde », il patiente donc, habité par l’idée que la grâce de Dieu fonde un « insouci de soi ». Grand œuvre ou pas aux yeux du monde, il y a là la sagesse d’un vrai penseur…

Élodie MAUROT

(1) Jean Calvin, Pygmalion, 298 p., 21,90 €.

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Olivier Abel
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