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Olivier Abel

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La sagesse des poux

à paraître dans la page Rebonds du journal Libération
daté du mercredi 7 octobre.

 

Enfin un petit sujet amusant et facile à traiter ! Tellement plus drôle que la théorie de la justice de Rawls, tellement plus simple que le pli selon Leibniz, tellement plus menu que la minima moralia d’Adorno. Et pourtant, en ce début d’automne, la rentrée, tout le monde le sait, c’est aussi la rentrée des poux. Eux aussi se sont préparés pour affronter de nouvelles épreuves, surmonter de nouvelles lotions, être passés au peigne fin, s’accrocher à toutes les opportunités, et chercher leur place au soleil. Eux aussi sont laïcs, gratuits et obligatoires — même dans les écoles privées. Ils ne font d’ailleurs pas de différence de classes, de couleurs, de religions ni de langues. Et quelle que soit notre génération nous y sommes tous très attachés. Ils sont peut-être l’emblème véritable de la République.

Mais à quoi servent-ils ? En ces temps de crise économique, ils font au moins tourner leur petite part de l’industrie pharmaceutique. Vu le prix de la moindre lotion, les poux sont une bénédiction, eux qui croissent et multiplient sans désemparer. Ils sont utiles encore à bien d’autres choses nous ne saurons tout énumérer, et c’est finalement la première méditation que nous pouvons tirer de ce petit sujet : on ne sait pas ce qui se passerait si les poux disparaissaient entièrement ! Kant ne disait-il pas, pour illustrer plaisamment la finalité dans la nature, que les poux servent à obliger les hommes à se laver la tête ? Reste à savoir si une telle fin justifie de tels moyens. La réponse est ici immédiate : non. Assez plaisanté : le poux, c’est l’enfer. Demandez à Job. C’est interminable, on n’en finit jamais — Nietzsche ne décrivait-il pas le nihilisme comme l’incapacité à en finir ? Les poux, c’est une guerre sans fin, et qui fait voir l’atroce principe de la guerre : il faut se détruire soi-même pour croire qu’on les a détruits. Ça s’agrippe, ça grouille, ça gratte.

Attardons nous un instant sur ce point sensible : car il y a des grattages qui sont délicieux, de vraies gratteries. On peut être content de se gratter, non parce que cela met fin à quelque chose, provisoirement, mais positivement pour le plaisir que cela procure. On pourrait parler d’un épicurisme du grattage. Or ce n’est pas le cas avec les poux, on se gratte pour que cela cesse, mais le soulagement est bref et cela gratte ensuite d’autant plus. Pire : on éprouve ici à quel point l’épiderme est mémoire : on peut ne plus gratter qu’un souvenir, perpétuant ainsi la trace d’un passage, d’un passé qui n’est plus. C’est ce que Deleuze avait montré dans sa lecture de Nietzsche. Tout ce qui a été en ce sens est encore, peut toujours être réactivé. On n’est jamais certain de ne plus avoir de poux. En lisant ces lignes déjà vous vous grattez.

Bref les poux soulèvent des problèmes vertigineux, sans parler de l’éminente question éthique : dois-je me protéger, m’immuniser, me préserver pur, rejeter ouvertement les poux sur les autres, et ne plus même en parler pour ne pas attirer leur attention ? Ou dois-je au contraire partager avec solidarité le problème, en parler, tenter une action collective seule efficace ? On rêve d’une maîtresse d’école à poigne, non, d’une Directrice d’école, ou plutôt d’un maire, que dis-je, d’un Sarkozy, d’un Obama, qui prendrait enfin la question à bras le corps, et déciderait d’une date commune, un jour J, où tous les poux seraient enfin gratuitement et obligatoirement éliminés ! Ce serait l’an Zéro d’une nouvelle ère mondiale. La boule à zéro.

Mais je doute soudain. Ce serait encore le rêve naïf d’une Solution. Mais il n’y a pas de solution définitive, pas de solution qui n’apporte son lot de problèmes. Ce que les poux nous apprennent, avec leur humble et stupide ténacité, c’est qu’ici comme le plus souvent il nous faut apprendre à vivre avec le problème. C’est peut-être simplement cela, la rentrée. Je veux dire la sagesse sisyphienne de toujours recommencer.

 

ornement

 


Olivier Abel
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