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Olivier Abel

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Où sont passés les intellectuels protestants ?

 

Ricœur, Carbonnier, Chaunu, EllulCarbonnier et Ellul estimaient qu’il fallait, à côté des légitimes synodes, des assemblées aptes à porter les intérêts du protestantisme français. Parmi ces intérêts il en est un sur lequel j’ai le sentiment d’un véritable rétrécissement : c’est celui de la place de l’intelligence protestante. Rétrécissement de notre faculté de comprendre ce qui nous arrive, et de notre faculté d’intervenir dans ce monde. Rétrécissement de notre capacité à nous découvrir au miroir des Ecritures pour passer du texte à l’action, rétrécissement de notre capacité à discerner notre présence au monde moderne de notre fausse présence, rétrécissement de notre capacité à entendre les sermons imaginaires de nos pères, et à hériter du temps des réformes pour attraper le geste et le continuer[1]. Ce rétrécissement, je l’ai ressenti dans la difficulté à briser la complaisance à nous-mêmes, dans la lente érosion de nos revues, du public des lecteurs et des auditeurs protestants, ainsi qu’à la réduction du nombre de plumes et de voix crédibles, je veux dire à la fois intelligibles et courageuses, sensibles.

Or c’est très grave pour nous, parce que c’était notre principal atout : notre faculté d’attirer des intelligences, de leur faire place. D’autres traditions sont meilleures que nous sur d’autres registres. Mais que serait notre protestantisme sans véritables pasteurs, qui sont d’abord des interprètes crédibles des Ecritures, sans ses intellectuels (ce que la Réforme appelait ses docteurs) ? Regardons ce qu’avait fait Calvin à Genève, attirant les imprimeurs, créant des écoles obligatoires pour tous, des joutes interprétatives tous les vendredis, une Académie capable d’attirer des intelligences, de les former et de les envoyer dans toute l’Europe. Oui, c’est notre seul atout que d’attirer des intelligences. Certes l’intellectuel rencontre dans son église le reproche que son langage est compliqué, et au delà du ressentiment démagogique, il faut prendre ce reproche au sérieux, car il désigne une fracture périlleuse pour tous. Cependant je ne parle pas d’intellos diplômés ou érudits, parfois très bornés, mais d’esprit larges et courageux, qui se demandent comment aimer Dieu de toute leur pensée (comment séparer la pensée et le cœur ?), cherchent à comprendre leurs adversaires, et ne séparent pas l’approfondissement de leur recherche et la conversion de leur sensibilité. Dans le livre d’entretiens que j’ai réunis avec Ricœur, Ellul, Carbonnier, et Chaunu, il est frappant que les trois derniers soient des convertis au protestantisme.

Il existe aujourd’hui un préjugé catholique sur le protestantisme : la séparation entre Raison et Foi aurait d’abord donné un excès de rationalisme moraliste et critique, puis n’aurait laissé qu’une évangélisation réduite à l’irrationalisme émotionnel. Donnons lui tort ! Je n’ai rien ici à dire contre le monde évangélique ou pentecôtiste (de même que je n’ai rien contre le monde catholique), s’il nous est cependant permis de dire que nous sommes en Europe héritiers d’autre chose, qui n’est pas fini et dont il nous faut porter la voix sans nous laisser intimider ! J’irai jusqu’à faire l’éloge d’une ancienne bourgeoisie protestante, qui longtemps a su engendrer des adolescents assez désintéressés pour se mettre au service d’une vérité sans entrave. Je tiens à la diversité des formes du protestantisme, mais il nous faut investir ensemble massivement dans l’invention de formes de pensées et de vie capables de répondre à la hauteur des défis du temps, et cesser de nous replier sur nos feux de paille ou nos peaux de chagrin.

C’est pourquoi je formule le vœu que puisse se réunir une convention des intellectuels protestants, et j’y appelle ici les médias, les revues, les éditeurs, les réseaux, mouvements, fondations et coordinations du monde protestant, mais aussi les isolés, ceux qui se sont laissés marginaliser alors qu’ils avaient quelque chose à dire, quelque chose à apporter au langage commun, à l’intelligence commune. On le voit, les enjeux sont ecclésiologiques : il s’agit de mobiliser nos forces dispersées, de recenser nos ressources humaines, les compétences disponibles sur tel ou tel sujet, de repérer les nouvelles voix capables de nous représenter. Ici les petites voix les plus récalcitrantes, les plus minorées, peuvent devenir la tige sur laquelle poussera demain un discours majeur pour nos églises et nos sociétés.

Mieux : nous ne devons pas séparer la réflexion sur le message et celle sur le medium. On ne saurait réduire l’évangile à une question de com sans le modifier profondément, et l’exégèse de certaines de nos affiches, de nos logos et de nos flyers pourrait s’avérer catastrophique ! On a dit que le protestantisme était traditionnellement plus à l’aise avec la galaxie Gutenberg. Que prépare le bouleversement numérique et la concentration cathodique de la représentation ? Les modes de communication sont eux-mêmes en phase aves des formes de communauté. C’est pourquoi il nous faut définir pour chacun des vecteurs de communication les milieux et formes de communauté vive qu'ils génèrent, et qui résistent à la communication générale.  Que souhaitons-nous vraiment ? Puisque notre ecclésiologie devrait supporter aisément des dissensus, des désaccords assez travaillés ensemble pour faire avancer tout le monde, nous avons là un atout presque neuf à faire valoir et chercher ensemble à définir des « débats structurants » qui confrontent les vraies questions, remembrent le langage commun, déplacent et reposent autrement les formes de notre intelligence commune. Il est temps pour nous d’y voir un enjeu vital.

Olivier Abel
Paru dans Réforme en novembre 2012
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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[1] Les italiques évoquent des titres de livres de Paul, Jacques, Jean, et Pierre. Voir O.Abel, Dialogues avec Ricœur, Ellul, Carbonnier, Chaunu, Genève, Labor et Fides, 2012.

Dans le cadre des "Rencontres de la Faculté de Théologie Protestante de Paris"

en décembre 2012, avec : Olivier ABEL, Stéphane LAVIGNOTTE, et Pierre ENCREVÉ.
Vidéo de la conférence et des débats :