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Olivier Abel

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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

Thèmes actifs : Écologie politique

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Entretien

 

Olivier Abel, vous êtes, entre autres, professeur de philosophie éthique et vous avez collaboré à l’écriture de l’essai Éthique et changement climatique, paru aux éditions Le Pommier. En quoi l’éthique a-t-elle à voir avec le changement climatique ?

Nous croyons que l’éthique et comme un supplément d’âme, un luxe sinon une façon d’enjoliver les choses, bien loin de la dure et prosaïque loi du progrès technique, des contraintes économiques, des données solides de la géographie humaine. Mais toutes les grandes évolutions de nos techniques et de nos sociétés sont dues à des réorientations éthiques profondes. Tant que l’esclavage n’a pas été mis en cause et que le travail ainsi ne coûtait rien, on n’avait pas besoin de machines ! Et aujourd’hui le souci du monde naturel exerce une pression éthique sur l’ensemble de nos innovations technologiques, qui ne répondent pas seulement à des injonctions mercantiles à court terme. Certes l’écart entre les deux registres demeure, que Rousseau pointait déjà en opposant les progrès rapides des sciences et la stagnation sinon la régression des solidarités morales. Mais justement il ne faut pas enfermer la morale dans la sphère privée des choix individuels et abandonner les grandes évolutions techniques à leur logique propre. L’épuisement planétaire des ressources, les déséquilibres climatiques déterminent des accidents et des catastrophes mais exacerbent aussi des injustices génératrices d’envies, de guerres, de famines. Le combat contre les maux naturels ne doit pas faire négliger celui contre les injustices sociales, et réciproquement : nous ne devons lâcher aucun de ces bouts. Et plutôt que d’opposer dogmatiquement les contraintes écologiques et les contraintes sociales, nous devons les composer. Comment faire pour que les solutions techniques à l’épuisement des ressources ou à l’émission de gaz à effet de serre ne conduisent pas à des guerres et des injustices pires ? Ces choix collectifs, qu’on le veuille ou non, ont des implications éthiques immenses.

Votre contribution à l’ouvrage s’intitule : Le bouleversement éthique des horizons. De quel bouleversement éthique et de quels horizons s’agit-il ?

On reviendra plus loin sur le bouleversement éthique, mais il s’agit d’horizons entiers qui basculent, comme si nous avions touché leurs limites. Dans ce texte je discerne trois horizons. Le premier est celui de l’épuisement des ressources, en eau, en minéraux, en sols, mais dont le plus connu désormais est celui du pétrole. Ces stocks qui sont comme les archives des vivants qui nous ont précédé il y a des millions d’années, sont à l’échelle géologique extrêmement limités, et ils ont été l’objet d’un déstockage massif ! C’est bien un bouleversement qui se prépare, car nous sommes drogués au déplacement. Les flots de touristes qui prennent l’avion sont à l’évidence une dépense somptueuse, au-dessus des « moyens » de l’humanité. C’est notre horizon énergétique. Le second de ces horizons est celui des pollutions diverses, dont la plus connue désormais est l’émission des gaz à effets de serre, qui commence à produire des déséquilibres climatiques aux incidences très lourdes. Le bouleversement est ici notamment agricole, et l’ensemble de l’aménagement et du peuplement des territoires, et pourrait entraîner à la fois des migrations massives et une sorte de démondialisation, de relocalisation de l’économie. C’est notre horizon écologique, qui est ici bouleversé. Le troisième horizon tient au partage actuel du monde entre des régions en pleine croissance, et des régions qui sont renvoyées dans la banlieue des sociétés riches, de l’autre côté d’un rideau de fer d’un nouveau genre, qui laisse passer les marchandises mais pas les individus superflus qui sont peu à peu jetés comme des rebuts. Cette situation détermine à terme des rééquilibrages massifs, qui risquent de prendre la forme de guerres, de pillages, et du chacun pour soi. C’est notre horizon politique qui est ici ébranlé.

Faut-il plus d’éthique en science, et laquelle ? Les nouvelles technologies sont-elles morales ? La science et la technique ne sont-elles pas un outil au service de la consommation, ne nous entraînent-elles pas vers davantage de croissance et ainsi vers une aggravation du changement climatique ? Dans un monde fini, la croissance économique n’est-elle pas, justement, l’image même de la « non-éthique » ?

La science n’est pas forcément au service du consumérisme. Et il y existe bien déjà une éthique de la science, faite à la fois de respect émerveillé pour le monde naturel, et de pari confiant que l’intelligence humaine, si on investissait massivement dans la recherche de nouvelles sources d’énergie et dans le partage généreux des connaissances, devrait parvenir à refonder une société durable et dont les formes de croissance seraient bénéfiques à tous. C’est peut-être une utopie scientifique, mais il serait ridicule qu’après avoir idolâtré la Science et l’avoir portée malgré elle au rang de religion collective, on en vienne à idolâtrer l’Ignorance et négliger la culture scientifique. Il y a néanmoins une limite à cet optimisme. C’est que les sociétés qui pratiquent cet investissement dans la recherche risquent de chercher leur salut « tout seuls ». Le pari de cette « fuite en avant », c’est que les solutions technologiques sont plus plausibles, plus rapidement généralisables que n’importe quel changement de mode de vie. Mais il rencontre un obstacle externe, c’est qu’on ne peut pas se sauver tout seul, en laissant une planète foutue. Et un obstacle interne, c’est qu’il faudrait pour cela une gouvernance à long terme d’une très grande intelligence et d’une très grande capacité à prendre des décisions durables, mobilisant des sociétés entières qui doivent elles-mêmes se montrer de part en part intelligentes et courageuses. Bref il faudrait que la science abandonne le projet prométhéen de nous faire échapper à notre condition, inverse au contraire son discours pour nous rappeller la finitude et la solidarité de notre condition humaine.

Vous écrivez : « C’est le mythe de la croissance qu’il nous faut déconstruire… » Comment déconstruire un mythe qui s’appuie largement sur l’idée que la technique et la science apporteront toujours une réponse à nos problèmes qu’ils soient environnementaux ou sociaux ? Les consommateurs sont-ils prêts à être, eux aussi, déconstruits ?

Vous avez raison, ce qui nous empêche d’envisager frontalement les bouleversements qui viennent, sans céder à la panique, c’est un mythe d’une grande puissance, et c’est l’idée de « croissance » qu’il nous faut déconstruire, démythologiser. L’optimisme technique du mythe qu’il y aura toujours une solution, tout autant que le pessimisme apocalyptique qui estime notre monde déjà foutu, épuisé, irrémédiablement pollué et condamné à la guerre, ne sont l’un et l’autre que des variables de ce mythe plus radical de la croissance et du développement, qui ne cesse de réaménager à son profit notre planète, nos sociétés, nos corps et nos idées. L’exode extra-terrestre en est le rêve fou, la sortie d’une condition humaine captive d’être née et mortelle, la tentative de nous reconditionner, de nous re-donner nos conditions. Mais ce mythe de la croissance s’oppose de façon polaire à un autre, dont il est complice : c’est « la Croissance, ou l’Apocalypse ». Ce discours apocalyptique n’est pas l’apanage de petites sectes. Il est très présent au cinéma, et les trois quarts des bandes dessinées racontent des mondes abîmés, détruits. Voyez les mangas des adolescents. Les théories du complot relèvent aussi du discours apocalyptique. Des gens plus lucides que les autres à l’égard de la crise seraient en train d’accumuler du pétrole, des semences, etc. On retrouve l’imaginaire de la Gnose antique l’idée que ce monde est mauvais, méchant, fichu d’avance. Dans un monde livré au vandalisme, ces il faut se retirer dans des lieux préservés du chaos, dans des îlots de culture, de savoir, de calme, de contemplation, d’équilibre, pour chercher le salut en solitaires.

La société de sobriété est-elle concevable ? Une éthique de la sobriété, est-ce possible ?

C’est tout notre problème. Comme le notait Pasolini, nous avons collectivement sombré dans la croyance que la pauvreté était le pire des malheurs, et qu’il fallait d’abord satisfaire toutes les envies, les besoins, les demandes. Pourquoi la pauvreté volontaire de François d’Assise, pourquoi la sobriété de Calvin, la frugalité de Rousseau ou de Thoreau nous paraissent-elles encore plus utopiques que la non violence de Gandhi ou de Martin Luther King ? Pourquoi les Occidentaux sont-ils si agrippés à la défense de leur « mode de vie », et pourquoi toutes les sociétés sont elles tour à tour prises sans ce rêve de développement, d’abondance et de croissance indéfinie ? Car même si l’on tenait l’hypothèse, hautement improbable, de l’innocuité du « Développement » sur le climat et l’épuisement des ressources, il resterait que le bouleversement des mœurs introduit par une éthique de la sobriété serait quand même, et de toute façon, désirable et urgent. Non seulement économiquement parce que nous vivons collectivement au-dessus de nos moyens, et que l’obligation de choisir peut nous amener à trier l’inutile et le préférable, et ainsi à « progresser » considérablement sur bien d’autres tableaux. Mais culturellement, car l’image du succès a déjà fait trop de dégâts, et nous devons changer d’image de la « vie bonne ». C’est là le bouleversement éthique qui nous attend, non pas seulement au plan des impératifs et des règles de la morale, mais au plan plus profond de l’orientation de nos désirs, de nos rêves. Nous devons changer le sens de nos rêves. Et alors oui, une éthique de la sobriété surgira comme une évidence, comme une simplicité, comme quelque chose d’ordinaire et non comme une attitude « extraordinaire », sublime ou exceptionnelle.

Réformer, « sentir » ce que nous « faisons », « passer par une véritable éthique de la perception » sont quelques-unes des propositions que vous avancez. Vous envisagez un « chantier moral ». Comment mettre en pratique ce chantier et cette éthique-là ?

Ici encore quand nous pensons éthique nous pensons trop vite interdits et pas assez désirs, nous pensons trop vite mobilisation, conscientisation, action, et pas assez déjà sensibilisation, faculté de sentir, de ne pas nous insensibiliser. Oui, nous devons passer par une véritable éthique de la perception, et non courir encore une fois droit à l’action. Il nous faut une éthique de la perception à la hauteur de toutes ces prolongations techniques qui donnent aujourd’hui à notre action et à nos choix des conséquences énormes. Nous faisons plus que nous ne sentons. Tel est le problème. C’est pourquoi nous devons élargir le spectre de notre perception de façon à sentir ce que nous faisons. C’est aujourd’hui l’une des tâches les plus délicates et les plus urgentes. Il nous faut changer en quelque sorte les plis de nos gestes, de nos perceptions, de nos corps. Le plus délicat ici est de changer non pas tant nos opinions que nos habitudes – et parfois des habitudes installées depuis longtemps dans nos corps et nos objets quotidiens. Plus délicat encore : nous ne sommes pas tout seuls, et nos habitudes sont mêlées à celles de nos proches et, de proche en proche, sont solidaires d’ensembles assez lourds de comportements et de dispositifs. Il nous faudra donc changer de cohabitudes.

Enfin, quel rôle, selon vous, peuvent ou doivent jouer les philosophes dans le débat actuel sur le changement climatique et plus généralement sur celui des enjeux environnementaux ?

Ils doivent d’abord « balayer devant leur porte » et déconstruire dans l’histoire des concepts les implications néfastes de certains d’entre eux. En même temps il ne s’agit pas de faire une chasse aux sorcières. On ne va pas reprocher tout et le contraire à Platon, Descartes, Hegel, Marx ou je ne sais qui. Chaque pensée répond à des questions vives qui sont celles de son temps, et en soulèvent d’autres qu’elle ne voit pas venir. A nous donc de continuer et de penser les questions en partie inédites qui se posent à l’humanité aujourd’hui. Et puis chaque métier, chaque art, chaque discipline exerce sa vigilance avec les moyens d’analyse et d’expression qui lui sont propres. Le philosophe est un jardinier du langage, et il doit prendre garde que certains mots, débordant du domaine où ils étaient légitimement cultivés, n’étouffent le monde, sa pluralité constitutive.

 

Olivier Abel

Paru sur ecologitheque.com, janvier 2010.

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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