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Éthique et politique > Ethique bio-médicale

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Le prix de la vie

 

Le philosophe Hegel affirmait que la philosophie arrive toujours après coup, et trop tard. C’est ce retard qui me conduit à devoir effectuer la synthèse de cette table ronde. Néanmoins, alors que vous venez de poser une question précise, je crains au contraire de déclore et d’élargir encore le questionnement relatif au prix de la vie. Ma perplexité a d’ailleurs été croissante à mesure que j’écoutais ce matin les intervenants, et de toute façon je suis toujours très gêné de la situation dans laquelle se trouve la philosophie morale, ma discipline, lorsqu’elle doit répondre à des questions qu’elle n’a pas encore entièrement entendues ni comprises.

Mais c’est sans doute une condition commune : l’expérience peut venir bouleverser nos attentes, nos idées a priori, et qui pourrait faire le malin face à une telle question ? Tel qui demanderait pour sa propre vie, ou pour la vie d’un de ses proches un prix immense, placé par le sort dans l’obligation malheureuse de devoir verser des réparations pour un dommage corporel dont il serait l’auteur involontaire à l’égard d’un tiers, refusera de verser le moindre sou. Comment exiger des autres ce qu’on n’exigerait pas de soi ? Comment imposer aux autres de partager notre table des valeurs dans l’évaluation des risques ? Comment rester juste, et même simplement sage, face à une telle question qui associe un besoin de mesure à des considérations qui comportent quelque chose d’infini ? Et d’autant qu’elles enchevêtrent plusieurs sphères profondément hétérogènes : médicale, juridique, économique, morale, etc. Pour démêler ces questions, mon intervention s’appuiera sur les travaux du philosophe Paul Ricœur, dans son ouvrage Soi même comme un autre, en suivant les trois orientations de sa « petite éthique » :

  • la visée éthique ;
  • la norme morale ;
  • la sagesse pratique.

Les travaux de Paul Ricœur ont également porté sur le « juste » et, avant sa mort l’an dernier, sur un Parcours de la reconnaissance qui rejoint notre sujet. En effet, dans toute reconnaissance réside à la fois une notion de rétribution mesurée et une demande infinie, unique et singulière de reconnaissance. A travers ce parcours, j’aborderai également l’histoire de la plainte, cet élément ayant particulièrement retenu mon attention lors des interventions précédentes.

1. Ethique du « sans prix »

Selon l’éthique, la vie humaine est trop précieuse pour avoir un prix. La vie humaine n’est elle pas le « sans prix » par excellence ? Mais quel est cet infini qui revient à zéro ? Nous assistons ainsi à un premier paradoxe qui est que la vie ne vaut rien. Ce paradoxe se rencontre également, de manière beaucoup plus mesurée, dans le fait que l’interdiction du commerce des produits du corps humains conduit au don gratuit, système dont on connaît les limites. Néanmoins, nous ne sommes pas entièrement démunis face à ce paradoxe qui a été pensé philosophiquement. Karl Marx par exemple considérait que le travail vivant de l’homme n’avait pas de valeur puisque lui-même créait de la valeur, et que cette vie se constituait moins comme un objet à comparer et à évaluer que comme un sujet comparant et évaluant. De même, Emmanuel Kant estime que l’être humain est un être qui désire partager, communiquer, paraître et se montrer. S’agissant de cette dimension esthétique, j’ai été particulièrement sensible à l’évocation de la beauté abîmée de ces jeunes femmes dont parlait le Docteur Marc Girard, dans la mesure où cette volonté de se montrer constitue un élément très important de la vie humaine. En effet, sans ce désir de partager et d’exister, rien n’aurait de valeur ou de goût. A titre d’exemple, je citerai Kant : « un homme abandonné sur une île desserte ne tenterait pour lui-même d’orner ni sa hutte ni lui-même ». En effet, nous n’accordons de valeurs aux sensations que dans la mesure où elles peuvent être universellement communiquées. « Alors, même si le plaisir que chacun peut retirer d’un tel objet est insignifiant et ne possède en lui-même aucun intérêt remarquable, l’idée de sa communicabilité universelle en accroît presque infiniment la valeur. »

La première orientation de la réflexion éthique ainsi serait pour donner un prix infini à la vie humaine, un prix au sens propre « immense », hors mesure. Toute atteinte à la vie comporte une dimension d’irréparable, quand elle touche à des parties irremplaçables du corps, ou à la vie elle-même dans son caractère individuel, mortel et insubstituable — remarquons ainsi qu’une atteinte qui serait entièrement réparable ne constituerait à la limite pas véritablement un malheur. Ce caractère irréparable du dommage donne le sentiment d’une souffrance incomparable, incommunicable, interminable. Et ce qui atteste de cette dimension d’irréparable, c’est le caractère interminable de la plainte, que la victime ne saurait refouler sans basculer dans un ressentiment infini, ou un inexpiable désir de vengeance. Très mal considérée dans nos sociétés modernes, de même que le pardon jugé archaïque, la vengeance constitue une dimension humaine fondamentale qu’il conviendrait de penser, y compris du point de vue du droit. Il s’agit en effet, à l’instar du pardon, d’une donnée anthropologique incontournable qu’il ne faut pas réduire à son aspect archaïque ou religieux.

A partir de ces premières considérations sur l’absence de prix de la vie, ou plus exactement son prix immense, nous pouvons cependant nous demander si cette démesure de la plainte n’est pas dangereuse pour le plaignant lui-même. En effet, cet horizon éthique infini ne donne-t-il pas de la vie de chacun un prix exorbitant ? Cela n’augmente-t-il pas le malheur des sujets plaintifs, que de s’accorder à eux-mêmes trop de valeur ? Ces questions reviennent à se demander si, au sein de nos cultures, nous n’avons pas été conduits à exagérer l’importance des individus, au point de les laisser faire leur propre malheur, d’en rajouter ? En effet, si donner une grande valeur aux individus peut être considéré comme très positif, cet excès de valeur peut dans le même temps conduire à une souffrance considérable. Ainsi, dans Soi-même comme un autre Paul Ricœur en arrive à la conclusion que nous devons peut-être nous laisser instruire par la sagesse de l’auteur anglo-saxon Derek Parfit qui préconisait de faire moins de différence entre soi et un autre qu’entre soi et soi-même à une autre époque de la vie. Selon lui en effet, il convient de ne pas trop majorer la différence entre les individus.

2. Morale du prix

Dans un second temps, j’aborderai maintenant l’idée qu’il existe des normes et des mesures et, partant, une certaine morale du prix. A un moment donné en effet, une certaine mesure est nécessaire afin de sortir du ressentiment infini et pour entrer dans la sphère de l’égalité et de la réciprocité, qui consiste à traiter l’autre comme soi-même. C’est à ce titre que les institutions, judiciaire, médicale, etc.. prennent toute leur importance. En effet, celles-ci introduisent un regard tiers et partant une certaine distance, offrant ainsi une possibilité de mesure. Le rôle de l’institution est double. Il consiste d’une part, à faire cesser l’épidémie du malheur, celui-ci ayant tendance, par un effet de domino, à s’étendre à l’ensemble des sphères concernées (l’emploi, la famille, les revenus, le moral, la santé, etc.) et d’autre part, de redonner une chance égale à tous, dans une sorte d’utopie démocratique. En effet, l’idée fondamentale qui sous-tend la démocratie consiste à penser que s’il est impossible de réparer les inégalités liées à la naissance, il convient de redonner des chances à tout le monde.

Comment faire pour accorder à la vie d’autrui le prix que j’accorde à la mienne et pour accorder à la vie d’un tiers éloigné le prix que j’accorde à celle d’un proche ? Comment faire pour que ma plainte trouve sa limite ? Pour répondre à cette question, il convient d’évoquer l’idée de mesure, qui implique à la fois un concept d’égalité, complexe parce que touchant plusieurs sphères, mais également la notion de limites. En effet, il me semble qu’au cœur de la notion de juste prix, nous trouvons l’idée qu’il existe une certaine limite. Pour comprendre comment l’individu peut accepter les limites de sa plainte, nous devons prendre en compte un principe de substituabilité et d’équivalence, symbolisé par l’argent. Néanmoins, l’argent ne doit pas être ici considéré comme un désir infini du possible mais comme un principe de limitation. En effet, l’égalité est une valeur rigoureuse parce que les ressources sont limitées. Ces limites font d’ailleurs partie de notre condition humaine, que nous devons accepter. L’argent constitue ainsi un instrument qui nous oblige à penser la comparaison dans l’incomparable, à penser la communication dans l’incommunicable et à penser la limite dans l’incommensurable.

Certes nous sommes parfois révoltés contre l’idée d’une « tarification » du « sans prix », comme si les dommages corporels pouvaient être bornés et payé selon des barèmes. Et cette révolte peut être illustrée par la figure inversée de « la livre de chair » évoquée dans le Marchand de Venise de Shakespeare, où une dette monétaire serait payée par une mutilation physique mesurée ! Mais il me semble qu’il convient avant tout de penser cette idée de barème comme fondée par la notion de limite, d’égalité, et de réciprocité. Par conséquent, tout excès de juridicisation à l’américaine et de réclamations « énormes » doit être rapporté à cette fonction légitime et c’est ainsi que l’on peut les critiquer, en comparant ces dérives et dévoiements injustifiables à ce qu’il y a de juste dans l’intention initiale, qu’il faut penser.

Cette notion de mesure rencontre également l’idée de réparation, qui est d’autant plus importante que dans notre société actuelle nous avons tendance à jeter et à renouveler au lieu de réparer. Nous ne pouvons pas en effet nous borner au constat que l’atteinte à la vie est irréparable tant son prix est infini ou nul. En effet, il est toujours possible de réparer les dommages, au moins un peu plus que ce que nous croyons. Ainsi, s’il n’est pas possible de faire revenir ce qui est perdu, il est toujours envisageable de favoriser l’apparition d’autres éléments positifs de la vie, en arrêtant le malheur et en ouvrant d’autres possibilités de bonheur. En effet, le malheur ne se limite pas à la souffrance mais implique l’arrêt du bonheur. Ainsi, Plotin estimait-il que le comble du mal consistait dans l’achèvement du bon. Les réparations sont donc nécessaires, parce qu’elles permettent de dissocier l’irréparable du réparable, et de distinguer entre le « sans prix » de ce qui a été perdu, et ce qui a un prix possible, une mesure qui aide à retrouver le sentiment que l’on est dans une société humaine faite de réciprocités, qui aide à revenir à un monde commun, fait d’équivalence et de communicabilité. Cette distinction rejoint une idée de l’anthropologue Marcel Henaff, dans son ouvrage Le prix de la vérité. Où il commence par s’étonner du fait que Socrate ne fasse pas payer ses leçons de philosophie, contrairement aux sophistes, faisant ainsi comprendre que celles-ci n’ont pas de prix. C’est que les échanges humains et la reconnaissance mutuelle sont toujours marqués par cette double dimension entre d’une part, la rétribution qui se fait selon la logique de l’équivalence et de la mesure (donnant-donnant), et d’autre part une reconnaissance plus singularisée mais sur le registre du sans prix, de l’incomparable, du don.

3. La sagesse pratique de l’ajustement

Dans un troisième temps, nous examinerons donc la notion de sagesse pratique de l’ajustement. En effet, le juste prix requiert un certain ajustement puisqu’il s’agit de mesurer un dommage incommensurable, de mesurer l’immense. Il s’agira donc d’accepter un certain flou. Qui est assuré de pouvoir faire ce départ et ce juste partage entre d’une part ce qui n’a pas de prix, l’irremplaçable, l’irréparable, et d’autre part ce qui peut trouver son juste prix de réparation ? On entre dans le registre de la sagesse en reconnaissant cette dimension tragique propre à la condition humaine. Elle peut tout d’abord se traduire par un conflit, parfois mortel comme celui entre Antigone et Créon, de droits aussi légitimes les uns que les autres mais qui s’opposent et se déchirent, un conflit entre la démesure et la mesure, ou bien selon Sophocle, un conflit entre le civil et le sacré. Or, dans ce genre de conflit, il faut bien voir que les individus ne sont pas tous égaux, notamment face à la souffrance. Par exemple, ils ne sont pas non plus atteints au même moment dans leurs trajectoires de vie, ou bien ils ne sont pas confrontés aux mêmes obligations familiales. Par conséquent, entre le renvoi à une sorte d’impossibilité générale de comparer et la comparaison facilitée par des barèmes préétablis, reste la difficulté de travailler au cas par cas, en procédant à des ajustements.

Dans la mesure aussi où nous sommes parfois face à un rapport du fort au faible, je soulignerai l’importance de ne pas laisser les faibles sans contre-pouvoir. Simone Veil remarquait qu’ « on est toujours barbare avec les faibles ». Il ne suffit pas d’empêcher la barbarie, puisque dès lors qu’il est en face d’un faible, le non barbare se comportera en barbare. Il convient donc d’armer les faibles. Ainsi, depuis le code d’Hammourabi, la notion de justice comporte deux dimensions : d’une part, le canon, c’est-à-dire la canne, la mesure et, partant, l’égalité et d’autre part, la protection du faible par le roi. La symétrie imposée par l’égalité est donc complétée par la dissymétrie du rapport du fort au faible, le premier protégeant le second. En effet, le véritable fort c’est celui qui a la force, non pas d’aimer mais d’armer ses ennemis, de leur accorder un moyen de nuisance.

Mais revenons au travail d’ajustement : on voit qu’il est impossible de donner d’avance un barème qui permettrait d’échapper à cette dimension tragique, celle-ci impliquant au contraire de choisir et, partant, d’ajuster la loi au cas par cas. Nous pouvons comparer cette situation aux querelles autour de l’avortement. Dans ce cadre, il existe deux façons d’évacuer le tragique, soit nous décidons que tous les fœtus sont déjà des personnes humaines et que, la vie étant sacrée, l’avortement est impossible, soit nous considérons que les embryons ne sont pas vraiment des personnes et que, partant, l’avortement ne pose pas de problème. En revanche, à partir du moment où nous prenons conscience que l’embryon est entre nos mains, dépend de ce que nous allons en faire, l’avortement recouvrera toute sa dimension tragique, dans la mesure où il nous incombe alors de choisir, de regarder cette vérité en face. Les vies humaines en effet n’ont pas de valeur en soi, par une décision ontologique d’un être suprême. Elles n’ont de valeur qu’en fonction de la façon dont nous les traitons. Nous ne pouvons donc pas nous décharger de la responsabilité de l’évaluation, au cas par cas, des situations, ce qui suppose une certaine dose d’improvisation.

Paul Ricœur insiste sur le fait que cette manière de singulariser les situations ne revient pas à éliminer la catégorisation et les grilles d’évaluation. En effet, c’est parce qu’il existe des catégories rigoureuses que nous pouvons en déduire les éléments qui leur échappent. Ainsi, Ricœur déclare : « avant de rentrer dans le vif de l’argument, il importe de la distinguer de l’objection trop souvent faite au formalisme d’être vide. C’est au contraire parce que l’impératif catégorique engendre une multiplicité de règles que l’universalisme de ces règles peut entrer en collision avec les requêtes de la sollicitude.» Selon Ricœur, il faut donc s’abstenir d’opposer les règles à une singularité ineffable. En effet, c’est parce qu’il existe des règles que la singularité apparaît et c’est en travaillant sur les conflits entre les singularités que nous pouvons construire des règles, dans un mouvement circulaire. Ainsi, écrit-il un peu plus loin : « la sagesse pratique consiste à inventer des conduites qui satisferont le plus à l’exception que demande la sollicitude en trahissant le moins possible la règle ». Cette sagesse pratique implique donc une dimension tragique, issue de l’obligation de choisir, mais aussi d’une sorte de travail qui vise non pas la justice mais modestement la justesse.

Conclusion

Concluons par une dernière remarque. Ce travail singulier de la justesse et de l’évaluation me semble d’autant plus important qu’il prend du temps et que c’est par ce biais que la plainte pourra se sentir enfin entendue. A défaut, la plainte risque de réclamer toujours plus d’indemnités alors qu’elle porte pour partie sur un dommage qui ne peut pas être indemnisé. Ou bien elle réclamera toujours plus de punition, alors que la punition ne constitue pas une réparation. Or trop souvent, ce travail de la justice, qui n’est pas de juger mais, avant cela, d’entendre la plainte, et de la faire entendre et écouter, fait défaut. Au-delà de sa part d’accusation imputable, la plainte désigne une sorte d’excès du malheur. C’est pourquoi en conclusion, je voudrais distinguer deux sens de la plainte : d’une part, elle est nécessairement limitée, et renvoie à une responsabilité qui, comme le remarquait Jean Carbonnier, doit être limitée si on doit l’imputer ; et d’autre part, dans sa dimension infinie, elle touche à l’humiliation et, partant au besoin du rétablissement de la dignité de l’être humain. Par conséquent, il ne suffit pas de penser l’injustice mais il faut également prendre en compte l’humiliation. C’est en réalisant ce travail d’écoute de la plainte que celle-ci pourra recouvrer sa valeur singulière, c’est-à-dire être portée au point où la plainte se dissocie, l’endroit où se mesure et où se distingue, pour la victime, le réparable de l’irréparable. On ne peut certes revenir au passé, mais on peut ainsi atteindre un nouvel équilibre, ce point où l’on accepte dans la vie qu’il y a des choses que l’on ne peut ni réparer ni jeter : qu’il faut juste faire avec.

Olivier Abel

Actes du Congrès national annuel des Barreaux 2006, Paris

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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