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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

Éthique et politique > Le courage et la fragilité

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Peut-on se changer ?
Les essais de soi

Je connais quelqu’un qui prend une douche chaque jour, souvent même plusieurs fois, et qui chaque fois change de chemise,—appelons le Georges et disons tout de suite que ce n’est pas moi, ceux qui me connaissent peuvent l’attester ! Georges a certainement bien des raisons de faire cela, ce n’est pas à moi de le lui reprocher. Un jour cependant il se trouve dans un pays où l’eau est rare et précieuse, et où changer de chemise deux fois par jour est un luxe de touriste de première classe. Aurait-il honte de sa petite habitude, il ne pourrait pas faire autrement. On ne se change pas si facilement. On peut changer beaucoup de choses, mais on ne change pas de « soi » comme de chemise. On ne se lave pas si facilement de tout ce qui nous est le plus propre !

D’entrée de jeu je raconte cette petite observation, parce que je voudrais combattre le sentiment, aujourd’hui extrêmement répandu, qu’il est facile de se changer. Il suffirait de changer de lunettes, de vêtements, de look, de voiture, de conjoint, il suffirait de s’essayer autrement. Il suffirait, comme notre Georges en état de touriste, de vacances et de légèreté, de partir loin, bien loin de nos vies routinières. C’est la forme universelle du changement : le déplacement. Avec quelle frénésie nous nous déplaçons sans cesse, en quête de changements ! Hélas, si loin que l’on soit parti, le « moi » est toujours là, tout près de nous, blasé, mesquin et ennuyeux. On voudrait encore le changer mais il est trop propre. Que faire alors ?

Tentatives de changement

Georges a de l’argent, et instinctivement il va d’abord chercher à se changer par l’argent, en achetant un nouveau regard sur soi. Et il a raison, car l’argent est la figure même du possible, de ce monstre protéiforme qui peut se transformer comme magiquement sans cesse en autre chose : il donne un sentiment de liberté, et que tout est remplaçable. Mais on ne peut pas tout acheter, de toute façon on n’a pas assez d’argent et un nouveau « soi » est hors de prix. Il faut alors peut-être, coup de génie, inverser la démarche : pourquoi ne pas se vendre ? Voilà en effet un philtre magique qui transforme le soi beaucoup plus complètement et radicalement : se vendre comme une marchandise, s’introduire soi-même dans le circuit merveilleux des vénalités. Hélas ! En dépit de ce que disent nos idéologues de l ‘économie marchande et du capital humain, nous ne pouvons pas vendre tout ce que nous sommes, mais seulement quelques petites grimaces, quelques petites dextérités, et le reste… nous reste sur les bras. Pas rentable, pas transformable, pas vendable.

C’est alors qu’intervient un nouveau retournement, proprement révolutionnaire — Georges n’aime pas beaucoup les révolutions, mais aux grands maux les grands remèdes ! Il faut changer le moi lui-même, changer de caractère, s’éduquer, se former. Tout est question d’exercice et d’habitude, et avec un peu de discipline et d’application, un peu de « travail sur soi », on peut donner au soi de nouveaux plis qui vont effacer les précédents. Cette fois on prendra des bons plis ! On peut choisir n’importe quel pli, l’exercice d’un sport exigeant ou d’un instrument de musique difficile, ou même un exercice spirituel, l’important est qu’on l’ait choisi soi-même sans se faire manipuler, et que l’on se soit changé, formé soi-même. On peut ainsi non seulement se découvrir des talents qu’on ne se connaissait pas, mais déployer des dispositions que l’on aurait cru pour nous inaccessibles. Alors pourquoi ne pas se refaire soi-même tout autrement, à volonté ? Mais plus on croit que l’on est ainsi malléable au choix, plus on oublie la dure finitude qui tôt ou tard se rappelle à nous. Et pas plus que tout ne peut se vendre, tout ne peut pas s’enseigner, s’apprendre, et on découvre un jour qu’il nous est impossible de nous former nous même, de nous reformer entièrement.

Notre candidat au changement n’est pas découragé. Georges sait maintenant qu’il a été enfant avant que d’être adulte, et il se demande s’il n’est pas victime d’un dommage ancien, d’un tort subi, d’une bifurcation mal prise et trop tôt, d’une blessure mal cicatrisée. Avec lui nous essaierons encore les thérapeutiques. On peut considérer en effet que l’on est malade de soi-même, et sinon pourquoi voudrait-on à ce point se changer, se fuir soi-même, n’importe où, à tout prix, par tous les moyens ? À défaut de pouvoir se jeter comme un objet consommé, ou à défaut de pouvoir se « malléer » comme le matériau d’une œuvre d’art qui serait l’œuvre de notre vie, on peut désirer se réparer, se faire réparer, se soigner. On peut s’estimer malade du désir d’être autre chose, et demander à la médecine de changer jusqu’à notre sexe, jusqu’à notre neurochimie intime. On peut s’estimer victime d’une injustice et demander une sorte de réparation de tout ce que l’on est et qu’on ne devrait pas être. À la limite on voudrait pouvoir « renaître » entièrement, et les thérapeutiques touchent ici au religieux, à l’expérience spirituelle de la « nouvelle naissance » —mais ce genre d’expérience ne se fait justement pas à volonté ! Les avatars seraient ici assez comparables aux précédents, et je ne voudrais pas lasser le lecteur —je lui demande d’ailleurs de m’excuser, j’ai perdu le fil de mes idées, il a fallu que j’explique longuement à mon ami Georges que ce n’est pas de lui qu’il s’agissait. Bref on ne peut pas davantage tout soigner ou guérir que l’on ne peut tout enseigner ou tout acheter. Et il y a des choses de la vie, des choses de soi-même, que l’on ne peut ni vendre, ni remodeler, ni jeter ni réparer : il faut simplement faire avec.

Besoin de changement

Je reconnais que jusqu’ici le propos est un peu décevant, sinon discutable. Certes, au passage nous avons relevé ça et là de nombreuses voies possibles pour le changement de soi. Seul un fou qui voudrait se changer complètement, un peu comme ce vieux baron qui avait l’absurde prétention de se soulever lui-même par les cheveux, pourrait être déçu. On ne demande pas plus, pour se changer modestement mais bravement, qu’un peu de commerce humain, un peu d’exercice de soi, et quelque main-forte quand tout vacille. Pourquoi ironiser sur tout cela ? Et n’est-il pas possible et bon de tenter parfois un peu de se changer ? Faut-il céder à un fatalisme tel que nous n’aurions rien à apprendre, que toutes les cartes seraient toujours déjà données ? Et même pour déployer nos possibilités d’être, nos talents, nos pouvoirs être les plus propres, ne faut il pas les essayer, et faire des choses que nous ne savons pas faire ?

Bien souvent dans la vie, à défaut de pouvoir changer de monde, à défaut même de pouvoir changer les autres y compris les plus proches, n’est-il pas vital de pouvoir au moins se changer un peu soi-même ? Et n’arrive-t-il jamais qu’avec regret ou remords, l’on s’éprouve soi-même trop malheureux ou trop méchant pour continuer comme cela ? N’y a-t-il pas en nous cette effrayante faculté de faire comme méthodiquement notre propre malheur ? De nous entêter dans notre malheur, d’y surenchérir en lui cherchant des justifications ? Ou de nous émietter nous-mêmes, de mettre notre propre vie en lambeaux ? Comment alors pardonner aux autres, c’est à dire justement les autoriser à se changer, si le mal est si profond que l’on ne se pardonne rien à soi-même ? Si profond que l’on s’enferme dans l’irréversible, rajoutant nous-même à l’irréparable ?

Le sujet est délicat. Car c’est justement une des règles élémentaires du pardon, au moins du pardon ordinaire, que l’on ne peut se pardonner à soi-même. Pour une raison toute bête : c’est qu’il est très difficile de se regarder soi-même autrement, ce qui est le cœur du pardon. Calvin commence son Institution de la religion chrétienne en remarquant que les humains ne se connaissent que devant le miroir de l’image de Dieu. Un autre seul, par son regard, peut m’autoriser à me voir moi-même autrement. Il faudrait alors dire que l’on ne peut pas se changer soi-même immédiatement, mais que la parole ou le regard ou la présence d’autrui peut, sinon me changer, m’autoriser à me changer. Ce qui suppose d’accepter à la fois la possibilité de se changer et son caractère souhaitable.

Conditions du changement

Cela, il faut bien l’accepter pour vivre, pour parvenir à vivre ensemble, et pour continuer à vivre les uns après les autres. Sans changer, comment entrer dans l’échange et en sortir ? Je prendrai plusieurs exemples d’institutions avant de parler de la société en général.

On vient de parler du pardon : s’il était impossible de se changer, à quoi servirait la « peine », je veux dire le système judiciaire et pénitencier en général ? Si l’on estimait impossible l’amendement et la véritable réhabilitation des coupables (ou de ceux qui risquant de le devenir, puisque nous sommes à l’âge des démocraties préventives), ne faudrait-il pas les éliminer ? Les parquer à vie dans des camps barbelés et des zones de non-droit ? S’il était impossible de changer, de se doter de compétences nouvelles (et non reçues dans le paquet cadeau de la naissance), à quoi bon le système éducatif, pourquoi torturer les enfants pour leur apprendre et leur faire découvrir d’eux-mêmes quoi que ce soit d’autre, qu’ils ne savaient pas pouvoir faire ou savoir ? Pourquoi ne pas simplement trier ceux qui n’iront pas sur des voies de garage ? S’il était impossible de se départir de ces mauvaises habitudes que sont bien des maladies, de trouver une nouvelle forme d’immunité, un nouvel équilibre de santé qui ne soit pas seulement passif mais à peu près autonome, pourquoi continuer à entretenir un système de médecine et de santé publique si coûteux, ? Pourquoi ne pas abandonner chacun à sa bonne fortune ?

Ce n’est pas sans inquiétude que je pose toutes ces questions, car je redoute que déjà nous ayons renoncé, sur ces trois lignes, à soutenir par nos institutions tous ceux qui demandent à changer de vie, tous ceux qui demandent à ce que leur soit donné une nouvelle chance. Non pas que l’on puisse changer qui que ce soit malgré lui, bien d’accord et je suis libéral sur ce point : le changement de soi dont nous parlons est une libre possibilité, à la rigueur un devoir envers soi-même, mais rien à quoi l’on puisse forcer autrui (ce ne serait plus se changer). Mais que l’on doive autoriser et soutenir celui qui veut se changer, lui en donner sérieusement la chance et les moyens. Sur ce point je ne suis pas libéral. Il nous faut pour cela des institutions (prison, école, hôpitaux, etc.) capables de protéger la vulnérabilité de ceux qui sont en train de se changer, comme une chrysalide, et de commencer par rétrécir le milieu afin de le réélargir lentement, de façon contrôlée. Il nous faut des institutions capables de filtrer les coups du sort et les informations du monde, pour que le sujet qui est en train de se transformer, et qui est toujours un peu comme un adolescent ou un convalescent, puisse aller jusqu’au bout de sa transformation et trouver le rythme autonome de son changement. Pour cela il faut instituer la différence entre le dedans et le dehors.

Plus généralement, pour pouvoir se changer, il faut donc pouvoir s’abriter, il faut habiter quelque part vraiment. Je ne parle pas de propriété, mais simplement de cette possibilité d’intimité dont le SDF est privé (où se lave-t-il ? lui qui est toujours soumis au regard des autres ? doit–il remettre les mêmes vêtements, doit-il les jeter et s'en procurer de nouveaux?) La possibilité de se changer et le maintien de soi, ensemble, supposent la différence entre le dedans et le dehors, entre le propre et l'autre. Et au sortir de chez soi, où l’on s’est préparé à se montrer, comment se montrer le même ? Comment se montrer différent ? Il faut que la société soit comme un espace d’apparition, un théâtre, qui donne à chacun, vraiment, l’occasion de dévoiler « qui » il est, de proposer par la parole et par l’action, et justement parce qu’elles sont fugaces et non définitives, diverses interprétations de soi, divers « essais de soi ».

Accepter d’être soi même

Mais je ne viens de traiter que de la possibilité en quelque sorte extérieure du changement, de ses conditions. Nous devons encore envisager la question de savoir comment discerner le légitime « essai de soi », le changement souhaitable, de la prétention illégitime à changer de soi comme de chemise. Et je retrouve ici mon Georges, qui voulait tellement se changer. Peut-être était-ce pour rester bien propre, bien lui-même. On se souvient qu’il avait découvert qu’il ne pouvait pas entièrement se changer, et qu’il fallait bien qu’il accepte à un certain point d’être lui même avec des choses qu’il ne pouvait pas changer, juste approuver et éventuellement interpréter autrement. C’est le début de la sagesse que d’accepter, pour se changer, de ne pas tout changer. Pour changer une petite chose, il faudrait tout changer, bouleverser le système entier des habitudes et l’environnement auquel elles tiennent. Mais on ne peut jamais tout changer. Et puis celui qui veut se changer, c’est encore lui-même qui se projette, et comment pourrait-il projeter autre chose qu’une extension, une modification ou un rétrécissement de son soi ?

Dans son Traité du désespoir, Kierkegaard établit une série d’alternatives toutes aussi désespérantes les unes que les autres. On peut désespérer de ne pas parvenir à être soi même, se chercher désespérément en remuant terre et ciel, défiant tout ce qui s’y oppose ou nous console de ne pas y parvenir ; ou désespérer d’être toujours encore trop nous-même, et ne plus rendre « que de rares visites à son moi, afin de voir s’il n’y a point eu de changement », puis le laisser « comme une porte condamnée au fin fond de son âme ». On peut désespérer par manque de finitude en se fuyant sans cesse dans l’imaginaire, ou désespérer par manque d’infini en s’enfermant soi même dans une foule de petites tâches anonymes. On peut désespérer par manque de nécessité et se noyer dans les purs possibles, ou désespérer par manque de possible en s’étouffant dans la nécessité. Parfois on est changé, ébranlé, bouleversé de l’extérieur, par un coup du sort : on voulait changer, mais au premier vrai petit changement on est épouvanté ! Parfois on se prend à la folle et burlesque métamorphose de croire que l’on peut s’offrir un autre soi, et c’est peut-être que le vide intérieur est tel qu’on fait tout pour zapper. Il n’y a pas même assez de consistance pour qu’il y ait le moindre changement.

Je pense à cette magnifique page de Rilke*, où le narrateur décrit des personnes qui changent souvent de visages, les usent très vite et les jettent, comme si c’étaient des gants dont elles auraient eu une provision inépuisable : lorsqu’elles s’aperçoivent qu’elles n’en ont presque plus de rechange, elles essayent de faire attention, de ne pas les user, mais elles ne savent pas les économiser, et le dernier visage s’use trop vite, bientôt paraît la doublure, le non-visage, et ces personnes disparaissent avec lui. Il raconte aussi ces personnes soigneuses, qui économisent leur visage et en prennent tellement soin qu’il leur fait toute la vie, et qu’elles transmettent à leurs enfants leurs visages de rechange inemployés.

Accepter de devenir autre

Cette dernière figure est peut-être le cas de Pierre. Vous ne connaissez pas encore Pierre. C’est quelqu’un de sérieux, Pierre, et il n’aime pas trop le changement. Plus exactement il n’aime pas les « caprices », et cherche sans cesse à rester en cohérence avec lui-même. Quand il change, il change en bloc, ou plutôt il retourne une autre face de la même identité ! Il respecte tellement ses propres paroles et actes passés, il a tellement peur de perdre la continuité avec lui-même, de perdre son propre fil sa propre identité, qu’il ne lâchera jamais rien de lui-même. Il ne comprend pas comment Joseph a pu laisser son manteau aux mains de la femme de Potiphar, lorsqu’en l’absence de son mari elle cherchait à le séduire*. Pierre ne veut rien perdre de lui-même et se retourne sans cesse pour vérifier que son ombre le suit —ah ! s’il pouvait ne pas même avoir d’ombre ! Bref, Pierre se méfie des variations, et d’abord de ses propres variations. Il préfère se rétrécir à n’être qu’un petit roc stoïque dans l’océan de l’universelle métamorphose, plutôt que de céder à l’appel des sirènes. Il a peur au premier changement de perdre son âme. Il est prêt à tout trahir plutôt que de se trahir lui-même, fût-ce par un mot ou une attitude qui ne serait pas exactement lui. Il n’imagine pas un instant qu’il puisse se confier à une cohérence plus vaste, qui se poursuivrait à son insu jusque dans les changements, dans les variations mêmes. Il place tragiquement sa dignité dans son invariance, dans son inflexibilité.

Mais parfois la seule manière de se retrouver, c’est bien de se perdre ! Et parfois, c’est le début de la sagesse que d’accepter, pour surtout ne rien changer, de tout changer… Mourir à soi pour devenir, accepter de se reconnaître toujours dans une autre figure, de ressembler à ceci, à cela, à tout, au contraire, au reste et à n’importe quoi. Comment d’ailleurs entrer dans l’échange sans accepter d’y recevoir un rôle ? Comment recevoir un rôle sans chercher à l’améliorer, à nous le rendre aimable et acceptable ? Mais aussi comment accepter un rôle sans pouvoir en changer ? Comment entrer dans l’échange sans pouvoir en sortir, faire pouce ? Comment survivre à son rôle ? Peut-on se changer et sortir du traquenard dans lequel on peut se trouver soudain enfermé à la fois par les autres et par l’excellence même avec laquelle longtemps on a librement tenu son rôle ? On se demande parfois si les humains préfèrent ne pas avoir de rôle plutôt que subir celui dans lequel on voudrait les fixer, ou bien s’ils préfèrent encore accepter n'importe quel rôle qu'on leur donne plutôt que de ne pas avoir de rôle?

Cela suppose moins de raidissement tragique, et davantage d’humour vis à vis de soi et de ce qu’on a vécu jusque là. Je me souviens de cette réplique d’une poule de dessin animé qui venait d’échapper par miracle à l’abattage : « j'ai revu toute ma vie en un clin d'œil: que c'était ennuyeux! » Plus généralement il y a un formidable comique à rencontrer tous les visages pressés contre nous dans la rue comme autant d'expressions multiples d'un Protée génial. C’est comme si les différents êtres n’étaient que des modalités ou des moments du même. Comme si la vie était une grande métamorphose de personnages changeants, ouvrant pour tous le jeu d'essayer tous les possibles, sinon même de mélanger des figures incompatibles, des monstres grotesques. Comme si nous pouvions même, comme le bel Orlando de Virginia Woolf, passer de vie en vie en changeant de génération et de sexe ! Car le comique de la métamorphose est aussi une érotique — le sexe est toujours un peu comique parce qu’il est un « shifter », un glisseur, une sorte de régression qui permet de changer de rôle, d'essayer comme en abrégé toutes sortes d’interprétations de soi.

Le tragique et le comique

Mais pour Pierre, rien de tout cela n’est comique, le tragique est justement que chacun soit coincé dans son rôle, que chacun ait son visage dont il ne peut changer, que chacun ait pris des plis indéclinables qui font son style, sa manière d’être : impossible de se mettre à côté de soi, et de se mettre à la place d’un autre. Et Pierre trouve naïf de croire que l’on puisse ainsi essayer d’autres « soi-même » comme on enfile un t-shirt. Il déteste ces virtuoses de tous les rôles de toutes les compétences, capables de tous les profils, jouissant de toutes leurs facultés, ayant goûté à tous les plaisirs et à toutes les ascèses, dissolus dans le pouvoir pur. Il les haït, il trouve qu’ils n'ont pas de corps, pas de limite à leur perpétuelle métamorphose de zombies zappeurs !

Le tragique c'est de soudain revenir de ce monde en perpétuel devenir à l'étroitesse d’un point de vue, se demander qui on est, se découvrir enfermé dans la raideur d’un rôle. C’est d’être obligé de l'interpréter, censé savoir le faire alors qu'on ne le connaît même pas — on le découvre au fur et à mesure, c’est comme un traquenard on n'aura pas d'autre chance. Le tragique, c’est que certains reçoivent un rôle si malheureux ou si méchant dans ce meilleur des mondes, sans aucune possibilité de changer, de sortir de leur point de vue singulier, inéliminable, aussi exigü, étranglé soit-il. Et c’est qu’un changement, si vraiment c’est un changement et pas un petit jeu, est précisément irréversible.

Pourtant, qu’il est vital, ce rire à travers les larmes, ce refus des grandeurs, de tout prendre au sérieux, les changements comme les impuissances à changer ! Qu’elle est douce cette petite musique de cirque que l’on entend au loin, parfois dans la vie… N’est-ce en acceptant de se regarder soi-même sans bien se reconnaître, en acceptant la métamorphose des âges et des rôles, en acceptant d’avoir été, pour s’effacer et reparaître autrement, ou pour laisser la place à d’autres comme s’ils étaient vous-mêmes, que l’on va jusqu’au bout de la reconnaissance de soi-même ? Il faudrait ainsi à la fois pouvoir se changer, accepter d’être changé par ceux qui nous aiment et nous voient autrement, s’essayer autrement, accepter d’être essayé autrement par d’autres ; et reconnaître le point de docilité ou de rébellion où l’on ne peut se changer ni être changé, que l’on a atteint en soi un point indéclinable, et que le changement qui nous était proposé ou imposé non décidément ce n’est pas nous, cela ne nous ressemble pas.

Une consistance variable

Comment rassembler ces variations sur un thème ? Je repartirai pour finir d’une difficulté commune. Nous avons un problème, dans cette société de mobilité et de flexibilité impérieuse et généralisée. Nous devons nous plier à toutes sortes de règles, nous modifier sans cesse selon que nous passons d’une sphère de vie et d’activité à une autre. Nous devons faire valoir la diversité de nos expériences passées et déployer la diversité de nos compétences possibles. Et en même temps nous devons à chaque fois être tout entiers à ce que nous faisons, jouer le jeu, sans bien savoir comment rassembler non seulement des projets successifs, mais des morceaux aussi épars et en faire « une vie » ?

Car nous ne pouvons pas liquider le besoin de consistance qui permet à un sujet de se reconnaître au travers de ses variations, de s’estimer le même qui a fait ceci et qui peut faire cela. Une personne doit pouvoir rassembler dans un récit ce qui lui est arrivé et ce qu’il a fait, et rassembler dans quelque promesse ce à quoi elle veut tenir, et qu’elle estime être. Sans cette consistance, on peut perdre toute estime de soi.

Mais nous ne pouvons pas davantage durcir une cohérence inflexible qui interdirait à ce sujet de s’interpréter autrement, de se changer, de montrer que son histoire n’est pas finie, de refuser ce qu’on dit de lui qu’il est. Nous devons faire place au pardon comme à ce qui nous délie de l’irréversible, du sentiment que rien ne peut changer et que tout est déjà joué. Certes on doit tenir compte de sa réputation, que ce soit pour la renforcer et bien tenir son rôle, ou pour la rejeter et la modifier. Cependant, pour vivre on a besoin d’être respecté et de se respecter soi-même comme un autre, comme quelqu’un que l’on ne connaît pas vraiment et qui peut nous surprendre.

Sans se connaître, comment prétendre se changer ? Mais comment se connaître sans se chercher, sans se faire varier soi-même ? Sans s’aimer jusque là où nous ne savons pas qui nous sommes. Pour se changer, il nous faut donc un point solide extérieur à soi, un regard d’autrui qui nous libère — bien des regards d’autrui nous tiennent (même gentiment) captifs. Et il nous faut un point solide au plus profond du soi, une confiance en soi indéclinable qui nous permet tous les doutes sur nous mêmes — bien des formes du souci de soi nous tiennent esclaves (même agréablement) de ce que nous croyons être.

Le seul ennui c’est que mes remarques ne semblent pas avoir ébranlé l’affirmation optimiste de Georges qu’il doit bien y avoir moyen de se changer, peut-être pas comme de chemise, mais assez profondément, si on le veut vraiment, et si on est parvenu à en réunir toutes les conditions. Mais elles n’ont pas davantage ébranlé la négation lucide de Pierre, que le changement est quelque chose qui arrive sans qu’on le veuille et sans condition, qu’on ne peut de toute façon pas tout vouloir, et que de soi-même on ne peut pas se changer. Ma seule consolation est que cette affirmation et cette négation, formulées ensemble, forment les solides préceptes d’un « traité du vouloir-vivre », qui ne saurait faire sans elles.

 

Olivier Abel

Publié dans « les essais de soi »,  Peut-on changer ?
Paris : l’Atelier, 2004, p.63-85..

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

ornement

Débats

Michel Lacroix

Le changement sous l’aiguillon de la peur et de la crainte de la catastrophe est très actuel. Nous avons collectivement pris conscience des menaces écologiques qui pèsent sur le sort de la planète et le catastrophisme de la réflexion est indissociable de l’idée selon laquelle il est urgent de changer notre mode de vie industriel, nos comportements et notre façon de consommer, si l’on veut préserver la planète et la restituer intacte aux générations futures.

Olivier Abel

Je distinguerai dans la peur et dans le changement qu’elle induit deux formes qui me semblent très différentes. Il y a la « peur de » et la « peur pour ». La peur de nous amène à nous protéger contre un malheur que l’on redoute, et c’est bien la moindre des choses, c’est irréprochable ! Toutefois toute protection contre un mal, comme le remarquait le philosophe américain Emerson, nous place sous la dépendance de ce mal. Trop souvent nous prenons en creux la forme de ce dont nous avons peur… Tandis que la « peur pour » entraîne un changement de soi mais pour autrui. C’est une véritable conversion de l’attitude. Elle conduit donc à l’action, à la parole qui donne sens à la situation et au changement, bref qui conduit à la responsabilité… Je partage tout à fait l’idée qu’il faudrait changer de fond en comble nos modes de vie, notre besoin de déplacement et de voiture, notamment, et que cela va être difficile. Mais je crois que ce sera d’autant plus difficile qu’il y aura davantage de panique, et que tout le monde aura peur pour soi, cherchera davantage à sauver sa peau. C’est comme ce que j’appellerais le complexe du Titanic : soit on ne dit rien mais on risque de sous utiliser les moyens de sauvetage disponibles parce que les gens ne changeront pas de conduite assez tôt ; soit on annonce à tous ce qui se passe, tout le monde va paniquer, ce qui va faire du malheur en plus…

Alain Houziaux

Jean-Pierre Dupuis a écrit son livre après le 11 septembre 2001. « Soyez certains que d’autres tours tomberont » affirme-t-il. Cela s’oppose totalement au principe de précaution qui croit pouvoir enrayer les catastrophes. Les prophètes de malheur, annonçant la catastrophe, permettent un changement qui seul l’empêche réellement.

Michel Lacroix

Dans chacun des deux cas analysés par ailleurs, le fils prodigue et Ruth, le changement s’accompagne d’un déplacement physique, qui souligne une vérité psychologique profonde que chacun peut vérifier pour son propre compte : de grands changements s’accompagnent souvent du désir d’aller ailleurs. Pour le fils prodigue, quel sens donner au fait que le changement de lieu est un retour à la maison paternelle ?

Alain Houziaux

Il y a retour parce que le fils prodigue veut devenir un fils aîné, dans la situation de serviteur qu’il avait au départ. Au contraire, le fils aîné veut changer pour devenir un fils prodigue.

Guy Gilbert

Monsieur le pasteur, comment oses-tu dire que le changement ne peut pas être progressif ? Il faudrait un événement déclenchant… Mais regardez Jacques Chirac : on le croyait au plus bas, il rebondit ! Le changement progressif chez une personne est possible ! Regardez la droite : Nicolas Sarkozy découvre d’un seul coup la double peine ; c’est la gauche qui pensait la supprimer, et c’est la droite qui commence à le faire, et ça, ça m’a épaté !

Olivier Abel

Cela me semble paradoxalement normal. Nous sommes dans un temps où il faudrait être un communiste incontestable pour oser déréguler complètement les licenciements, et où il faut être indiscutable sur le plan de la sécurité pour s’attaquer à la double-peine. C’est comme si on acceptait de l’autre un changement inquiétant que parce qu’on sait que par ailleurs il est bien assis et rassurant, et que s’il change sur ce point c’est qu’il a vraiment ses raisons, on peut avoir confiance !

Je voudrais aussi ajouter que les autres peuvent être indifférents à tous les changements que l’on fait par eux et pour eux : on ne change alors jamais assez ! A l’inverse, on peut aussi changer pour les autres parce qu’on reste fixe alors que tous sont en train de changer ! La fidélité à soi-même peut ainsi donner des figures de rupture apparente, où l’autre peut hésiter à vous reconnaître. Le changement tient aussi à ces décalages entre soi et les autres, ou entre soi et soi-même —car on ne change pas à la même vitesse sur tous les tableaux ! Et il y a des choses qu’on ne change pas si facilement : je me souviens d’un commentateur de Tintin qui disait que le Capitaine Haddock serait entièrement sauvé de l’alcoolisme le jour où il préférerait un bon vin à tous les whiskies du monde : mais serait-ce encore le Capitaine Haddock ?

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Intervention de Guy Gilbert

Autrefois, le changement n’était pas modeste, mais radical ! Quand mon père me disait : « Le Bien est là, le Mal est là, fais ça ! », je le faisais ! Aujourd’hui, avec les mille grille qu’il a - télé, médias, l’école… - le jeune ne changera pas comme ça, les parents doivent avoir un casque de combat tout de suite pour le faire changer.

Peut-on se changer ? Un tel thème m’a fait penser mystiquement. Nous naissons tous avec des dons, c’est la merveille de la création. Ils sont cachés, nous ne les connaissons pas toujours exactement, et nous les découvrons en cours de route.

Je suis entré au séminaire à 13 ans, et j’y suis resté quinze ans : Vatican I, Vatican II etc.… C’est là que je suis devenu prêtre, et éducateur en rencontrant un jeune complètement abandonné que j’ai pris, et je me suis engagé dans les rues, tout en restant près de l’Eglise catholique, en célébrant partout où on me demande de célébrer. Je n’avais jamais pris une seule note sur mon travail, et voilà vingt-cinq ans, on me dit : « Tu dois écrire un bouquin ! ». J’ai écrit Un prêtre chez les loubards. Deux cent mille exemplaires ! J’ai sauté au plafond d’étonnement ! Je pensais ne faire qu’un livre, et puis deux, trois… J’en suis à dix-huit actuellement*. Voilà un type de don qu’on découvre en route, par hasard, à l’occasion d’un événement.

Le don ne nous appartient pas, comme l’œil ne s’appartient pas, mais il doit voir tout l’ensemble du corps pour le guider. Nous ne pouvons nous changer que par le don que nous vivons. En cela, nous avons tous une puissance phénoménale ! Einstein disait que nous n’utilisons que 10% de notre énergie ; si nous pouvions nous le dire, cela pourrait nous mettre en marche !

Comment se changer quand quelque chose ne va pas ? Depuis Freud, nous savons que la plupart de nos « dommages collatéraux » viennent de choses que nous avons incubées depuis l’enfance. Là, on peut changer, mais comment ?

On dit que tout est joué, c’est faux ! Sinon, il n’y a aucune espérance. Tout n’est pas joué, tout peut évoluer ! Du plus petit jusqu’au plus ancien, nous avons nos ombres et nos lumières. Et c’est la lutte : contre son mauvais caractère, son tempérament, contre tout ce qui fait obstacle au changement. Et surtout, comment changer si on ne se connaît pas ?

C’est d’abord le regard de l’autre qui nous permet de nous changer. Oh, la puissance du regard d’amour de ma mère ! Je l’ai enterrée la semaine dernière. Elle ne voulait pas que je prêche, et nous avons tous donné des faits. Mon petit frère Pierrot a rappelé ceci : vers sept-huit ans, il avait été puni par ma mère après une bêtise. Alors qu’elle passait la porte, il avait dit : « Ferme ta gueule, vieille salope ! ». Ma mère a entendu « Ouvre la porte ». Pierrot, qui l’aimait tellement, pleurait en disant : « Pierrot pleure !» Ma mère dit alors : « Pierrot, je t’enlève ta punition, car tes larmes sont ta punition ».

Voilà comment un être tout petit peut changer, en découvrant à travers une situation assez grave, l’immense regard de miséricorde de sa mère. Le regard d’amour et de miséricorde de ceux qui nous entourent. Dans votre bureau, votre regard à vous fera se changer l’autre, et vous changera vous aussi, alors que regard d’hostilité, de rancune, de haine ne fera rien changer, et même pire.

Se changer, comment ? A partir du moment où on a trouvé ses idéaux, sa plénitude - et cela peut arriver à quinze ans -, et où on acquiert une stabilité - là, on la trouve adulte surtout -, on trouve ce quelque chose qui nous permet de changer. Dans notre putain de société et ses enjeux difficiles, c’est la performance pour la performance, et l’autre on s’en fout ! L’analyse de la société peut nous faire changer : la mondialisation, si elle ne parle pas des riches mais des pauvres, peut être formidable. Et quelqu'un qui découvre cela se met en marche avec une puissance formidable.

Le changement personnel se fait aussi par le silence, et nous en manquons tragiquement. Combien de temps passez vous devant la télé à regarder les émissions pipi de chat soporifiques ? Combien de gaspillage pour le changement avec les walkman des jeunes, la chaîne hi fi et la sono à fond ? Le silence permet l’introspection. Le danger mortel qui nous guette, c’est que nous ne voulons plus nous interroger sur nous-mêmes. Il faut prendre le temps de se mettre la tête dans les mains… Dans ma vie échevelée, tous les dix jours, je prends quarante-huit heures, dans un couvent, pour me taire. C’est un moment extraordinaire et fondamental pour moi. Par la prière et par l’écoute de l’autre.

On peut tuer tout changement dans un être. Si un homme dit à sa femme « Tu ne changeras jamais », il tue en elle tout changement. Pareil pour un prof qui le dirait à un gosse. On bloque la personne avec son déni, et l’enfant et l’adolescent peuvent se radicaliser par rapport à une seule réflexion. Je me souviens d’un père qui m’avait dit, à propos de son fils « Il tuera ». Et c’est arrivé.

L’humain est toujours plus grand que ses fautes. Il faut de l’humilité pour se changer. Regardez les apôtres, ils étaient bouchés ! Ils ont vu le Christ faire des miracles, ils l’ont vu mourir dans des conditions épouvantables, et c’est à l’ascension seulement qu’ils ont tout découvert !

Il faut commencer à d’aimer soi-même et prendre du temps. Je vois que certains de mes défauts de jeunesse sont devenus des qualités quand j’ai écouté mes maîtres… Le changement ne vient que de soi, quand enfin on écoute l’autre en lui donnant raison.

Regardez Nelson Mandela. L’apartheid. Vingt cinq ans de prison, il a souffert atrocement. Les crachats, les insultes, il a tout pardonné, quand les bourreaux ont reconnus ce qu’ils avaient fait.

Autre exemple, Monseigneur Romero. Intégriste traditionaliste, son secrétaire et tué, et le voilà qui se retourne complètement. De l’homme de tradition bloqué dans des lois catholiques, il change et devient un homme d’évangile. Il est mort de trois balles dans la paillasse, au cours d’une messe, parce qu’il avait changé au contact des pauvres.

L’Evangile est pour moi un changement prodigieux, parce que c’est l’Evangile des petits. Si nous voulons vraiment vivre l’Evangile, nous changerons vraiment.

Débats

Michel Lacroix

Vos remarques sur le regard de l’autre comme outil du changement me rappelle une expérience que l’on a pratiquée aux Etats-Unis et que l’on a appelée l’expérience de Pygmalion. On a indiqué à des enseignants de collège que certains de leurs élèves avaient un QI élevé, et qu’ils devaient d’attendre à ce qu’ils aient des résultats brillants. Evidemment, c’était faux, les élèves en question étaient dans la norme. Or, chose étrange, au bout de six mois, l’enquête a montré que les élèves concernés avaient non seulement des résultats meilleurs, mais leur QI avait augmenté ! L’attente positive des professeurs avait joué même sur le potentiel des élèves.

Guy Gilbert

Je vis avec des jeunes délinquants depuis trente sept ans, et à chaque fois, je suis fasciné par le changement de leur regard. L’écoute, le regard d’amour profond gratuit les fait changer. Ils sont très violents : ils ont toujours vécu dans une culture de violence et sont donc incapables de penser que la tendresse et l’amour existent. Un mec comme Nasser, qui avait agressé toute la communauté en arrivant, il y a huit mois, il ne peut pas changer tant qu’il ne s’est pas dit lui-même : « Cette violence vient de moi ». Et c’est ce changement qui m’émerveille toujours depuis tant d’année que je travaille avec ces jeunes. Nous pensons toujours l’autre comme un agresseur, mais, même si c’est moi qui suis l’offensé, la victime, le jour où je me dis : « je vais changer quelque chose », l’autre se changera, parce que personne ne résiste à un acte d’amour et de miséricorde. En tant que chrétien, c’est cette fidélité du Christ que je veux avoir jusqu’au fond de la moelle, parce que c’est la seule chance de la vie, et du changement.

Alain Houziaux

Michel Lacroix a parlé de la grâce, qui nous change malgré nous. Peut-il y avoir un changement qui se fasse malgré nous ? Pour prendre mon exemple, je suis d’origine athée, et ceux qui me connaissent bien disent que je suis toujours un athée que Dieu traîne par les pieds ! J’ai été changé, converti, malgré moi. Que pensez-vous de cette idée.

Guy Gilbert

C’est la liberté de Dieu ! Notre problème, c’est que nous avons un regard d’humain envers Dieu. Nous pensons humain en pensant à Dieu. « Seigneur, tu es à l’intérieur de moi, et moi je suis en dehors de moi-même », c’est une phrase de Saint Augustin que j’aime plus que tout. La puissance de Dieu en nous est phénoménale. La grâce de Dieu est toujours là, elle attend que le pauvre vieil homme que je suis puisse entrer en Dieu qui est en moi, et je suis toujours à l’extérieur !

Rendez-vous compte de la merveille qu’est l’homme ! Une merveille prodigieuse ! Dieu nous habite, et nous sommes toujours en dehors de nous-mêmes. Nous ne changerons vraiment que lorsque nous saurons que nous sommes le temple de Dieu, et que Dieu est en moi plus que moi-même.

Dieu, pourquoi Lui ? Je lui poserai la question dès que j’avale mon bulletin de naissance !

Olivier Abel

Je ne sais pas comment répondre. Je dirai volontiers que la conversion qui change le sujet malgré lui-même, qui le retourne au moment où il ne s’y attend pas, suppose toutefois de cesser de mépriser l’abjuration, le parjure. Toute conversion est aussi une sorte de trahison, oui, d’abjuration. Je crois qu’il faut aller jusque là pour comprendre le désarroi dans lequel elle s’opère, et que le changement à cet égard et aussi un rejet, une perte affreuse : il n’y a pas d’acquis sans perte.

Question

Nous avons entendu un discours très positif sur le changement. N’y a-t-il pas une forte résistance au changement ?

Alain Houziaux

La résistance au changement , c’est les habitudes, l’involontaire en nous. Et c’est là dessus que nous devons prendre appui pour changer. On ne change pas par la volonté mais par l’émotion, et le changement d’habitudes. L’obstacle au changement en devient le moteur.

De plus, on peut changer sans changer : il y a en nous plusieurs « petits mois », qui peuvent paraître contradictoires. Le changement est en fait le changement de moi dominant: on manifeste une part de soi-même qui existait, mais qui était occultée

Olivier Abel

En tous cas moi j’aime beaucoup les habitudes, et je crois que dans la vie morale aujourd’hui on en fait pas assez l’éloge de l’habitude, de ces dispositions acquises et qui nous portent et nous disposent comme sans effort, sans que l’on y pense. Evidement, lorsque une émotion bouleverse les habitudes, il y a là aussi quelque chose de parfois très bon, qui rouvre autrement les circuits de la perception et de l’action —oui, quelque chose de moralement bon ! Mais il faut bien qu’il y ait des habitudes pour qu’il y ait du bouleversement. Si tout est tout le temps changé et bouleversé, ce n’est plus du tout bouleversant, c’est surtout agaçant et à la longue ennuyeux…

Question

Qu’en est-il du facteur temps ? La tendance de la psychologie moderne est de laisser au changement le temps de se produire, comme par un mûrissement intérieur.

Michel Lacroix

Les psychothérapies comme la psychanalyse peuvent durer des années, avec des résultats qui ne sont pas toujours probants, alors que d’autres thérapies sont brèves, en dix ou quinze séances, c’est le cas des approches cognitives.

Cette question du temps me renvoie au thème du silence, qui est nécessaire au processus de changement. En cela le XIXème siècle laissait à l’individu beaucoup plus d’espace où sensoriellement on était à l’abri des intrusions des sons et des images du monde. Il y avait plus de marge pour l’intériorité, la découverte et la construction de soi. L’homme contemporain est comme dépossédé, en raison de la surabondance des messages à laquelle il acquiesce généralement.

On voit d’ailleurs une réaction à cette tendance à travers la pratique de la médiation, des techniques de lâcher prise ou de relaxation que beaucoup de gens pratiquent de nos jours. Le risque alors, c’est que ce développement personnel pratiqué uniquement avec une approche techniciste faisant alors écran et étouffe la dimension morale à laquelle il était arrimé à ses débuts*.

Olivier Abel

J’ajouterai que jadis les personnes étaient éphémères, ainsi que leurs paroles et leurs actes, mais que le monde environnant, le paysage et l’espace habité, les choses, étaient durables. Aujourd’hui c’est l’inverse, et c’est très déstabilisant : les gens ont vu en une génération les paysages ruraux et urbains changer à toute vitesse, les objets environnants aussi, et c’est comme s’il leur avait fallu trouver en eux-mêmes, tout seuls, des points de stabilité qui leur manquait désormais à l’extérieur. Il faut à la fois être intérieurement très armé et solide, et extérieurement très flexible et presque « lubrifié », pour survivre dans nos sociétés ! C’est assez délicat et rares sont ceux qui parviennent à avoir ces deux « qualités » ensembles.

Question

Cela semble acquis qu’il faille « se changer ». On peut changer un comportement, mais pourquoi changer la personne-même ?

Alain Houziaux

C’est une gageure prométhéenne en effet que de penser se changer par soi-même, car c’est se faire à sa propre image, se recréer lui-même à l’image de son désir. C’est pourquoi le thème de la grâce qui vous change malgré soi est un bon contre-point.

Louis Pernot

En tant que pasteur, l’image de la grâce, pour moi, c’est l’eau. Et l’eau ne modifie pas le terrain sur lequel elle tombe, mais elle lui permet d’exprimer ce qui s’y trouve. Ce devrait être le but des soutiens psychologiques. Alors, quel doit être le rôle de l’Eglise dans tout cela : changer les gens, ou les rassurer ?

Alain Houziaux

Les gens qui viennent à l’église y vienne pour être consolés d’être ce qu’ils sont, chose dont on a bien plus besoin que d’être pardonnés. Mais, comme la vocation de l’Eglise est d’appeler à un changement qu’elle appelle conversion, il y a une sorte de mécompréhension entre l’attente des paroissien et la manière dont l’Eglise comprend sa mission.

Michel Lacroix

A quelle motivation répond une personne qui, sans être pratiquante, entre à un moment donné dans une église ? Si le malheur l’accable, elle a en effet probablement besoin de réconfort. Il y a peut-être une autre dimension : le désir de purification personnelle. C’est la même pulsion, le besoin d’éliminer le négatif en soi-même, qui peut guider une personne vers une psychothérapie. Là encore, il y a une dimension de changement.

Notes :

* Au début des Cahiers de Malte Laurids Brigge.

* Genèse 39 , auquel fait allusion Emerson dans La confiance en soi, Paris : Rivages-poche, 2000, p.97 sq. Toutes ces réflexions sur l’excès de cohérence proviennent d’Emerson.

* Je signale que les droits d’auteurs de ces livres,  financent douze  smic par mois depuis vingt-cinq ans, pour des jeunes,  ce qui est une bien meilleure façon d’aider les jeunes. Donner de l’argent à un SDF qui mendie, cela l’enfonce dans sa marginalité. Donner un smic à un jeune, c’est lui dire : « Le monde est à toi, et tu vas changer, en passant de tes dérives à un vrai travail. »

* Démarche créée par Abraham Maslow