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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Éthique et politique > Droit, peine, et justice

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Sens et non-sens de la peine*

 

Résumé : Les manières de punir sont des "concentrés" de culture, parfois archaïques, à manipuler avec une grande prudence critique. Car la peine est cependant toujours vécue comme une absurdité. Mais si l'on ne fait que punir, sans se sentir tenu par l'obligation de rendre acceptable le sens de la peine, le déni de responsabilité se généralise. C’est pourquoi sans doute la peine prend du temps, comme s’il y avait un travail de la peine, du côté de la victime, qui attend réparation. Du côté du détenu aussi, le travail de la peine peut produire un sens qui n'est pas donné au départ, manière pour lui de se réinterpréter lui-même. Encore faut-il que ce temps fasse une différence.

Pourquoi l’obligation, à laquelle nous sommes moralement tenus, d’expliquer un minimum le sens de la peine est-elle à ce point difficile, insoutenable* ? C'est en déployant les significations possibles de la peine, les actuelles comme les très anciennes et non moins présentes, que nous allons sentir les limites de nos explications. Que faire alors ? Ma suggestion est approximativement la suivante. Le juge qui énonce la sanction doit commencer, tenter un début d'explication, et puis s’interrompre. Comme s’il ne maîtrisait pas tout. Il doit manifester ainsi que cette ébauche de sens qu’il tente pour sa part est inachevée, et que la suite sera celle choisie par celui qui reçoit d’abord la punition comme un fait brut : car c’est lui qui ne pourra survivre à ce fait (et faire que du temps perdu ne soit pas du temps mort) que s’il parvient à l’interpréter et à lui donner sens, jusqu’à cet estuaire de la sortie de la peine où il n’aura même plus besoin que sa peine ait eu un sens. C’est à éveiller cette capacité interprétative, cette capacité à se réinterpréter soi-même, à recommencer de sa propre initiative, que s’attachera alors le juge de l’application de la peine, et l’ensemble d'une installation qui ne trouve son accomplissement qu’en s’abolissant, qu’en s’effaçant. Ce sont les hypothèses de ce cheminement que je vais tenter d’étayer et de détailler tout au long de cette réflexion, avec à l'esprit ces deux questions : 1) Pourquoi faut-il que la peine ait un sens, et peut-il être le même pour le détenu et le « public » ? 2) Pourquoi la peine prend-elle du temps ?

Sens et non-sens de la peine

La notion de sanction évoque des réalités extrêmement diverses, comme le diplôme qui sanctionne les études, comme l’office que permet d’obtenir un concours, ou comme le mandat électoral issu de la sanction des urnes*. La sanction pénale apparaît alors comme un sens parmi d’autres. À chaque fois, remarquons-le au préalable, la sanction prend appui sur un monde solide d’usages, de règles, d’objets, de pratiques, qui lui confèrent sa légitimité, sa signification, sa pertinence. Mais qui lui confèrent aussi sa stabilité, son objectivité, son caractère plus calme que la véhémence des passions et des discours. Et c’est bien sûr aussi le cas pour la sanction judiciaire, qui comporte toujours ce double aspect, d’être à la fois installée comme un fait dans un monde de faits, ou de règles rendues presque aussi objectives et contraignantes que celles du monde physique (les formes spatio-temporelles du procès, les installations pénitentiaires, etc.), et délibérée comme une signification participant d’un monde de significations d’avec lequel le moindre écart fait sens, un monde de significations plus ou moins acceptables, reconnaissables, explicables, compréhensibles.

De ce point de vue si on ne fait que punir, sans se sentir tenu par l’obligation intenable d’expliquer, de rendre audible et acceptable le sens de la peine, il ne faut alors pas s’étonner si en face se généralise le déni de responsabilité, l’incapacité à répondre de soi-même, c’est-à-dire l’incapacité à se mettre en question. Si la punition se réduit à un fait brut et pur, inexplicable et n’ayant pas besoin d’être expliqué, il ne faut pas s’étonner d’avoir affaire à une violence aussi dénuée de signification, à une violence insensée comme une décharge, un accident* : « ça m’a pris ». La justice ne cherchera plus alors qu’à gérer des risques quasi statistiques, qu’à chercher la prévention sécuritaire maximale et à limiter le plus possible la dangerosité factuelle. En cas d’accident la justice consistera à placer les sas sanitaires et techniques indispensables, et à assurer les réparations optimales. Il n’y aura plus rien à entendre ni à dire, il n’y aura plus de plainte ni de parole.

J’irai plus loin dans ce plaidoyer pour le sens de la peine : si on ne fait que punir sans se sentir tenu par l’obligation difficile de tenter de rendre audible le sens de la peine, on exerce sur autrui un pouvoir de telle sorte qu’on le laisse sans pouvoir contre soi. C’est la définition même de ce que Ricœur appelle la violence, et qui n’a rien à voir avec l’autorité qui n’existe que si elle est reconnue. Ce faisant, on (le juge) perd toute véritable légitimité, au sens où on passe à côté du sens moral de sa tâche, qui loin d’exonérer toute responsabilité, cherche à susciter cette capacité de répondre, à entendre tout ce qui « répond ». Et qui ne craint pas de nommer le mal, de le faire entendre, de faire entendre la plainte, de la laisser s’exprimer et de la rendre audible par celui qui a commis le tort dont cette plainte est issue, quitte à ce qu’il ne puisse l’entendre qu’en nommant à son tour sa propre douleur, son propre deuil.

Il y a plus grave encore, dans cet évitement du sens de la peine, c’est qu’elle correspond peut-être secrètement à un excès de sens, à une attente excessive. On y croit ou on y laisse croire que la punition, que la peine, est une sorte de « fait magique » dont on attend beaucoup trop, et en même temps un fait aussi parfaitement rationnel que la gravitation universelle : la pierre retombe sur celui qui l’a jetée en l’air, et le sang sur celui qui l’a répandu (« œil pour œil »). Le rationnel, ce serait ici la logique d’équivalence, de mesure ou de proportion, qui permet de rétribuer un mal agi par un mal subi, c’est-à-dire de proportionner le châtiment au crime. Pour refaire l’unité et l’équilibre entre le mal de malheur (subi) et le mal de méchanceté (agi), il faut une rationalité proprement pénale, qui « fasse subir » directement le malheur au méchant, et qui rétablisse ainsi la circularité du monde moral.

Mais qui ne sent ce qu’il y a de religieux, au sens le plus magique du terme, dans cette puissance de purification de la peine, capable d’effacer la puissance de souillure du crime ? C'est ici que la quête du sens de la peine doit trouver sa première limite, une protestation qui déchire le discours trop facile ou ce qu’il aurait d’étouffant, comme une couverture jetée sur la plainte. Paradoxalement, c’est parce que les humains préfèrent que tout malheur soit encore la punition d’un crime, de sorte que le mal ait toujours un sens moral possible, dans une vision pénale et morale* du monde équilibrée, où chaque malheur trouve sa place dans une rétribution générale, que la punition prend cette valeur magique et religieuse. Cette vision très archaïque d’un monde pénal n’est en rien dépassée : la sécularisation l’a au contraire installée définitivement, hors d’atteinte de toute critique. Qui sans ridicule oserait aujourd’hui, comme Job, accuser Dieu et vitupérer ceux qui cherchent à donner un sens à son malheur ? Dans notre société, tout malheur est au minimum la conséquence d’une erreur imputable, sinon un choix de vie inconscient. Mais de regarder un malheur comme simplement absurde nous en sommes bien incapables.

Pourquoi ne nous sentons-nous ni obligés ni tenus d’expliquer le sens de la peine ? Parce que la peine n’a pas de sens propre : elle permet simplement que le malheur en ait un, trouve le sien, trouve sa rétribution. Peut-être parce que tout ce que nous répétons prend un sens simplement par la répétition*? Parce que nous ne supportons pas que le malheur n’ait pas de sens. C’est cette magie de la peine qui m’étonne et m’inquiète, comme un fait magique qui réparerait l’absurdité et l’irréversibilité du mal. Car, comme Ricœur l’observait jadis, ce qu’il y a de plus rationnel dans la peine, à savoir qu’elle soit proportionnée au crime, correspond aussi à ce qu’il y a en elle de plus irrationnel, à savoir qu’elle l'efface*. Par quelle magie en effet une douleur qu’on ferait subir pourrait effacer, réparer, ou annuler une autre douleur ? Qu’y a-t-il de magique dans la peine même comme fait qui dispenserait d’en vérifier les conditions d’efficacité, de pertinence et, finalement, de sens ?

La peine, hier et aujourd'hui

Disons-le maintenant : il est possible que nous ne sachions pas ce voudrait dire la sanction en dehors de ces significations immémoriales qui lui sont attachées, et dont nous ne saurions nous défaire si facilement. Mais, dans ce cas, il est nécessaire de faire une petite digression pour mesurer l’épaisseur de ces présuppositions religieuses et culturelles, et nous avons besoin de faire un peu d’anthropologie de la sanction, ou du moins de signaler la nécessité de ce détour. Car les manières de punir sont de véritables concentrés de culture, avec ce que toute culture véhicule de parfois très archaïque. Et on ne doit pas les manipuler sans une certaine prudence critique. Un juge des enfants du tribunal de Créteil racontait les méfaits d’une bande de gamins diversement punis : les pères d'origine française avaient appelé la police quand les pères d'origine africaine leur avaient donné des taloches et ne comprenaient pas ce que la police venait faire dans l’histoire. Et il m'est arrivé de passer mes vacances en voisin d'un haut fonctionnaire de la police nationale, chargé de la formation des policiers : il avait plaisanté sur ma manière de punir mon petit garçon, que j’avais laissé au milieu d'un cercle inscrit sur le sol jusqu’à ce qu’il ait réfléchi à ce qu’il avait fait ; il trouvait très protestant cette façon d’obliger l’enfant à intérioriser la règle comme une règle du jeu, sans lui donner de contrainte supérieure et extérieure à sa propre volonté !

Comprenons bien : il n’y a pas d’évolutionnisme possible entre des façons archaïques et des façons modernes de punir*, et il y a donc des archéologies plurielles, des histoires de la sanction où des vieilles symboliques différentes ont été interprétées diversement dans des contextes différents*. Le sens archaïque de la sanction comme de ce qui est inviolable parce que saint (sanctus), voué au dieu ou garanti de manière divine, rejoint d’abord les structures anthropologiques du néolithique, et même, pour ce que nous en savons, du temps de la chasse et de la cueillette. C’est ce côté chamanique d’un monde fait de « pactes » divins qui ressort avec le sentiment que le pacte rompu poursuit le « rupteur », et que l’on retrouve encore dans la tragédie grecque avec le sentiment que le malheur et l’horreur tragiques ne sont que les prolongations de l’acte criminel, ses retombées, son destin*.

C’est une autre archéologie que celle qui développe le rapport à la souillure et à l’impureté. Le crime consiste ici à transgresser les séparations fondatrices, les cloisons étanches, les classifications qui distinguent les différentes façons de traiter des êtres différents. Ces séparations du pur et de l'impur semblent issues de périodes où l’identité et l’intégrité d’une culture (soumise à une invasion ou à une déportation générale comme ce fut souvent le cas depuis des millénaires) est à ce point menacée qu’il faut rétablir l’ordre contre le chaos, et refaire les étanchéités. Ce qui menace la pureté est dès lors condamné par son impureté même à retourner au néant, au désordre, à l’autodestruction. Dans une telle conception de la sanction, il ne s’agit plus de rétablir la possibilité du pacte, du contrat fondateur, mais plutôt de protéger le faible en établissant des limites inviolables.

Ici et là on n’est pas dans la même syntaxe de la sanction, et je crois que les deux coexistent et continuent à coexister dans les présuppositions et les précompréhensions les plus anciennes de notre droit. Aujourd’hui les formes de la peine et de la sanction poursuivent encore cette histoire écartelée et inachevée. Et pour reprendre la métaphore du philosophe américain du droit Ronald Dworkin, c’est vous, en tant que magistrats, qui allez rajouter un chapitre à cette oeuvre à plusieurs mains qu’est l’histoire de la sanction. Le chapitre que vous allez rajouter, sentence après sentence, devra être à la fois congruent, cohérent et acceptable à partir de ce qui précède, et inédit, à la hauteur des singularités de chaque cas rencontré, des différends qui surgissent dans la manière d’argumenter le cas, et de l’imprévisibilité comme de l’irréversibilité des malheurs que vous allez rencontrer.

Alors où en sommes-nous ? Pouvons-nous considérer nos pratiques punitives d’un point de vue extérieur ? Serons-nous capable de bienveillance critique, capable d’étonnement ? Depuis la Révolution, les châtiments corporels appartiennent à un passé dont on ne peut pas dire pour autant qu’il soit oublié (voir note 6 sur Nietzsche). Et la punition s’est concentrée sur le temps d’emprisonnement, qui jadis marquait surtout le temps d’attente du jugement. Il n’est pas certain qu’on puisse se débarrasser très vite de cette ancienne signification de la prison, et comment faire alors pour la réinterpréter dans ce nouveau contexte ? Y aurait-il quelque chose comme un double-jugement : un jugement premier, rapide, pour arrêter les dégâts, et un jugement dernier, parfois interminable, pour redistribuer tous les rôles et tout recommencer ? Nous reviendrons à cette indication. Mais d’un autre côté, le fait que le temps d’emprisonnement puisse équivaloir à une punition atteste bien du rapport très particulier que notre société et nos mentalités entretiennent avec le « temps perdu ». On pourrait ici renouveler notre question : qu’y a-t-il de magique dans l’obligation d’une « pure durée », d’une durée à ne rien faire, que cela puisse être à ce point considéré comme une peine, un malheur (et le temps gagné comme un gain, un bien, un bonheur) ? Pourquoi est-il si grave d’obliger quelqu’un à « tuer son temps » ? En quoi est-ce une expérience de la mort ?

On le voit : alors que le premier moment de notre réflexion était destiné à montrer l’importance de se sentir obligé à donner un sens acceptable à la sanction, le second pointe plutôt la difficulté à lui donner un sens acceptable, c’est-à-dire aussi discutable et interprétable. Et je vois, notamment, trois problèmes contemporains particulièrement issus de notre conception de la peine, dès lors que nous la proportionnons et la mesurons en temps*.

D’abord le temps est une mesure de la peine aussi discutable que l’argent, le bulletin de vote ou l’audimat sont des unités de mesure discutables des échanges solvables, du partage des choix politiques ou du crédit que le public accorde à une émission. Peut-être est-ce la moins mauvaise de celles qui sont à notre disposition; ce n’est pas une raison suffisante pour la dispenser de toute justification. Ensuite, incarcérer c’est exclure de la vie ordinaire et, si momentanée que soit cette exclusion, elle peut avoir des effets irréversibles ; or jadis, ce n’était pas un problème, mais aujourd’hui, où l’exclusion est vécue comme l’injustice sociale majeure, on a le sentiment en incarcérant de jeter de l’huile sur le feu ; de différer et d’augmenter finalement le problème. Enfin, l’incarcération comme punition rencontre une terrible tentation technique* : la surveillance électronique, qui permettra peut-être bientôt de couvrir l’ensemble du territoire et de créer des frontières inviolables, la vidéosurveillance et les nouvelles technologies d’identification, dont celles des traces génétiques, le tout décuplé par les progrès gigantesques de la neurochimie, toute cette panoplie de moyens transforme profondément le rapport à la loi. Quand il sera impossible de désobéir, les institutions ne seront plus placées sous la responsabilité conjointe des acteurs. Et d’autant moins que les espaces pénitentiaires sont soustraits à l’espace juridique commun : un délit commis en prison est trop souvent soumis à cette juridiction spéciale qu’est la justice pénitentiaire*. Il manque donc aujourd’hui à la fois la continuité institutionnelle de l’espace public, prison comprise, et le sens politique de lois irréductibles à leur aménagement technique.

Pourquoi la peine prend-elle et donne-t-elle du temps ?

Revenons pour finir sur l’axe de cette réflexion, en tenant compte des lourdeurs et des perplexités que nous avons relevées au passage. On peut craindre en somme que le public n’attende trop de la justice : 1) que tout malheur soit imputable sans qu’il y ait de place pour un malheur qui soit simplement absurde ; 2) qu’il faille rajouter à l’irréparable du malheur passé un acte qui fasse du malheur en plus, même si cette fois il s’agit d'un malheur mesuré et contrôlé, comme pour montrer qu’on est encore acteur ; 3) que par la sentence et la sanction simultanément la vérité soit dite (c’est-à-dire l’explication réelle, causale et imputée de ce qui s'est passé), et que justice soit faite (c’est-à-dire que la vengeance autorisée soit accomplie et que le prix de la réparation ait été versé). C’est peut-être cet ensemble d’attentes de la part du public, trop lourdes à porter pour les magistrats, qui explique pourquoi la justice court sans cesse le risque de décevoir tout le monde.

On pourrait s’attarder pour détailler le sens de la réparation, car dans cette attente de réparation, comme dans toutes les autres attentes énumérées, il y a quelque chose de vrai et quelque chose de faux. Ce qui est vrai ou juste, c’est cette posture symbolique que suppose le désir de réparer, et qui atteste une sorte de reconnaissance symbolique des torts qui ont été subis par les victimes. Par elle la victime sent que sa plainte a été entendue. Et sans elle la victime peut à son tour basculer dans la violence, dissimulée ou ouverte, contre elle-même ou contre les autres. Mais la fausse réparation est celle qui prétend supprimer l’irréparable. Car on ne répare jamais entièrement un acte, dont l’irréversibilité est désormais mêlée au cours du monde (et même des petits gestes peuvent faire bifurquer vers des conséquences dramatiques, qui excèdent toute intention et qu’on regrettera néanmoins toute sa vie). C’est pourquoi il faut faire tout ce qui est possible pour réparer, car on peut toujours plus réparer qu’on ne le croit ; mais il y a toujours un reste d’irréparable, d’excès du malheur non seulement sur l’intention méchante mais sur la possibilité de réparer. Vouloir que tout soit rétribué et réparé, jusque sous la forme financière et assurantielle que prend aujourd’hui la réparation, c’est ranimer le vieux fond archaïque et punitif dont nous avons déjà parlé.

Mais notre question, se souvenant néanmoins d’elle-même, revient encore à demander : qu’est-ce qui fait qu’une sanction a un sens, qu’elle est audible pour la victime comme pour le coupable, qu’elle s’accorde avec les sentences précédentes et les réinterprète en préparant les sentences qui pourront suivre ? Oui, qu’est-ce qui fait qu’une sanction a un sens, en dépit de son non-sens ? N’est-ce pas justement tout le travail de la peine que de produire un tel sens, qui n’est pas donné au départ ? La sanction commence avec des êtres irresponsables, incapables de répondre d’eux-mêmes, et qu’il faut parfois protéger de leur propre capacité de nuisance, si nécessaire par des moyens qui requièrent une sorte d’aménagement technique et thérapeutique de leur environnement*. De tels êtres sont à la fois complètement et diversement coupables des faits qui leur sont reprochés et complètement et diversement vulnérables, victimes de ce qu’ils ne savent pas qu’ils font ; tout le travail consiste donc à partir de cette dissymétrie initiale et à la renverser pour rétablir une responsabilité possible. Dans le meilleur des cas en effet on termine avec des êtres responsables, qui assument ce qu’ils ont fait et se sentent capables de ne plus jamais le refaire. On imagine que ce travail peut prendre du temps. Le sens de la peine se déploie dans ce travail, et le sens prend alors du temps*. La peine est ainsi, depuis son dispositif carcéral jusqu’à sa fonction de rétablissement des pleines capacités juridiques, narratives et éthiques des sujets, une machine à retarder, une machine à intriguer. Manière de placer le sujet en situation d’interpréter la peine et, finalement, de se réinterpréter lui-même.

La justice ici se déploie dans l’intervalle entre ces deux temps, qui ne sont pas seulement des dates mais plutôt des temporalités différentes. On rejoint ici le double temps de la justice qu’on entrevoyait plus haut, qui fait du juste et de la juste sanction une tension entre le temps court de la sentence, de l’arrêt, et le temps long du rétablissement de la paix.

Le temps « court » du procès et de la sentence rendue sépare les protagonistes, et met entre eux une juste distance, il fait écran à la véhémence des émotions, et pose un voile sur ce que les uns prétendent savoir des autres. Ce faisant, la justice peut servir à rompre la spirale infernale d’une sorte de contamination de misère ou de malheur, par laquelle un chômeur perd sa femme, oublie ses talents et ses compétences, revient sur les lieux de son malheur, ruine sa santé, se détache de tous ses liens, néglige ses droits, etc. Elle n’a de cesse de « redonner sa chance » à quelqu'un, comme doivent le faire l’école ou les institutions de la santé et de l’assistance publique. En ce sens encore la sentence arrête les responsabilités, c’est-à-dire à la fois les impute et les limite, car rien n’est pire que de laisser courir les responsabilités, comme si tout le monde était coupable de tout et personne de rien. La sentence rompt avec l’oubli, c’est-à-dire avec l’inéluctable effacement des traces, et c’est ainsi qu’elle cherche à manifester la vérité, à faire entendre la plainte. Bref, la sanction énoncée dans ce temps court vise à arrêter le pire, la vengeance ou l’autodestruction.

Le temps long de la justice dépasse celui de l’exécution de la sanction ou de l’effectuation de la peine, et vise à établir la possibilité du mieux, à rétablir la paix, à réhabiliter les sujets dans leurs capacités. Elle vise à redistribuer tous les rôles et à tout recommencer, et pour cela elle voudrait rompre avec la prolongation indéfinie des dettes et des rancunes ressassées. La dynamique de la peine adaptée par le juge de l’application des peines à la singularité des personnes tiendra justement compte de leur rapport au temps, de la façon unique que chacun a de s’offrir au temps et de faire avec le temps, avec la dépense du temps en pure perte. Elle tiendra également compte de leur rapport aux autres, non pas entendu comme leur démonstration de gentillesse, mais de leur capacité à repartager le temps disponible avec les autres – et d’abord avec ceux qui partagent son emprisonnement. C’est avec eux qu’il atteste de sa capacité à distribuer les rôles, à réinventer le droit, un exercice du pouvoir qui fasse place aussi au pouvoir et au droit des autres, je dirai même à réinventer un espace politique*. Tout ce qui peut soutenir cet apprentissage des règles et du fair-play, tout ce qui peut encourager l’agir ensemble, la créativité ou la connaissance comme partages, ne doit pas être considéré comme un simple aménagement d’une prison plus vivable ou plus « moderne », mais comme l’axe même de cette reconstruction du rapport aux autres et au temps.

Ce que le temps fait au sujet sanctionné et puni n’est pas indifférent, en effet*. Car la sanction arrête un temps et en recommence un autre, et le sujet sanctionné est placé sous le travail de cet écart entre les deux temps. La sanction suspend le temps, le cours du monde ordinaire, en tant qu’il recèle en lui un temps meurtri ; et elle reconstruit peu à peu, plus ou moins patiemment, plus ou moins rapidement, un autre temps vivant. Elle déconstruit le temps meurtri, le monde qui a mal tourné, les relations mal nouées, les plis mal pris. Elle reconstruit peu à peu le temps, le monde, les relations, les capacités du sujet. D’où l’importance du jeu entre les peines de substitution, et du rétablissement d’une vie affective qui permette au sujet non seulement de s’accepter lui-même, mais ce qui est plus difficile et plus important, d’accepter d’être accepté par autrui.

Le temps de la peine tel que je l’imagine ici est un temps de deuil et un temps d’enfantement. C’est un temps de grossesse, si je puis oser cette métaphore. De quelqu’un qui était sans passé, incapable de se raconter, de quelqu’un qui était sans présent, incapable de sentir le reste et ce que sentent les autres présents, de quelqu’un qui était sans futur, incapable d’entendre un impératif ni de formuler une promesse, il fait apparaître quelqu’un capable de se raconter et de s’identifier, de dire je suis le même qui et qui..., il fait apparaître quelqu’un capable de demander et d’accepter le pardon*, c’est-à-dire de sentir ce que sentent les autres, de ne pas s’enfoncer dans la répétition du même tort, capable d’accepter de se voir soi-même autrement à travers le regard d’autres qui le voient autrement, et il fait apparaître quelqu’un capable de promettre, de dire je serai celui qui et qui... Si c’est cela qui apparaît, alors je dirais volontiers que la sanction a eu un sens. Mais on ne s’en aperçoit que lorsqu’on n’en a plus besoin.

Olivier Abel

Notes :

* Première partie de la synthèse du cycle sur la prison et les figures de la punition que j’avais organisé avec Antoine Garapon à l’Institut des Hautes Etudes de la Justice, le 25 février 1998. Sous la forme ici proposée, cet exposé fut présenté à l’École Nationale de la Magistrature à Bordeaux le 18 Novembre 1998. La seconde partie de la synthèse, intitulée « Le temps dans l’équivalence pénale », et qui fut l’objet d’une communication à l’Institut des Hautes Etudes de la Justice à Paris le 21 janvier 1999,  n’a pas encore été publiée.

* Et l’inflation carcérale n’est-elle pas corrélative d’une dévaluation de la peine de prison, où le public comme peut-être, parfois, le détenu ne sentent même plus la dureté de la privation de mobilité ? Comment mesurer l’un par rapport à l’autre le projet institutionnel et sa réalisation ? Pourquoi le désir de restructurer un sujet capable de sentir ce qu'il a fait tourne-t-il à davantage d’endurcissement ou à un abattement total ?

* De manière à la fois plus générale et plus antique est sanction tout ce qui prend un caractère d’inviolabilité sur un signe divin (ordalie) ou par une garantie religieuse (la « pragmatique sanction » est un bon exemple de cette intersection entre le religieux et le juridique, l’un venant rendre inviolable ce que l’autre inscrit dans la relativité de l’histoire).

* Qui survient aux points de faiblesse d’une société, aux endroits où le lien social est faible et peut ainsi, en cas de tension, devenir une sorte de « fusible ». Que cette analyse comporte une part de vérité sociologique et psychologique, pourquoi pas : mais qu’on s’y résigne comme à une moindre injustice, cela me paraît inacceptable, car ces « points de faiblesse » ne sont autre chose que des êtres, qui désirent être, et non des « fusibles » bons à être sacrifiés.

* C’est à cette conception « pédagogique » de la punition que s’opposent diversement Platon et Kant, parce qu’en « associant » un mal subi à un mal agi on obtient peut-être des conduites irréprochables, mais non une orientation vers le bien ou une moralité qui doivent être libres et délibérés. Mais l’un et l’autre ne se tiennent pas à une anthropologie du sujet purement rationnel : c’est le caractère mixte de la condition humaine qui les arrête finalement. Lorsque Kant écrit que « l’obligation de jouir est une évidente absurdité », il montre bien que le sujet esthétique (comme ailleurs le sujet politique, juridique ou religieux) se tient pour lui dans l’intersection entre la liberté morale et la détermination naturelle.

* Comme les petits enfants répètent le geste qui leur a fait mal, moins pour punir le meuble méchant que pour revenir en arrière et effacer la douleur.

* P. Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 352. C’est ici directement une lecture perplexe de Hegel.

* Alors que je trouve les descriptions de Nietzsche extraordinairement convaincantes quant à la manière dont les châtiments, à force d’être répétés, ont été en quelque sorte incorporés et ont inscrit quelques mémorables interdits, de manière à forger des êtres capables de régularité et d’abord capables de promesse (Généalogie de la morale, deuxième dissertation), je suis toujours mal à l’aise avec cet évolutionnisme quasi obsessionnel chez lui.

* Dans l’Institution de la religion chrétienne, Calvin (dont il ne faut pas oublier qu’il est juriste) insiste beaucoup sur cette diversité géographique et historique des lois « judiciales » et des manières de punir, selon les contextes et presque selon les climats.

* C’est peut-être l’idée de Hegel lisant Sophocle : la punition du malheur révèle la vérité du crime là même où on n’aurait vu aucun crime ; elle le fait voir.

* La césure brève du temps ordinaire du monde dans le procès et dans une sanction brève ayant plutôt une fonction « thérapeutique », alors qu’une longue peine de prison, éventuellement à perpétuité, aurait plutôt pour une fonction « sécuritaire » de retirer de la circulation, de placer dans un temps séparé.

* Or, tous nos progrès techniques se sont faits sur cet axe de la maîtrise du temps, comme s’il s'agissait de spatialiser le temps et de le raccourcir, de pouvoir le ramener à une sorte de simultanéité générale, d’augmenter la puissance du « maintenant ». On pourrait d’ailleurs imaginer l’histoire d’un empire un peu byzantin ou un peu kafkaïen, où chacun recevrait un jour son arrêt de mort, et vivrait une sorte de mort différée en attendant cette sentence. Le temps de vie des sujets d’un tel empire serait fonction de la distance et donc de la vitesse des moyens de communication. Mais à cause de l’accélération de ceux-ci sous la pression des progrès techniques, cet empire aurait dû, pour survivre selon sa logique propre, développer et complexifier les rouages administratifs et judiciaires qui permettent de séparer et de remettre de la distance entre l’émission de la sentence et son exécution. Je ne sais pourquoi je propose ici cette petite fiction, mais il me semble que nous manquons, face à la technicisation de l’univers pénitentiaire, d’imagination punitive ; tant pour figurer le souhaitable que pour voir autrement la réalité à laquelle nous sommes habitués.

* Ce non-droit va parfois se loger dans des détails minuscules et immenses : des prix non affichés, des tutoiements, l’absence de séparation entre le propre et le sale (l’absence d’espace véritablement propre), sont aussi importants que les bagarres ou les vexations sans protection, etc.

* J’insiste sur ce « parfois » : il faut bien mesurer ce qu’on fait, sans se perdre dans le labyrinthe des moyens et le calcul des conséquences, puisque la finalité est ailleurs et puisque ce déploiement de moyens est un luxe que toutes les sociétés ne peuvent pas toujours se permettre.

* Le sens de la peine se situe entre deux limites, l’une où il n’est pas encore apparu et l’autre où il s’efface. Entre l’installation simplement technique de la sanction, où la punition n’a pas de sens et ne doit pas être longuement expliquée et justifiée, et l’impératif purement éthique de la responsabilité, qui n’a pas besoin de donner sens à la peine parce qu’il échappe à la logique (toujours virtuellement utilitariste) de la rétribution, se loge un intervalle où s’esquisse, se déploie et s’estompe le sens de la sanction.

* On pourrait même imaginer que la prison soit comme les frontières de jadis le laboratoire où s’expérimentent les formes politiques de demain, et les regarder avec cette dignité et ce respect-là.

* Si on ne prend pas garde à cet intervalle, la brutalité du passage entre le temps « dedans » (exclusion par l'incarcération) et le temps « dehors » (insertion plus ou moins forcée) fait sauter la tension et le travail, et voue les détenus à la répétition, au durcissement, à la haine rentrée. C’est au contraire la prise au sérieux de la série des ruptures nécessaires entre ces différentes qualités de temps qui permet de ne pas vouer le désir de sortir des logiques sécuritaires et utilitaristes à s’en tenir à une sorte d’utopie résignée, sinon cynique, du tout ou rien.

* Au sens un peu philosophique que donne Hannah Arendt à ce terme.

 

Publié dans Etudes théologiques et religieuses, 2005/2, pp.177-188.

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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Olivier Abel
Faculté de Théologie Protestante de Paris
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