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Olivier Abel

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Thèmes actifs : Interventions protestantes

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Karl BarthKarl Barth, une épopée

 

Dans cette nouvelle série, le philosophe Oliver Abel nous entraîne à la redécouverte de Karl Barth, dont la pensée est plus actuelle que jamais face à l'expansion d'une nouvelle religion, mélange de mythe technologique et de pessimisme apocalyptique.

 

1) Le courage d’hériter, le courage de recommencer

 

Extrait du livre de Karl Barth, L’Eglise en péril, Paris, DDB 2000, p.60-63.

« Qu’est-il arrivé ? Tout d’abord j’ai reçu la formidable révélation du mensonge et de la brutalité humaines, d’une part, de la stupidité et de la terreur, d’autre part. Et puis voici ce qui est survenu : au cours de l’été 1933, l’Eglise allemande, à laquelle j’appartenais en qualité de membre et d’enseignant, a été exposée au plus grand des dangers au niveau de sa doctrine et de son organisation. Elle était menacée d’être livrée à une étrange et nouvelle hérésie (…) Ce qui a changé, par conséquent, ce n’est pas moi, mais la situation qui m’a obligé à m’exprimer et l’énergie avec laquelle il a fallu le faire ».

Deux motifs nous poussent à raconter l’histoire de cette épopée collective qui a pour nom Karl Barth. Le premier est le constat qu’il existe aujourd’hui, comme au temps du nazisme, une néo-religion mi-gnostique, mi-apocalyptique, plus formidable que les idoles de jadis, et qui gangrène de l’intérieur toutes les religions traditionnelles. L’optimisme technique du mythe qu’il y aura toujours une solution, tout autant que le pessimisme apocalyptique qui estime notre monde déjà foutu, épuisé, irrémédiablement pollué et condamné à la guerre, ne sont en effet l’un et l’autre que des variables d’une religion à la fois très ancienne et ultra-moderne, qui ne cesse de réaménager à son profit notre planète, nos sociétés, et nos corps. Sous une forme sécularisée nous avons affaire à une « gnose », à une religion qui prône le salut par la connaissance, la connaissance étant précisément entendue ici comme ce qui nous sauve, ce qui nous permet d’échapper à un monde foutu, un monde abandonné au mal. L’exode extra-terrestre en est le projet, la sortie d’une condition humaine trop limitée, la tentative de nous reconditionner librement. Et de même qu’il a fallu des théologiens de la taille de Karl Barth, de Paul Tillich, de Dietrich Bonhoeffer, pour pointer le niveau de corruption « religieuse » que représentait le nazisme, de même il nous faudra nous arc-bouter théologiquement contre cette religion.

Le second est que Karl Barth, mort en 1968, est le nom collectif d’un mouvement de résistance et de renaissance qu’avec d’autres il a jetés, notamment dans la France des années 30 à 50, et qui a débordé les dénominations et les mouvances. Une grande partie du paysage protestant d’aujourd’hui, de la Cimade au Conseil Œcuménique des Eglises, est sortie de ces combats. Au moment où la dernière génération témoin de cette époque est en train de s’effacer, c’est cette mémoire qu’il nous faut rouvrir, pour comprendre ce qui s’est passé et d’où nous venons. Même pour rompre avec un héritage il faut pouvoir l’assumer — de même que pour l’assumer il faut avoir pu rompre avec lui. Il n’est donc pas inutile, racontant cette histoire, d’exhorter les générations montantes à se déplacer pour prendre cet héritage, non comme une poids, mais comme un encouragement.

Né en 1886 à Bâle, d’un père professeur de théologie que fréquentait Nietzsche, et d’une mère apparentée à l’historien Burckhardt, le jeune Karl Barth fait ses études à Berlin et Marbourg. Ce qui domine alors le paysage, c’est une théologie libérale comme celle de Harnack, où la religion est d’abord une culture, et le cœur de l’évangile une morale. A vingt cinq ans en 1909, Karl Barth prend son premier poste de pasteur à Genève, puis à Safenwill en Argovie dans une paroisse ouvrière où il restera de 1911 à 1920, et s’inscrira au parti socialiste. Mais c’est bientôt la guerre. Certes il est informé par ses amis allemands de la misère matérielle et morale où le pays est peu à peu plongé, mais il est révolté d’avoir vu tous ses anciens maîtres se rallier au nationalisme, accepter de voir inscrit sur le ceinturon des soldats « Dieu avec nous ». C’est pourquoi il publie en 1919 un essai retentissant, le Römerbrief, un commentaire de l’Epitre aux romains, qui propose un décentrement radical de l’homme par l’altérité absolue de Dieu, et la réaffirmation de la parole de la grâce contre l’affaissement de la foi en religiosité. Voilà l’idée, proposer un rapport de l’homme à Dieu qui soit une conversation, ou plutôt un entretien décisif et asymétrique. Car Dieu parle avant nous, répond avant nos questions. Ce n’est pas nous qui l’interrogeons, d’ailleurs, comme chez le théologien Paul Tillich, mais lui qui nous appelle.

Il faut dire que la guerre a plongé tout le monde dans l’absurde, et radicalisé la crise du langage, du Logos, autant que celle du temps. Rudolf Bultmann travaille lui aussi sur ces thèmes, et exprime la même fuite de l’histoire, la même protestation. De 1919 à 1921, Karl Barth constitue avec quelques intellectuels juifs comme Franz Rosenzweig, Martin Buber, et Walter Benjamin, le groupe de Patmos. Mais dès la 2ème édition de son Römerbrief en 1922, il commence à glisser de cette dialectique altière, qui vise trop vite la rédemption par la verticalité d’une différance absolue, vers un réengagement éthique, et une possible approbation du monde. Il fonde avec son ami Thurneysen la revue Entre les temps. A partir de 1921, il enseigne à Götingen, puis à Münster, et enfin à Bonn en 1930. Ces années-là le juriste Carl Schmitt, lui-même à Bonn, publie en 1922 sa Théologie politique, où il affirme que le souverain est celui qui décide de l’état d’exception, applique les concepts théologiques à l’Etat, et prépare le socle du IIIème Reich. Martin Heidegger à Marbourg puis Fribourg publie en 1927 son grand livre Etre et temps, où il dit de l’Etre ce que Barth dit de Dieu : il nous est impossible de le dire, car la parole ne nous donne pas la chose, mais nous pouvons le laisser advenir dans notre langage, comme par effraction.

En France, le pasteur Pierre Maury, dont nous reparlerons la prochaine fois, a entendu parler de Karl Barth dès 1925. Et comme il est depuis la fin de la guerre secrétaire général de la Fédé étudiante, et que son ami Reinhold Von Thadden l’est pour l’Allemagne, c’est tout un réseau international de jeunes intellectuels qui va ainsi devenir le vivier de l’église confessante pendant la guerre, puis du futur Conseil Œcuménique des Eglises. Les revues porteuses de ce mouvement d’idées s’appellent Le Semeur, et Foi & Vie. Pierre Maury rassemble une anthologie de textes de Karl Barth sous le titre Parole de Dieu parole humaine. Il parraine la petite revue Hic et Nunc (ici et maintenant), dont les principaux rédacteurs comme Denis de Rougemont (l’auteur de l’Amour et Occident, penseur du fédéralisme et l’un des fondateurs de la revue Esprit), Henri Corbin (qui se passionnera ensuite pour le soufisme iranien), ou le romancier René Breuil (de son vrai nom Jézéquel), sont tous des jeunes protestants inscrits dans le sillage existentialiste de Kierkegaard, de Dostoïevski et de Karl Barth.

Olivier Abel
Publié dans Réforme n°3364 du 15/4/2010

2) L’Église confessante

 

Au synode clandestin de Barmen

« Professons la vérité dans la charité, et croissons à tous égards en celui qui est le Chef, Christ, par lequel tout le corps est uni. » (Ep 4,15-16) L'Église chrétienne est la communauté des frères dans laquelle Jésus-Christ présent agit comme Seigneur, par le Saint-Esprit, dans la Parole et les Sacrements. C'est au milieu même du monde pécheur que, par sa foi et son obéissance, par son message et par ses institutions, elle doit confesser, Église des pécheurs sauvés par grâce, qu'elle n'appartient qu'à lui seul et qu'elle vit et voudrait vivre uniquement de la force qu'il donne et de ses enseignements dans l'attente de son retour. Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle l'Église pourrait abandonner le contenu de son message et son organisation à son propre bon plaisir ou aux courants successifs et changeants de convictions idéologiques et politiques. Extrait de la Déclaration de Barmen.

C’est en 1933 que la destinée de tous ces hommes rencontre l’histoire. En mars, avec 43% des voix, le parti nazi se fait appeler au pouvoir, et Hitler parvient à rendre cette élection irréversible. Les protestations sont muselées ; le grand théologien Paul Tillich, suspendu de l’université, s’expatrie ; le philosophe Karl Jaspers à Heidelberg perd aussi sa chaire. Tous ceux qui ont un discours un peu politisé, ou qui évoque trop le libéralisme de la République de Weimar, sont disqualifiés, broyés.

La théologie de Karl Barth va peu à peu émerger comme un roc de solidité dans la débâcle générale. Ce n’est en effet pas son engagement, mais la forme particulière de son désengagement politique lui-même, qui le conduisent à résister. Le 24 juin 1933 l’évêque luthérien Budelschwing, pourtant élu, est déposé, et le chef des « Chrétiens allemands » nommé par Hitler fait occuper par la force les bâtiments. Dans la nuit même Karl Barth lance L’existence théologique aujourd’hui, une revue dont 17.000 exemplaires seront vendus en 3 semaines : il n’y a qu’un vrai seul souverain, qu’un seul Fürher de l’Eglise, et l’événement n’est pas l’avènement du parti nazi mais les Ecritures qui nous rendent tous contemporains de Jésus-Christ ! C’est donc pour un motif théologique que Karl Barth se dresse contre Hitler : le nazisme est une hérésie, la forme plus ou moins sécularisée d’une vieille religion païenne déguisée en christianisme. Il écrit en 1939 : « Qu’est-il arrivé ? Tout d’abord j’ai reçu la formidable révélation du mensonge et de la brutalité humaines, d’une part, de la stupidité et de la terreur, d’autre part ». Il faut être bête et lâche pour se laisser manipuler par le mensonge et la brutalité, et le problème ne vient donc pas seulement du tyran, mais aussi du peuple.

Les élections ecclésiastiques de juillet 1933 donnent une nette victoire aux « Chrétiens allemands ». Les églises sont réunies sous un seul chef-évêque Müller, dont le programme est de déjudéiser le christianisme, et de supprimer les références à l’AT. L’Allemagne est le peuple élu, et l’on voit partout des jeunes nazis en uniforme au culte. Le « paragraphe aryen » interdit aux juifs d’être fonctionnaires et on interdit aux pasteurs de faire de la politique. Il ne faut pas sous estimer cette adhésion massive du protestantisme allemand non au nazisme mais à l’Eglise du Reich établie par Hitler — dès le 5 août 1934, jetant le masque, ce dernier ordonne aux nazis de quitter les églises, devenues des instruments dociles. Tout cela était sans doute aussi l’effet indirect d’une théologie des deux règnes qui sépare trop les questions spirituelles des questions politiques.

On trouve cependant des exceptions, comme une paroisse luthérienne de Berlin dont le pasteur, Martin Niemoller, s’étant opposé au paragraphe aryen, est suspendu. Ou bien la paroisse réformée de Barmen près de Wupperthal dont les pasteurs rassemblent des synodes « insoumis ». Surveillés par la Gestapo, ces synodes se concluent par des déclarations qui conduisent à l’arrestation de nombreux pasteurs et de leurs paroissiens. Le 29-31 mai 1934, la déclaration de foi de ce qu’on appelle désormais l’Eglise confessante, à Barmen, rédigée par Karl Barth, établit la souveraineté de la parole de Dieu sur les lois de l’Etat.

Mais cette résistance est de plus en plus étouffée. L’Etat prend directement en charge tous les moyens de gestion de l’Eglise, et 715 pasteurs sont arrêtés en mars 1935. Février 37 voit les premiers morts de « confessants » en camp de concentration. Le 27 juin 37 Niemöller à son tour est arrêté et conduit à Dachau, après un dernier sermon salle comble. Notons cependant que la déclaration de Barmen n’a pas été signée par Dietrich Bonhöffer, qui ne la jugeait pas assez radicale, et pas assez politique. Il publie en 1933 « L’Eglise devant la question juive », dont il envoie un exemplaire à Hitler. Cette attitude le conduira à se montrer solidaire d’un complot pour abattre Hitler, et il sera pendu en mai 1944.

Quant à Karl Barth, qui a refusé de prêter serment à Hitler, il est suspendu d’enseignement en novembre 34, puis interdit de parole publique en mars 35. Après avoir hésité à partir en France il s’installe à Bâle, sur la frontière d’où il poursuit ses attaques — mais aussi, depuis 32, la rédaction de sa monumentale Dogmatique. Celle-ci répond à l’ensemble de cette situation : qu’est ce que la foi, si elle s’oppose à toutes les religions, qui ne sont que des fabriques d’idoles, y compris la religion chrétienne dans ses mythes sécularisés ?

Dans un article publié en novembre 1936, « l’Eglise et l’Etat hier aujourd’hui et demain », il cherche à replacer la détresse de l’Eglise confessante dans le long terme des différents liens possibles entre l’Eglise et l’Etat. Dans cette typologie des « formes que l’Eglise peut revêtir en face de l’Etat ou que l’Etat de son côté peut donner à l’Eglise », il y a l’Eglise nationale, où l’Eglise est officielle et liée à l’Etat, ce qui lui donne des responsabilités immenses et l’obligation de parler. Il y a l’Eglise libre, entièrement dégagée de l’Etat, mais qui risque de ne plus se soucier que des besoins religieux de ses ouailles alors que « l’Evangile a des prétentions totales ». Et enfin il y a l’Eglise confessante, lorsqu’« au lieu de soutenir ou de tolérer l’Eglise, l’Etat devient lui-même, ouvertement ou secrètement, une contre-Eglise qui combat la véritable Eglise ». Karl Barth conclut qu’il n’y a pas de bonne solution absolue, d’équation théologico-politique parfaite. Dans un texte de 1938, il va cependant jusqu’à affirmer que les soldats tchèques qui se battent contre Hitler défendent aussi l’évangile — on mesure l’écart entre la séparation du théologique et du politique à l’époque du Römerbrief, et l’affirmation ici que l’histoire humaine n’a qu’un seul Seigneur.

Olivier Abel
Publié dans Réforme n°3365 du 22/4/2010

3) En France, Pierre Maury et les années de plomb

 

Extrait du livre de Françoise Smyth-Florentin, Pierre Maury, Genève, Labor et Fides, 2009.

Le 9 janvier 1944, Pierre Maury prêche à Passy sur le récit du massacre des innocents (Mat 11, 1-23). « Devons-nous nous enfermer dans Noël comme on entre dans une chapelle, quittant la rue et la noire grande ville, pour s’y enchanter un instant d’un rêve chaud et brillant autour d’un arbre postiche, irréel avec ses lumières qui s’éteindront ? Est-ce qu’après tout le Dieu de Noël est vrai, même un seul jour même une seule heure ? N’est-il pas toujours l’illusion dont on se dupe ? (…) Les mots dans le récit de Noël : ‘Rachel qui pleure ses enfants, ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus’, qui pourra les lire, au début même de l’Evangile, sans frémir d’angoisse ? Combien davantage encore que la férocité d’Hérode, ce cri d’une mère nous interdira de penser que l’Evangile soit le rêve optimiste d’un visionnaire ! Et depuis qu’au lendemain de Noël, il a retenti à Bethléem ; ce nom : Bethléem, ne pourra plus jamais être seulement pour nous le doux nom, paisible et lumineux, d’une fête de famille ou d’une fête d’église où l’on oublie le monde et son immense et déchirante et injuste souffrance. (…) Regarder à l’enfant de Bethléem. Il a pris rang parmi l’innombrable foule des déportés, de ceux qui ne sont pas massacrés mais qui, dans et par leur exil, composent eux aussi le peuple des victimes d’Hérode, de l’orgueil d’Hérode. Certes, mais tout au moins la fuite l’a préservé et le Dieu qui n’a pas sauvé l’enfant de Rachel a sauvé l’enfant de Marie. (…) Mais voici l’Enfant rescapé de Bethléem, ce crucifié du Calvaire, malgré cette fuite et malgré le supplice, et malgré l’apparente impuissance de sa venue, c’est quand même le Fils de Dieu (…) Veux-tu croire en Jésus, le vrai Jésus, celui qui n’est pas seulement le Jésus d’un rêve enfantin, d’un mysticisme passager ou d’une morale surhumaine, mais le vrai Jésus de Bethléem et du Calvaire, celui que ton orgueil crucifie, celui qui pleure sur nous tous comme sur des enfants morts ? Celui du vrai Evangile et c’est-à-dire de la vraie joie de Noël, de la vraie joie du Vendredi, de la vraie joie de Pâques ? Et veux-tu vivre parmi le monde où les hommes massacrent des innocents et où les mères des victimes sont inconsolables ? Veux-tu vivre comme un disciple du Maître doux et humble de cœur, du Crucifié et du Ressuscité ? »

Pierre Maury

Du côté français, la situation n’est pas très brillante, avec des poussées de nationalisme, de « Francisme », d’antisémitisme, qui s’affrontent à une gauche communiste ou dreyfusarde, mais non moins prête à tomber dans l’antiparlementarisme, contre les démocraties bourgeoises. Pierre Maury, maintenant pasteur à Passy, prêche sur les militances de l’époque, et les décrit comme « avides d’engagements, fussent-ils aveugles et précipités, pourvu qu’ils soient entiers, comme on dit, totalitaires. La décision chrétienne n’est pas de cet ordre ». Après les émeutes de février 1934, les 10-12 avril, il invite son ami Karl Barth à donner des conférences à Paris, dans l’amphithéâtre d’archéologie de la Sorbonne et dans l’amphithéâtre de la Faculté protestante du Bd Arago. A la société française de philosophie où Pierre Maury a été invité à présenter les grandes orientations de la pensée de Karl Barth, il résume : « … Dieu n’est jamais moi ; c’est toujours autre chose que moi. Dieu n’est Dieu que dans la mesure où il n’est pas confondu avec moi, où il est l’étranger ». Et en réponse à Gabriel Marcel qui lui demandait si cette pensée ne s’expliquait pas par la situation dramatique en cours, PM répond que l’époque a rendu visible « l’élément de crise que toute situation humaine présente ».

En 1936 le Front populaire arrive au pouvoir. Un protestant socialiste et barthien, André Philip, est élu député du Rhône. Rapporteur sur la semaine de 40 heures, il participe à la revue Etre, également inspirée de Karl Barth, que vient de lancer un jeune professeur de philosophie du lycée de Lorient, Paul Ricœur. Après l’Anschluss et l’annexion des Sudètes en 1938, un débat oppose ceux comme Jean Lasserre (qui eut une grande influence sur Bonhoeffer), ou Ricœur, qui restent sur la ligne d’un pacifisme radicalement non-violent, et ceux comme son ami André Philip qui pensent que la guerre est malheureusement inévitable et qu’on a déjà trop tardé. Pierre Maury, informé par Karl Barth mais plus encore par Reinold von Thadden (incarcéré deux fois par la Gestapo), prêche à Passy contre les accords de Munich.

C’est dans ce contexte que s’opère en 1938 l’union des églises méthodistes, libres, réformée et évangélique, pour former l’Eglise Réformée de France — une église nettement calviniste, avec une forte influence de Karl Barth. Du 2 au 6 janvier 1939 à la Rochedieu à Bièvres se tient un congrès où Karl Barth vient commenter la confession de foi de la Rochelle, en montrant que l’Eglise n’a pas besoin de toujours s’appuyer sur ses formes antérieures, et doit assumer sa liberté. Mais Pierre Maury se dit effrayé par l’individualisme anarchique des protestants français, et même Karl Barth, pourtant plus congrégationaliste, lors d’une pastorale dans le temple de St Jean Chambre en Ardèche l’été 39, déplore l’indiscipline française. Dans une lettre au pasteur Charles Westphal, il dénonce la capacité presque infinie de souffrance du peuple allemand, et comment « l’hitlérisme est aujourd’hui le mauvais rêve du païen allemand christianisé tardivement sous la forme luthérienne ».

Au printemps suivant, c’est en effet la débâcle de l’armée française. Karl Barth écrit à Pierre Maury submergé de détresse d’avoir tout vu venir et rien pu faire : « ceci ne peut être et ne sera pas la fin ». Bien sûr il y a des exceptions, mais la stupidité et la lâcheté dont parlait Karl Barth en Allemagne s’applique aussi à la France et aux protestants français. Marc Boegner, président de l’ERF, écrit au Grand Rabbin « la douleur des protestants français devant une législation raciste introduite dans notre pays». Mais on a ici aussi le sentiment d’une très grande prudence, comme s’il ne s’agissait que de permettre des évasions individuelles. Bien sûr Madeleine Barrot fonde avec d’autres la Cimade pour s’occuper des évacués réfugiés sur les routes puis des internés des camps de Gurs ou Rivesalte, les faire évader et leur fournir des faux papiers. Le jeune pasteur Yann Roulet est exécuté par la Gestapo pour avoir caché des résistants, et Roland de Pury est arrêté en robe à la sortie d’un culte à Lyon, qui prêche « l’Eglise, maquis du monde ». Sans parler de tous ces actes anonymes qui font l’essentiel de l’histoire. Mais on a le sentiment d’un frêle archipel d’actes de courage et d’intelligence au milieu d’un sombre océan de découragement.

Olivier Abel
Publié dans Réforme n°3366 du 29/4/2010

4) Le temps de la paix

 

Georges Casalis : de la médecine à la théologie

« Le chirurgien ôte son masque et jette ses gants dans un seau, il attrape un champ qui traîne et essuie la sueur de son visage ; une fois encore, avançant avec une stupéfiante sûreté sur le chemin entre la vie et la mort, il a, sans en avoir l'air, battu son propre record de vitesse et d'élégance ; nous étions tous suspendus à chacun de ses gestes, car le moindre impair pouvait nous faire perdre la course contre la montre. L'œil ironique contredit la profondeur durement accusée des traits de son visage. Et soudain il laisse tomber : “Eh bien, on l'en a tiré, mais, étant donné ce qu'il va retrouver chez lui, il aurait mieux valu qu'il y reste...” » Mystère de ce qui est entendu dans ce qui est dit : la parole du patron est entrée en moi comme si je n'avais attendu que ce tout petit signe, comme si j'étais soudain trouvé par quelque chose longtemps recherché. J'avais dit non à toutes les pressions familiales voulant me voir entrer dans la ligne pastorale des ancêtres et je m'étais résolument tourné vers la médecine : celle-ci me renvoie vers la quête d'une réponse, d'un sens qu'elle ne porte pas en elle-même; avec une stupéfiante modestie, un de ses plus hauts représentants m'invite à chercher ailleurs qu'en elle-même ce qui pourrait bien être sa raison d'être dernière. Pour quoi la santé ? santé et salut ? santé et société...? Me voilà catapulté dans un immense univers, dont je suis prêt à parier que Jésus de Nazareth en est le centre et la clé. »

C’est pourtant par ce frêle archipel d’actes de courage et d’intelligence, et notamment par ce semis de l’internationale « barthienne », que sont passées les promesses d’une reconstruction à la mesure de la démolition. La guerre prend fin, et plus on mesure l’étendue de l’immense désastre, plus sans doute surgit le besoin passionné de reconstruire. Karl Barth avait jusqu’ici été le théologien d’un « non » abrupt : mais il n’y a pas que la colère, il y a la grâce, la vie qui reprend, et toutes ces raisons de louer Dieu qui disent la douceur d’exister malgré tout. Il écrit alors « dire oui est devenu plus important que dire non ».

Depuis le fond de son bureau de Bâle, dans son éternel costume de velours, avec sa fidèle pipe, Karl Barth s’interroge avec son assistante et amie Charlotte von Kirschbaum : peut-on recommencer à zéro ? qu’est ce que le pardon et l’espérance ? comment voir les allemands autrement ? peut-on se réinstaller durablement dans le monde, instituer une Communauté chrétienne et une communauté civile où la politique de l’amitié équilibrerait de l’intérieur la politique de la force ? Reinhold Von Thadden, qui a été captif des soviétiques, perdu deux de ses fils pendant la guerre, et dont la sœur est morte décapitée par la Gestapo, fonde le Kirchentag en 1950.

C’est que le théologique n’est pas seulement en face du politique, pour lui donner sa limite par sa résistance : il est aussi au fondement du politique, pour tenter autant que possible de l’orienter de l’intérieur en lui donnant son mandat — ce sont les termes du « paradoxe politique » analysé par Ricœur en 1956. C’est pourquoi Karl Barth propose délibérément aux Eglises de l’Est d’entrer dans le travail de construction de la société socialiste, tout en préservant leur vigilance critique. C’est ce qu’il fait dans un discours à Budapest en 1948, qui provoque la colère des anticommunistes, et la déception de ceux qui trouvent qu’il s’est ramolli. En fait il reste très critique vis à vis du marxisme, mais il n’y voit pas un adversaire comparable à l’hérésie nazie, et il sait aussi ce qu’il y a de démoniaque et de terrible dans l’Occident capitaliste.

Cet élargissement ne touche pas seulement son rapport au politique, mais à l’œcuménisme. Le problème n’est plus tant les monstres surgis de la sécularisation des religions, devenues des idolâtries de la nation ou de la langue, mais ceux qui peuvent surgir de la mondialisation, de la relativisation générale qu’elle entraîne. On peut soutenir un pluralisme symphonique, selon les termes de son discours d’ouverture à l’assemblée constitutrice du Conseil Œcuménique des Eglises, à Amsterdam en août 1948, où il est appelé par son vieil ami néerlandais Visser’t Hooft. Mais comme le notait Ricœur dans un texte de la même époque, « pour rencontrer un autre que soi, il faut avoir un soi », une cohérence vive de la forme et du fond. C’est tout l’objet de sa longue et intense conversation avec le théologien catholique Hans Urs von Balthazar, qui habite Bâle et partage avec Barth sa passion pour Mozart. D’autres auteurs, comme Yves Congar ou le jeune Hans Kung, attestent l’influence de Karl Barth dans les marges du Concile Vatican II.

En France encore une fois on retrouve Karl Barth en 1948 à l’invitation de Pierre Maury à Bièvres et à la Faculté du Boulevard Arago. Pierre Maury meurt en 1956, mais une génération entière se retrouve ainsi « barthienne » jusqu’à son insu, comme en d’autres milieux une génération entière sera communiste. C’est justement la diversité des trajectoires issues de ce prisme, l’explosion de leurs variations, qui m’intéresse. Je ne peux ici que les désigner : sur une limite, on trouve Jacques Ellul, ce qu’on a appelé à tort un barthisme de droite, et qui frôle plutôt l’anarchisme anti-technocrate, et dont on sait à quel point il a été « prophétique » sur les impasses de notre civilisation. Sur l’autre limite, on trouve Georges Casalis, qui a épousé la fille de son ami Thurneysen, milité pendant la guerre qu’il achève comme aumônier militaire à Berlin, et dont le marxisme prépare la théologie de la libération.

Karl BarthEntre les deux, on n’en finirait pas de nommer tous ceux qui ont de près ou de loin été touché par cette tension, et qui n’ont même pas encore été mentionnés, comme Pierre Burgelin, Jean Bosc, Roger Mehl, Jacques Maury, et même à leur façon Jean Carbonnier, René Gorz, ou Jean-Jacques de Félice, et tant d’autres. On serait étonné si l’on voyait le nombre de ceux qui ont été touché à un moment ou à un autre par cette nébuleuse, et l’ampleur des variations suscitées. Je pense que la vivacité de ces écarts montre la fécondité de la position instable du théologico-politique laissé par Karl Barth, entre le rappel de la séparation des deux règnes qui refuse la confusion entre l’ordre théologique et l’ordre politique, et l’affirmation de la seigneurie unique de Dieu qui indique une orientation  radicale — c’est cet écart qui s’est affaissé depuis, et cette tension qui semble avoir été perdue. De même que s’est perdue la pointe d’une foi ramenée à la gratitude, en tous cas relativement indifférente à la morale. Karl Barth meurt à Bâle en 1968, mais c’est encore à cet égard un vrai contemporain de mai 68.

Olivier Abel
Publié dans Réforme n°3367 du 6/5/2010

5) Une poétique de la gratitude

 

Texte inédit d’André de Robert

Qui suis-je? Vous me posez là une question difficile. Depuis cinquante ans que je m’interroge moi-même, je ne parviens pas à le savoir. Je suis un être étrange. Emerveillé de vivre, de voir, d'entendre et de marcher, je ne sais pas à quoi cela rime. Je suis stupéfait, dès que j’y pense, de ce que chaque matin, et depuis si longtemps, une autre journée me soit offerte, et avec elle une foule de chances nouvelles : comme pour savoir si, cette fois-ci, je vais en tirer un bon parti. Manifestement, la vie fait pour moi ce qu'elle peut pour me faire comprendre quelque chose. Je suis comme un étudiant dont les réponses sont insuffisantes à l’oral de 1’examen, et qu’un professeur d’une infinie patience essaye de repêcher (…) Nous qui sommes sans descendance organique, je veux dire sans enfant, nous sommes les mieux placés pour comprendre ou deviner à quoi sert la vie. (…) La vie personnelle sert à inventer de nouveaux parfums. Elle sert à produire de nouvelles formes de gratuité. C'est en cela qu’elle participe à la création en cours. Car la création est un acte de gratuité. Chacun de nous est au bénéfice de cet acte. Tout nous a été donné à notre naissance (…) A mesure que mon corps se détruit, mon étonnement augmente. Ce que je fais là ? Maintenant que je ne fais pratiquement plus rien ? Je m’étonne. J’ai changé. J’ai changé non pas à cause du monde qui change, mais à cause de Dieu. (…) Oui, j’ai changé au sujet de Dieu, et je crois que c'est normal, peut-être nécessaire. Je ne sais pas si Dieu, lui, change. Mais mon rapport à lui est affecté par ce changement que j’observe en moi-même, dans ma façon de comprendre. De sorte que je ne puis me défaire de cette exigence, qui n’est à proprement parler ni concevable ni praticable, et dont pourtant, je le sens bien, tout le reste dépend.

Quelque chose cependant de cette épopée interrompue n’est pas terminé, que je voudrais enfin relever. Pourquoi autant de personnalités issues de cette mouvance, de cette époque, ont-elles été des poètes, des plumes merveilleuses ? Ou simplement des personnes qui avaient une grande capacité à sentir et à faire sentir la dimension poétique de notre monde ? Je pense pêle-mêle à Edmond Jeanneret, Jean-Paul de Dadelsen, Louis Lévrier, Roger Chapal, Henri Capieu. Mais je pense aussi à Charles Westphal, André de Robert, André Dumas, Etienne Mathiot, Louis Simon, Michel Bouttier, Serge Guilmin et tout bonnement Jean Abel, pour n’en citer que quelques-uns parmi tant d’autres, connus ou anonymes. Pourquoi cette génération de « poètes » ? C’est d’abord, pour revenir à ce qui fait le cœur de la Dogmatique (qui avec ses neuf mille grandes pages très denses rédigées entre 1932 et 1967 n’a d’équivalent que la Somme théologique de Thomas d’Aquin), ce fait central : que l’institution des institutions est la parole. Il n’y a pas de parole de Dieu sans langage humain. Mais le langage humain tout entier n’est que la retombée des paroles vives. Ce qu’il y a de plus durable, ce ne sont pas les œuvres, mais les actions de grâce qui semblent pourtant éphémères et vouées à l’oubli.

A fur et à mesure que la Dogmatique se déplie elle se retourne ainsi vers l’approbation du monde humain : il ne s’agit pas seulement de connaître en Christ l’altérité de Dieu, mais l’humanité de l’homme, et de revenir ensemble ici bas, dans le monde ouvert par l’alliance. Dieu est notre allié. De plus en plus méfiant à l’égard d’une histoire du salut qui pourrait dialectiquement tout intégrer, jusque et y compris la Shoah, l’épopée barthienne se brise sur la crisis, la crise, l’impossibilité de dire la foi pure, entendue comme pure réceptivité, comme pure passivité. Ce serait l’éblouissement de la grâce. Mais ici tous les mots se défont : cette donation originaire est absente, évanouissante, un peu comme la vérité que l’on chercherait en déchirant un à un tous les voiles qui la cachent. Il faut donc inverser la démarche, non plus chercher derrière, creuser jusqu’à la racine, toucher la vérité, mais se retourner pour simplement rendre grâce. En cela, Karl Barth est un des seuls penseurs à avoir osé reprendre l’un des cheminements les plus intimes de Nietzsche, ce fils de pasteur qui cherchait une naïveté seconde, de l’autre côté du nihilisme.

C’est peut-être au fond ce que Karl Barth reprochait à Bultmann, d’aller trop vite au vrai et de manquer les décalages qui font notre rapport vivant à la vérité, comme si celle-ci n’était rien sans ces voiles, sans cette texture de conversation qui fait son devenir et son espérance. On retrouve ici ce qui faisait l’articulation théologique de sa recherche : comment penser ensemble la verticalité de la grâce et l’horizontalité des textes bibliques, leur diversité et leur foisonnement littéraire ? Comment allier la vivacité de la parole et la pluralité des langages ? Et comment allier, selon les mots de Jean-Marc Saint « l’investigation scientifique au tremblant du poème » ? Il n’y a pas que l’irruption prophétique ou l’injonction existentielle, mais aussi des récits, des contes, des paraboles, des psaumes, des lettres, des métaphores. Rares sont les lecteurs qui ont lu la Dogmatique jusque dans ses derniers livres. Car Karl Barth, travaillant comme le dit Françoise Smyth dans son livre sur Pierre Maury « par touches libres et hésitantes », avait su laisser sa grande oeuvre se transformer peu à peu en une poétique de la gratitude. Là se tient peut-être le cœur épique de l’évangile. Et le peuple de l’église que sa génération imaginait ne pourra jamais habiter qu’un monde libéré par la fragile parole des poètes. C’est sans doute là encore l’un des axes majeurs de la pensée de Paul Ricœur, sur la parabole et la métaphore, sur l’imagination poétique et politique : c’est en parlant que les humains ouvrent un nouveau monde.

Achevons sur la question par laquelle nous commencions cette série. Une nouvelle religion d’Apocalypse et de cynisme voudrait nous sauver du monde, d’un monde considéré comme d’avance perdu. Mais comme me le disait un jour Ellul nous n’avons pas du tout à nous soucier de notre propre salut ! Nous devons reporter ce souci sur le monde, entendu depuis la Genèse, que Calvin estimait être le poème de la création, comme l’intervalle de tout ce qui est capable de différer ensemble. C’est pourquoi il est si important aujourd’hui de nous retourner vers un des plus profonds motifs d’agir qui ait mobilisé la culture et la foi protestante dans ce qu’elle a encore de vivant et de prometteur, je veux dire la gratitude, la réponse au sentiment que nous ne sommes que par grâce. Si la reconnaissance est un mobile si puissant pour l’action, c’est que nous pouvons beaucoup donner parce que nous avons toujours déjà beaucoup reçu. Face au conflit des générations, la gratitude nous rappelle l’interminable dissymétrie dont nous sommes toujours déjà bénéficiaires, nous qui sommes nés. Et face au conflit des cohabitants planétaires que nous sommes, elle nous rappelle la mutualité sans laquelle le monde s’effondre. Il ne s’agit donc pas de gagner notre salut, mais de nous soucier enfin monde qui nous a été donné à habiter ensemble, à cohabiter.

  Olivier Abel
Publié dans Réforme n°3368 du 13/5/2010

L’ensemble de cette série sur Karl Barth, une épopée,
a d’abord été raconté pour une émission de Présence Protestante (F2)
et le DVD peut être demandé 47 rue de Clichy, 75009.

Olivier Abel

 

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Olivier Abel
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