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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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L'effacement du pardon

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Le langage des pierres

Enfant, les pierres faisaient mon émerveillement. Depuis la lecture du roman de Jules Vernes, chacune m’était message et voyage au centre de la terre. Dans ma rêverie, chacune touchait au commencement et à la fin du monde, et je croyais me souvenir d’avoir été pierre moi-même. Après tout j’avais bien entendu cette parole d’évangile selon laquelle Dieu pouvait faire naître de n’importe quelle pierre des enfants d’Abraham —ce qui n’est pas sans jeter un peu de sérénité dans nos débats sur la filiation! J’avais aussi entendu l’histoire de la méduse Gorgone, dont les yeux mirobolants pouvaient nous laisser comme une pierre, médusé, sans voix, pétrifié, ayant vu ce que nous allions devenir. J’avais aussi vu, de mes propres yeux d’enfant jusque-là plutôt habitué à des pays roses et rouillés de granite, des épaisseurs gigantesques de calcaire, fait de l’interminable sédimentation de fossiles microscopiques, comme un inconcevable ossuaire mais sur lequel poussait avec une confiance émouvante et odorante les cyprès et les buis.

Ayant une fois entendu l’histoire de la lapidation d’Étienne, je crus que les paroles jetées sur lui, dures comme des pierres, avaient suffi à le tuer. Je n’avais jamais vu des paroles se durcir au point de devenir des pierres, mais cela me semblait plausible. Ce qui me laissait rêveur, c’est qu’à mes pieds se trouvaient peut-être, parmi les cailloux, des paroles figées, sédimentées, endormies, mortes peut-être. Et qu’à l’appel de leur nom, elles pourraient se lever, reprendre leur sonorité primitive, leur voix, leur forme véritable. Chaque pierre rêve qu’on la nomme, n’attendant que cela pour se transformer en la chose qu’elle est vraiment ? Ne suffirait-il pas de répéter doucement leur nom pour les faire sortir et se déployer hors de leur graine ? Quelque temps je cherchai le secret de chacune, pour les voir à l’instant se volatiliser, retrouver leur volume sonore. Puis je pensai qu’il en était de même pour toutes choses, que tout était parole et son, provisoirement immobilisé sous des formes variables. Plus tard encore, marchant dans des éboulis magnifiques, je me dis que tout était soit Dieu, soit un éboulement. Que les pierres étaient comme des petits fragments d’énergie accumulée, susceptibles d’un lent effritement jusqu’à retourner au sable, à la résignation universelle. Je me dis que la montagne était un puzzle en trois dimensions, énorme, et que c’est seulement quand j’aurai retrouvé pour chaque pierre ce qui lui manque (mais où s’arrêter dans cette reconstitution) qu’elle pourrait enfin trouver sa voix. Toutefois je me lassai vite de chercher le « sésame » de chaque pierre : par quel hasard pourrais-je tomber sur la parole juste? Et si celle-ci ne la transformait qu’en elle-même ?

Et si le langage tout entier n’était qu’une gigantesque sédimentation, parfois travaillée par le métamorphisme des métaphores vives, rouvrant des paroles plus archaïques, plus nouvelles. Au fond si tout était parole, toute parole était d’une manière ou d’une autre parole de Dieu, et à Dieu seul appartenait la parole juste, la parole capable de tout rapporter à la parole première et dernière. À la seule parole de Dieu pouvait se rapporter, comme à un invariant, toutes les variations de longueur d’onde qui font la mobilité ou la lenteur, la brièveté ou la longévité des êtres qui paraissent à la face du monde. Et je pensai alors que les pierres émettent peut-être un son, mais si long, si apparemment immobile, qu’à notre échelle ou plutôt à notre rythme nous n’entendons pas leur variation, leur fréquence, leur parole. Que le calcaire et le granite émettaient peut-être un bruit de fond si différent que les humaines cultures s’y développaient différemment. Qu’il s’agissait d’un langage si lent qu’inaudible. Mais que ce qu’elles ont à nous dire, dans leur langage lapidaire, résiste de toute leur pondération à notre façon de jeter les mots et les injures au visage des autres. Cela, je persiste à le croire.

Paru dans La Croix le 30 octobre 1998

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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