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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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La justice et le conflit

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Ce qui importe vraiment

se trouvent les choses qui vraiment nous importent ? Certes le ou la future président de la République française sera en quelque sorte le représentant de la France, et nous ne devons jamais oublier cette question de représentance ou de représentativité : en qui nous reconnaissons nous le mieux ? Par qui, au-delà des opinions politiques, serons-nous les plus fiers d’être représentés ? Mais un bon représentant, c’est d’abord quelqu’un capable de lever le regard au loin et de dire : voilà, c’est cela que nous devons estimer le plus urgent ou le plus important ! Et qu’une majorité se reconnaisse et se dise : « oui, c’est bien cela ». Il arrive même que cela se fasse en cours de mandat, la situation imposant un virage profond, et le véritable homme d’Etat est alors celui ou celle (il arrive que ce soit une femme) qui est capable de retourner son discours et de tracer au-devant tout le monde un chemin imprévu. Après tout, ce qui s’est fait de grand dans l’histoire s’est toujours fait par trahison, en déplaçant la question !

Parfois donc il y a des urgences, et la question se pose sous la forme d’une question de syntaxe  pragmatique, d’ordre des choses à faire : qu’est ce qui est urgent et prioritaire ? Quand des menaces extérieures ou intérieures pèsent sur l’intégrité des personnes, ce sera la sécurité, le sentiment d’une durabilité et d’une solidité des institutions et de l’Etat de droit. S’il y a trop d’injustices, d’écart entre les riches et les pauvres, ce sera d’introduire des correctifs en faveur de la solidarité et de l’égalisation des chances. Mais un présidentiable, un président, doit montrer qu’il est capable de regarder plus loin que le bout de son nez électoral. C’est peut-être au fond la chose la plus urgente aujourd’hui : redonner du crédit à la politique, de l’autorité à la charge présidentielle.

Cela suppose de tranquillement réordonner les priorités de la campagne, de nommer ensemble ce qui est le plus important. Car il y a quand même des choses vraiment importantes, loin du bruit et du marketing qui consiste à crier plus haut que les autres, sans prendre le temps de dévoiler l’ampleur d’une vision susceptible d’ouvrir de nouveaux horizons à la confiance. Plutôt que de rester encore une fois captif de la problématique sécuritaire et identitaire imposée par le Front National depuis bientôt trente ans, il faudrait cesser de courir pour lui, d’aplanir ses chemins et de faire son lit. Il faudrait quelqu’un qui ait assez d’autorité pour déplacer la question, l’ordre des questions. Je proposerai ici au débat trois points.

Ne faisons pas l’autruche : nous allons, à cause des changements climatiques et de l’épuisement des ressources, vers des bouleversements profonds de nos modes de vie. Aucun de nos grands candidats n’a eu le courage churchillien ou gaullien de le dire en face à la société. Face à cette question, qui touche du plus local au plus planétaire, celle de l’intégrité nationale n’est pas si importante, et la France n’est pas tellement menacée. C’est en regardant bravement ces enjeux autrement plus graves que tout le monde, sortant de ses petits conforts, fera l’épreuve d’une solidarité et d’un courage collectif qui nous manquent, d’un sentiment plus épique de l’ampleur de ce qui nous attend.

Dans cet ordre d’importance ensuite, je placerai le refus de tout ce qui humilie. Nos sociétés sont très focalisées sur les injustices, et très peu sur les humiliations, que nous considérons être une affaire de morale privée. Nous réduisons en outre l’injustice à l’inégalité économique, et tout dans notre société semble pointer la pauvreté comme le plus grand malheur — c’est ce qui, selon Pasolini, la corrompt profondément. Certes c’est la culture profonde de l’Europe que de ne pas se résigner à la séparation entre les riches et les pauvres. Il ne faut pas cependant que ce combat légitime nous fasse passer à côté de quelque chose qui est parfois beaucoup plus grave. Si nous ne parvenons pas à constituer une société entièrement juste, il faudrait tenter de mettre en œuvre une société la moins humiliante possible. Des événements récents l’ont montré, si la police se montre bien trop souvent humiliante, c’est sans doute parce qu’elle s’est sentie parfois humiliée. Mais c’est toujours aux institutions de donner l’exemple.

Il ne faut pas oublier que c’est parmi ceux que certains n’ont pas hésité à traiter de « racailles » que l’on trouve aujourd’hui, dans nos banlieues déshéritées, ceux qui cherchent encore à croire aux symboles de la devise nationale. Comment ne pas les décevoir ? Comment faire avec tous ceux qui se sentent désaffiliés, délaissés de la solidarité, et jetés de leur famille même, quand les parents les jugent à l’aune du discours de la réussite et de l’autonomie ? Comment faire du chômage non une honte, le sentiment d’être inutile, inemployable, superflu, mais une nouvelle chance, comment libérer d’autres formes de travail et de formations ? Lorsqu’on est réduit à n’exister que par sa manière de consommer, cette aliénation est aussi une dépossession de notre propre désir, de notre propre évaluation et image de la vie bonne, et jusqu’à cette humiliation intime de n’avoir plus aucune foi en rien. Or, bien plus que l’injustice, c’est l’humiliation qui est grosse chaque fois des violences de demain.

Le troisième point que je voudrais mettre en tête de ce qui importe au plus haut niveau, c’est de prendre la mesure de la frontière terrible qui est en train de se creuser sous nos yeux aveugles, sous nos pas, et que nous ne percevons pas encore. La Méditerranée, qui avait été la mer commune de l’Antiquité, est peu à peu devenue ce rivage des Syrtes, cette frontière morte qui nous sépare du monde arabe et musulman. On a cru que les colonies, le capitalisme et maintenant le tourisme en avait fini avec cette frontière : elle n’en a été que renforcée, et si nous sommes une forteresse de plus en plus impitoyable envers ceux qui viennent du dehors, nous portons dans nos murs même l’infiltration de ce que nous croyons rejeter. C’est pourquoi il faudrait une réorientation méditerranéenne forte de la politique européenne, une véritable passion européenne pour nos voisins du sud et du proche orient en difficulté. Une véritable générosité, de la part d’un continent qui a dominé et pillé le monde pendant trois siècles, non sans grandeur, et qui maintenant, loin d’humilier, honorerait ses adversaires, serait la meilleure manière de préparer la paix pour nos enfants.

Paru dans Réforme n°3219 - 12 avril 2007

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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