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Olivier Abel

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La justice et le conflit

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L’Amérique du plus fort

Bush a gagné. L’Amérique impériale et messianique l’a emporté sur l’Amérique démocratique. L’Amérique qui croit pouvoir transformer le monde entier l’a emporté sur l’Amérique qui regarde en arrière vers le statu quo perdu du temps où elle n’était pas si seule. L’Amérique intérieure de la volonté aveugle l’a emporté sur l’Amérique sensible de ses façades extérieures. Elle l’a emporté de peu : dans un contexte de guerre, Kerry a rassemblé 48% des électeurs, on pourrait dire que c’est une magnifique surprise. Elle l’a emporté provisoirement : toutes les batailles victorieuses ne gagneront pas la guerre sans faire place à une intelligence de la paix. Mais la logique de surenchère  du plus fort aura droit à un tour de plus. A un tour de trop.

Je voudrais exprimer pourquoi je suis inquiet. C’est que nous aurions encore bien eu besoin des USA, comme une superpuissance tranquillement et durablement forte. Mais les Américains apparemment ne savent pas combien le pouvoir rapidement se dissipe, combien les cultures et les empires sont mortels. Ils me font penser à ce rêve biblique, interprété par le prophète Daniel, d’une statue royale représentant un royaume d’or, puis d’argent, puis d’acier, de bronze, de terre, comme si les puissances mondiales étaient de plus en plus globales mais aussi de plus en plus éphémères.

Je l’écrivais il y a deux ans dans ces colonnes, les USA ne savent pas très bien d’où leur vient cette force, et surtout ils ne savent pas qu’elle les abandonnera comme elle les a soulevés. C’est la dure loi de l’histoire, et on lira avec stupeur, dans le discours des Athéniens aux Méliens (dans Les guerres du Péloponèse de Thucydide), des propos et des arguments qui évoquent étonnamment notre temps. Déjà dans la littérature épique, dans l’Iliade, on savait que celui à qui revient la victoire n’est pas moins emporté et dépassé par la Force qui l’habite que celui qu’elle écrase et réduit en poussière.

La sagesse des grands chefs est de savoir utiliser leur force en sachant qu’ils ne seront pas toujours les plus forts. La folie est au contraire de s’abandonner à sa propre force, et c’est par cet excès de confiance que la force nous conduit au-delà de nos limites, à ce point où elle pourra nous abandonner pour passer à un autre. On peut appeler ce besoin de confiance aveugle le prestige, : pour garder et augmenter son prestige, on est parfois prêt à tous les sacrifices, et on peut basculer dans des logiques terrifiantes et suicidaires, comme l’histoire des dernières grandes guerres européennes l’a montré.

Les Etats-Unis disposent encore d’un grand capital de sympathie mondiale, et les Français s’y trompent souvent : c’est que les USA accueillent le monde et s’imposent au monde justement et d’autant plus qu’ils n’ont rien à imposer, sinon le flou magnifique d’une sorte de promesse de bonheur. C’est peut-être moins par leur résolution à s’armer que par leur désinvolture et leur nonchalance qu’ils l’ont emporté sur le bloc communiste : mais c’était alors la ligne de leur plus haut prestige, de leur séduction sur le reste du monde. Or le contexte a changé. Nous avions maintenant besoin d’une superpuissance durable. Il valait mieux un « aigle » central plutôt que des nuées de vautours qui s’entredéchireraient.

Nous avions devant nous aussi quelques défis plus importants, et de longue durée, l’émergence d’une pluralité de pôles géopolitiques capables de formuler les vrais conflits, la délicate négociation du virage écologique et énergétique mondial avec la sortie du pétrole, une conversation des cultures qui tolère des périodes de surdité mutuelle, de proximité sans être obligé de tout échanger. Oui, nous avions encore besoin des USA Mais les USA dilapident leur force pour maintenir leur prestige, leur foi aveugle, sans voir qu’ils ne seront pas toujours les plus forts, et je suis inquiet. Je crains qu’il ne soit trop tard pour les arrêter, eux-mêmes le voudraient, ils ne le pourraient sans doute plus.

Paru dans La Croix, le 17/11/04

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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