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Attentats-suicides : violence et religion

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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

La justice et le conflit

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L’étoile humiliée

L’affaire de la prise d’otages tchétchène n’aura pas duré longtemps, et nous sommes inquiets, sinon épouvantés, nous européens à peu près incapables d’armer nous-mêmes une vraie capacité de guerre, d’avoir un voisin ici et là capable d’une telle brutalité. On dirait Poutine indifférent à la souffrance des populations coincées dans l’engrenage des conflits, incapable d’imaginer que ses ennemis puissent avoir des amis, incapable de comprendre que la lassitude puisse être un sentiment politique. Nous devrions toutefois ne pas trop nous cacher à nous-mêmes combien nous sommes rassurés par le fait que le colosse russe ait encore une tête solide, capable d’assumer sans complexe le « monopole de la violence légitime » sur son territoire. Il vaut mieux un loup central qu’une horde de loups qui s’entredéchirent. Il vaut mieux un pouvoir fort que la poursuite d’un démantèlement qui pourrait faire basculer la région entière dans une guerre périlleuse pour le reste du monde.

Mais nous devrions aller plus loin dans notre oscillation. Car nos sociétés occidentales sont passées sans s’en apercevoir à côté d’une guerre majeure, et la fin de l’Empire soviétique aurait pu « libérer » une prodigieuse explosion militaire. La chute des années 1989 s’est effectuée dans un naïf triomphe de l’Occident capitaliste, qui n’a même pas eu peur des contrecoups de ce qui s’écroulait. C’est quelque chose qui à l’époque m’a consterné, comme un terrible manque de sens de l’histoire — qui se manifeste souvent comme un déficit de la sage faculté d’utiliser la force comme si on ne devait pas être toujours le plus fort. C’est le conseil que nous souhaiterions pouvoir donner au président Poutine comme à quelques autres « présidents » tentés de montrer leur biceps. La guerre à outrance menée contre le « terrorisme islamiste » (et pour la maîtrise du pétrole) n’est pas le seul fait de Poutine, et elle peut préparer de nouvelles guerres plus terribles encore.

Dans les boutiques qui bordent une base militaire américaine en Turquie, je me souviens avoir vu des petits insignes en cuivre figurant les forces aériennes de l’Armée Rouge, avec l’étoile au milieu : mais les ailes étaient remplacées par des jambes écartées. Que fait-on lorsqu’on transforme ainsi une victoire en une telle humiliation ? On engrosse la paix possible par une guerre future, et les guerres d’humiliation sont les plus terribles (souvenons nous du Traité de Versailles). Il ne faut d’ailleurs pas croire que les changements de régime annulent l’humiliation : celle-ci survit aux révolutions de l’histoire, et peut devenir comme le cauchemar d’une société.

La Russie, parmi les constellations des cultures et des peuples qui tour à tour ont paru dans l’histoire, non seulement politique mais spirituelle et artistique, du monde, est aujourd’hui une étoile humiliée. Il ne faudrait pas qu’il nous échappe que si elle nous paraît aussi effroyablement dure avec les cultures et les peuples qu’elle a gardé sous sa coupe, c’est en partie également à cause de nous, de notre triomphe de naguère. La Russie ne peut pas se permettre d’être trop humiliée. Nous avions déjà à peu près compris que son démantèlement — comme nous le fîmes jadis pour l’Empire Ottoman— serait bientôt périlleux pour l’Europe et le reste du monde. Et que la dilapidation et le gaspillage des ressources a aussi été une manière de jeter un prodigieux trop-plein d’énergie.

Nous devons maintenant comprendre que ce qui s’est passé en Russie annonce ce qui pourrait nous arriver bientôt : car qui nous dit que notre système ne va pas s’effondrer demain comme un château de cartes ? Mais de même que nous voyons les humiliations survivre aux changements de régimes, de même le cœur des cultures et des peuples peuvent parfois survivre aux systèmes « fiduciaires » complexes auxquels ils se croyaient liés pour toujours. Pour cela il faut accepter que les rouages de nos sociétés sont fragiles. L’arrogance n’est vraiment plus de mise.

Paru dans La Croix le 6/11/02

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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