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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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La justice et le conflit

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Le moment de tous les dangers

Ce n’est pas seulement l’Espagne, c’est l’Europe entière qui se réveille avec un goût amer depuis quelques matins. Elle croyait la guerre bien loin de nous, à l’extérieur. Eventuellement cela concernait les lointains américains. Elle ne voyait pas d’abord que beaucoup d’occidentaux n’aiment pas l’Occident européen, détestent leur propre culture, et ne veulent plus la défendre et l’illustrer. Ce qui s’est passé est au carrefour géométrique de toutes ces haines, dont beaucoup sont presque imperceptibles à ceux-là mêmes qui en sont les vecteurs.

L’Europe ne voyait pas davantage qu’elle était en première ligne, sur la frontière entre les pays où fleurit un islamisme radical et devenu fou, et les pays où un nouvel Islam démocratique tente de s’inventer. Car la première frontière traverse l’Islam, c’est aussi une guerre civile islamique qui se prépare. Nous sommes au moment de tous les dangers.

C’est aussi que nous sommes, que nous le voulions ou non, dans une période de mue. L’Etat-Nation, en dépit des grands retours nostalgiques que nous voyons se produire ça et là, ne marche plus vraiment, et nous sommes en train de passer à un régime que nous ne savons pas nommer, et qui doit être à la fois à la hauteur de la puissance des processus « techniques » de mondialisation, et de la complexité des processus « ethniques » de balkanisation. Et comme à chaque fois, ce n’est pas un hasard si historiquement ce genre de période prend justement la forme de quelque chose qui ressemble à des guerres de religion.

Car les guerres de religions ont accompagné les changements de régime de notre histoire. Il y a trois siècles, on est passé d’une conception impériale, où les populations étaient incarcérées  dans leur mosaïque identitaire, au régime des États-Nations, où du coup il fallait laisser l’identité au vestiaire pour rentrer dans l’espace monarchique ou républicain commun. Cela ne s’est pas fait sans casser des œufs, comme on dit : je pense aux guerres nationalistes, et à la séquence qui va de 1789 à Verdun — aux grands remèdes les grands maux ! Et c’est bien la modernisation à marche forcée qui a engendré les sociétés totalitaires, dans lesquelles justement on pouvait tout malléer, parce qu’il n’y avait plus de racines, plus d’héritage, plus de mémoire.

Le passage aujourd’hui de l’État-nation à ce qui est en train de préparer, est lié à l’âge de la mondialisation des échanges, mais aussi à l’âge où, face à cette mondialisation, les communautés et les personnes se replient sur ce qu’elles ont d’inéchangeable, langue, religion, mémoire incommunicable. Dans ce double processus de mondialisation et de balkanisation, comment rétablir une nouvelle forme d’équilibre ? Voilà notre problème commun.

C’est un moment d’autant plus périlleux qu’il s’accompagne d’une profonde dérégulation du théâtre de la guerre. La guerre s’attaque au cœur de nos systèmes complexes, et de la fragilité de nos réseaux urbains, où le moindre accident devient aussitôt une catastrophe, parce que ce sont des constructions denses et des agglomérations humaines qui sont frappées. Au moment où nous prenons nos bulletins de vote, comme des citoyens qui ne se déchargent pas sur les autres de la responsabilité partagée des choix, nous devrons nous souvenir que la guerre civile n’est jamais loin, que nos sociétés sont fragiles, et que nous manquons non de sécurité, mais de confiance dans notre propre courage.

Paru dans La Croix, le 17/03/04

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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