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Olivier Abel

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La justice et le conflit

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Une démocratie peu représentative

Il a beaucoup été dit qu’avec le vote du premier tour des présidentielles nous étions entrés dans une crise de la démocratie et de la représentativité. Mais nous devons peut-être aussi accepter de nous voir ainsi tendu un miroir assez représentatif, quoique peu sympathique, de la réalité de notre société. Un passant télévisé simplifiait : « Le Pen pose les bonnes questions, et Chirac propose les bonnes réponses ». Qu’il soit permis de rappeler qu’il y a quand même des problématiques meilleures que d’autres. Le tour pris par le débat a chassé les bonnes questions, comme une fausse monnaie facile chasse la vraie. La problématique ainsi simplifiée peut démocratiquement être très représentative et néanmoins très nocive, en masquant à la société la hiérarchie politique de ses vrais problèmes, dont la représentation demanderait un délicat travail de formulation à plusieurs. De ce travail le parti socialiste non plus, installé au pouvoir depuis trop longtemps, n’a pas encore compris qu’il était incapable tout seul.

La société française semble apeurée, frileuse, et demande plus de sécurité. Il lui échappe peut-être que nous sommes dans un monde très dangereux, et que nous avons aujourd’hui moins besoin de sécurité que de courage, de capacité quotidienne à payer de notre personne. Je sais que j’en parle à mon aise, et qu’il existe des quartiers difficiles —j’y ai passé moi même mon adolescence, il est vrai en des temps plus cléments. Mais il y a un électorat « rurbain », tranquillement installé dans les pantoufles de ses lotissements protégés, et qui crie au loup : je pense inutile de chercher à le sécuriser davantage.  Gageons d’ailleurs que si nous envisagions avec plus de courage l’avenir de nos enfants et celui du monde, nous n’aurions pas si peur des effets de notre « après moi le déluge » général.

Il y a pire : la société française est profondément chauvine, repliée sur elle-même, hérissée de petits conservatismes, attachée à son statu quo. Le slogan frontiste « la France, aimez la ou quittez la », dévoile involontairement le fond du problème : la France n’est plus attractive, les expatriés du monde entier préfèrent aller en Allemagne, en Angleterre, ou aux USA. Si notre pays avait été capable d’accueillir les artistes algériens qui cherchaient refuge, ou d’attirer bientôt les intellectuels israéliens en exil, quel signe de vitalité ce serait ! L’apparente question « il y a trop d’immigrés » n’est que le masque de ressentiment de la question « plus personne ne nous aime, et ceux qui viennent chez nous ne le choisissent pas, ils le font juste de façon utilitaire ». Gageons que si les immigrés optaient pour la France avec enthousiasme, ils y seraient mieux accueillis. Mais comment voulez-vous qu’ils « nous » aiment si nous ne nous aimons pas nous-mêmes, si nous n’avons pas le début du commencement d’un brin de confiance en nous ?

C’est cela que je crains : que les nationalismes qui s’affichent çà et là n’apparaissent que comme des fanatismes, des rictus de confiance en soi, au moment où justement on n’y croit plus et pour pallier à cela. Je ne sais pas bien ce que nous préparons ainsi, mais je sais que la guerre est souvent au détour des chemins de l’histoire, comme la seule issue parce qu’on s’est interdit tout le reste, et que la guerre n’a pas besoin d’ennemis pour organiser sa grande migration dans le néant. Tout ce que nous faisons ressemble à une préparation à la guerre. C’est pourquoi je pense essentiel, tant qu’il en est temps, de tenter de réinventer ensemble le politique, entendu comme la seule chose capable d’entraver la guerre, de formuler les vrais conflits, d’installer des compromis durables.

Et pour cela, il y a un mot dont je me méfie comme de la peste, et qui doit au moins être pris avec de très grandes précautions : c’est celui de « résistance ». L’abus de ce terme le dévalorise, comme si nous étions toujours dans des situations d’exception où il fallait des actes et des caractères d’exception pour nous en tirer. Dans la bouche de tous ceux qui, bras croisés, dans la posture du spectateur, se contentent de dénoncer les insuffisances de la politique ordinaire et ne lèvent jamais le petit doigt pour soutenir la vie ordinaire des institutions civiles, je trouve cela du faux-monnayage, de l’usurpation. Ce « politisme » est à la politique ce que le moralisme est à la morale, la morale de ceux qui prétendent ne pas faire de morale et se considèrent hors discussion. Ce fut longtemps le discours dit « politicien » de nos très carriéristes gestionnaires de la chose publique. Mais aujourd’hui, voter de façon protestataire et ensuite ne jamais se sentir quotidiennement concerné, politiquement impliqué par les résultats de son choix, manger en toute bonne conscience à tous les râteliers, tel est le carrefour géométrique de l’apolitisme, du consumérisme de gauche comme de droite qui bat aux portes de notre histoire, comme une nouvelle barbarie.

Paru sous le nom « un nationalisme fataliste », La Croix le 28/05/02

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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