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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

Le courage et la fragilité

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Comment peut-on enseigner la morale ?

L’Éducation nationale a donc le projet de remettre à l’ordre du jour un enseignement de morale civique, et l’on voit bien à quel vide ce projet voudrait pallier. Les réflexions qui suivent ne sont qu’une contribution au débat sur ce que pourrait être une telle « morale ». Car les candidates vont se presser en foule, chacune de ces morales prétendant au titre mis au concours. Dans cette diversité, chacun discernera aussi que nous sommes loin d’être plongés, comme « on » veut trop nous le faire croire, dans une période d’absence des valeurs ou d’effondrement des repères. Au contraire les pratiques quotidiennes en mobilisent presque trop, qu’il faudrait d’abord apprendre à nos collégiens à déchiffrer, et à mettre en ordre. Et ce serait la première mission d’un enseignement de la morale, que d’accoutumer nos regards et nos jugements à voir de la morale là où spontanément nous n’en voyons pas. Veut-on des exemples? Je vais en donner six ou sept, où chacun se reconnaîtra plus ou moins, et entre lesquels chacun pourra dessiner son « profil » éthique, ses préférences, sa cohérence, son style propre.

1) Une première orientation éthique correspondrait au sentiment que toute vie, toute action, mais aussi tout art et toute technique humaines sont traversées par une visée du bien ou du bon. Cette orientation positive fait crédit au désir, en tant que désir de ce qui est bon. On peut supposer une communauté de ces visées, concourant à un bien commun, ce désir d’être ensemble qui fait le lien social.

2) On peut aussi insister sur l’extrême diversité des visées et des expériences du bon: tout le monde n’aime ni ne souhaite la même chose. D’ailleurs nos visées éthiques ne sont enracinées dans des formes de vie et de désir qu’à travers différents langages, traditions ou narrations. La prudence consiste ici à reconnaître que la morale ne pousse pas sur du vide, mais sur un sol de mœurs que l’on doit respecter et cultiver sans cesse, nourrir et rouvrir à la vie. Si dans la culture française la plus laïque le catholicisme sécularisé reste majoritaire, pourquoi ne pas en respecter le langage et la sensibilité ? Ce serait une seconde orientation éthique, qui ferait mémoire des différentes traditions.

3) Troisième figure: le fait que l’action et ses orientations s’inscrivent dans un contexte, comme une œuvre dès lors mêlée à d’autres dans la durée, avec des conséquences qui lui échappent largement et qui débordent de ses intentions initiales, conduit à développer une éthique de la responsabilité, qui envisage les maux possibles, et qui prenne en compte le point de vue des victimes éventuelles de cet agir ou de ces choix, qui peuvent être éloignées dans l’espace ou dans la suite des générations.

4) La quatrième posture serait celle de la règle morale, plus directement orientée vers la justice, vers le respect de la dignité de chacun: elle voudrait l’accès équitable de tous aux mêmes biens, et surtout la protection équitable de tous contre les mêmes maux. Cet équivalent moral de l’égalité devant la loi souscrit à un « impératif catégorique » d’universabilité, fondé sur un principe de stricte réciprocité, c’est à dire de « substituabilité » des points de vue: traiter semblablement tous les cas semblables, et accorder à chacun un droit et une possibilité de faire valoir son point de vue.

5) Même pour la justice toutefois cette posture ne suffit pas, car l’enquête éperdue d’une justice vraiment universelle, par pessimisme quant à la définition commune de la justice ou quant à la possibilité de trouver des cas semblables, peut aussi montrer, avec un sens shakespearien du tragique, combien ces injustices sont hétéroclites, irréductibles à une injustice ou à un malheur général, et intraitables simultanément, impossibles à combattre ensemble. Le tort éprouvé par l’un pourra être tenu pour négligeable par un autre qui estimera pour sa part que les vrais torts sont ailleurs. Cette morale tragique, la cinquième de notre série, consisterait à pointer ces « différends » incommensurables, à les accepter pour ne pas rajouter au malheur.

6) Sixième figure, une certaine « sagesse pratique » pourrait montrer l’universel malentendu où nous plonge la diversité de nos désirs, de nos peurs, de nos langages, de nos règles. Le comique résiderait dans la relativisation, une manière de retournement où l’on propose en modèle ce qui est petit, ce qui ne prétend plus être bon ni juste. Ici on ne cherche plus à justifier ni à généraliser, on sait que tout est complexe, on bricole des compromis que l’on dit toujours provisoires, et dont on sait qu’ »en attendant » La Justice ils sont seuls vivables et durables.

7) Mais on peut aussi sortir de la volonté de justice et de rétribution par une septième attitude, en se disant simplement que chacun est unique, et doit être aimé et traité dans sa pure singularité, à chaque fois incomparable. Cette pure sollicitude, ce dévouement silencieux à l’autre que soi, cette abnégation, peut être appelée pardon ou charité: ce n’est pas forcément une « aliénation religieuse » et cela peut être une forme extrême de lucidité.

Qu’allons-nous faire entre ces divers candidats ? Peut-être faudrait-il définir des critères, les grandes requêtes auxquelles doivent plus ou moins satisfaire toute morale. J’en vois trois. 1) Une morale doit être enracinée dans les mœurs, trouver ses motifs dans la mémoire et le rêve que partage la société à laquelle elle est proposée: le législateur s’aperçoit sans cesse qu’on copie plus facilement les lois d’un autre pays que l’on n’importe les mœurs correspondantes ! 2) Une morale doit être universalisable, car la morale n’est pas là pour assurer l’identité culturelle d’une population mais pour permettre la coexistence de tout le monde selon un principe d’équité et des règles acceptables par tous. 3) Une morale doit très modestement être praticable, elle doit pouvoir s’interpréter dans l’existence et jusque dans les situations les plus singulières, là où l’habitude ni les principes généraux ne servent à rien.

Or je crois qu’aucune morale ne peut prétendre satisfaire complètement aux diverses requêtes de l’éthicité que nous venons de décrire. Telle morale sera bien enracinée dans les traditions françaises, qui sera mal universalisable (sauf à faire passer pour « naturelles » des habitudes tout à fait culturelles). Telle autre sera très universalisable, qui négligera son inscription dans la finitude des contextes concrets (où l’échange des arguments ne parvient jamais à tout expliciter). Telle autre (nourrie de charité, par exemple) pourra illuminer la singularité des situations, qui ne parviendra pas à entraîner un consensus stable pour une communauté. Toutes les morales d’ailleurs pourraient tour à tour raconter leur propre tradition, argumenter leur prétention à l’universalité, et s’interpréter ou se réinventer dans les contextes les plus insolites. C’est pourquoi les diverses « morales » doivent accepter chacune qu’elles ne peuvent pas avoir d’ « effet vertueux » sans avoir aussi des effets pervers. Et c’est pourquoi une société vivante a besoin du débat éthique, de la correction réciproque entre plusieurs éthiques. Pour avoir des vertus, les morales aussi ont des limites. Il serait bon que nos collégiens apprennent également cette petite morale, comme un grain de sel.

Paru dans La Croix le 6 décembre 1997

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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