signature

rouge et noir
Attentats-suicides : violence et religion

Recherche sur olivierabel.fr :

 

Ce site est en voie de reconstruction

Ceci n'est pas un blog, mais...

Liens vers d'autres sites

Textes programmatiques

 

Olivier Abel

Présentation

Curriculum Vitae

Bibliographie chronologique

Programme de recherche 2011

 

Le courage et la fragilité

---

L’expression et le vide

Notre époque, d’autant plus moraliste que plus personne ne veut parler de morale, a mis en circulation une permission qui tourne à l’obligation: celle de s’exprimer, et de s’exprimer à tout prix. Il lui échappe encore que cette obligation fait forcément plus de malheureux qu’elle n’en console. C’est peut-être parce qu’on exprime plus aisément le malheur que le bonheur, car il est plus éloquent, plus mémorable, plus racontable; ou parce que l’expression met le sentiment exprimé comme sous une loupe et le fait enfler. C’est peut-être aussi parce que l’expression de la joie même, quand elle est ainsi forcée, devient vaniteuse ou envieuse. Mais dans tous les cas, celui qui n’a rien à exprimer n’est pas assuré d’exister, et dans une société d’expression généralisée il ne lui reste qu’à disparaître.

D’où cette peur de l’inexpressivité, de n’avoir rien à exprimer, alors que les autres le font bien. Et d’où cette course à l’expression, et le fait que l’on rencontre tant de personnes, notamment chez les jeunes gens, qui ont emprunté des expressions, des mines, des allures, dont ils n’ont visiblement pas l’ombre du début d’une expérience vive ! Des expressions sans contenu, sans sentiments, et dont on découvre consterné, à la première conversation, qu’elles masquent un grand vide. Des formes patiemment copiées, sur des modèles eux-mêmes copieurs. Des beautés qui non seulement ne savent pas ce qu’elles veulent dire (c’est le propre du beau), mais qui ne veulent rien dire. Des paroles et des actions absolument dépourvues d’intention, et dont les locuteurs ou les acteurs ne soupçonnent pas que l’on puisse chercher à comprendre ce qu’elles disent ni ce qu’elles font, ce qu’elles veulent. Des révélations de soi où, pour ne rien cacher, on se donne en spectacle sans jamais cesser en douce d’être spectateur.

Cet impératif de l’expression se conjugue avec les méfaits du dialogue, de l’obligation à dialoguer, à communiquer, à échanger à tout prix, à vouloir tout exprimer et tout comprendre. Comme si c’était forcément bon. Ne peut-on apprendre à être gentils les uns avec les autres, même sans échanger, sans dialoguer, sans s’exprimer ? Certes l’expression permet de se détacher d’une expérience, de s’en délivrer: encore faut-il qu’il y ait une telle expérience, sans quoi l’aliénation est définitive.

Bien sûr le langage et les gestes ordinaires devraient offrir à tous des possibilités d’expression si diverses que nul ne soit obligé d’exprimer sa plainte ou son désir dans des termes qui ne soient pas les siens, et je sais que ceux qui sont au-dessous du seuil où l’on sait se plaindre (exprimer la plainte, lui donner des formes acceptables) paraissent trop durs, trop insensibles. Il ne faudrait pourtant pas boucher à force de remplissage expressif toutes les ouvertures au monde, et interdire ainsi tout insouci de soi, tout effacement de soi devant un monde plus vaste que nos petites expressions. Le souci affairé de ne surtout pas laisser voir combien on est inexpressif, et d’en rajouter, donne une inflation de l’expression qui masque mal la peur que l’on a du vide, de son propre vide. Et si ce vide était simplement la place ainsi faite en soi pour autre chose que soi-même ?

Cette comédie de l’expression n’est probablement qu’un conformisme, un mimétisme, mais quelle est la terreur qui nous rend aussi conformistes ? Est-ce la peur d’être pris au piège de notre expression, d’être trop singulièrement expressif et pas assez comme les autres ? Pour briser cette obligation à se conformer aux modes d’expression en cours, il suffit peut-être d’accepter d’être expressif. Nous sommes expressifs, même sans chercher à tout prix à nous exprimer, insouciants de nous exprimer, dans notre confiance même. Comme l’écrivait Emerson dans La confiance en soi : « croire que ce qui est vrai pour vous au plus secret de votre cœur est vrai pour tous les hommes (…) Nous ne nous exprimons qu’à demi, et nous avons honte de cette idée divine que chacun de nous représente ».

Paru dans La Croix le 7 février 2001

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

ornement