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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

Le courage et la fragilité

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L'identité du lecteur

Voici l'été. Et pour ouvrir un temps encore élargi dans le temps de la vacance, nous voici plongés dans des livres. Le temps ordinaire est suspendu, nous oublions qui nous sommes, et recevons de nos lectures des identités secondes, des identités neuves. Levant le nez de notre livre pour revenir à notre monde, nous y rapportons de neuves manières de sentir et d'agir. Nous surgissons de notre lecture autres que nous y sommes entrés, nous naissons de ces lectures, de ces milles enfances, de ce jeu où nous sommes dans et hors le livre.

Il existe par exemple une grande diversité de genres bibliques, récits, lois, fables, psaumes, prophéties, proverbes, dialogues, liturgies, lettres, dont chacun d'eux developpe un rapport spécifique au temps: l'antériorité de la "torah" qui est toujours déjà là s'oppose au temps brisé de l'irruption prophétique, et à l'éternelle quotidienneté de la sagesse. Ricoeur a bien montré cela. Chacun d'eux déploie une manière spécifique de camper ses personnages mais aussi ses lecteurs, dans leur rapport au prochain, à Dieu, au monde, à eux-mêmes. Entre l'extrême singularisation dans l'interprétation de la Loi pratiquée par Jésus, pour qu'elle soit juste avec chacun, et cette sorte de cosmos représenté dans l'Apocalypse et d'où tout individu a disparu, le sujet n'a pas la même place. On découvre alors dans les textes bibliques une grande diversité de postures de lecture, qui vont des plus directement normatives jusqu'aux plus poétiques, voires amorales.

Au centre, la "norme morale" correspond à cet axe de la justice caractéristique de la grande tradition deutéronomique, et qui met en avant les prescriptions de la Torah, qui exposent les différences fondatrices (de sexe, de génération, etc.) et les formes de réciprocité qu'elles organisent et qui sont diverses formules pour ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fasse. Remarquons que la Loi y est racontée, rattachée à des circonstances (Sinaï), rapportée en quelque sorte en l'absence du Législateur. Cet axe est soumis à un double débordement. D'une part, rompant avec cette tradition normative de controverses et de fables rabbiniques sur le juste, les figures prophétiques font voir dans l'imminence du terrible un présent plus réel que celui de l'idéologie dominante. Elles rouvrent les promesses écrasées et oubliées, et montrent la possibilité d'un autre présent. D'autre part, face à l'énigme de l'excès du mal, la sagesse délaisse ce qui est juste, pour s'attacher à tout ce qui est "petit", qui se sait petit devant la mort, et pour relever les moindres plaintes. A chaque jour suffisant sa peine, la sagesse immémoriale ne méprise pas les petits arrangements du savoir-vivre, et développe ce sens du présent qui caractérise la sollicitude d'une charité qui n'attend rien. Ou bien elle se retourne vers la Création dans l'attitude de la louange et la gratitude que "cela soit".

Ce mélange littéraire offre à notre existence la diversité des registres sur laquelle elle peut s'exprimer et se former. Mais aucun lecteur ne lira tout cela de façon égale. Les lecteurs estivaux que nous sommes s'attachent à certains passages, à certains styles, se promènent rapidement à côté puis reviennent. Le regard s'attarde à ce qui nous intrigue. Les mains feuillettent les pages comme le regard feuillette le paysage. Discrètement, je prends le livre de vos mains, je regarde la tranche salie par le glissement des doigts. J'y vois le spectre de vos lectures préférées. Je me souviens de la Bible de mon grand-père, salie aux pages des évangiles et à celles des psaumes. Je vois les Bibles de mon père, sur l'étagère ardéchoise de mes vacances, et dont les différents et involontaires "codes-barres" correspondent à divers moments de sa vie de pasteur. La bible élargie à vos bibliothèques, au grand livre du monde feuilletté par vous, j'imagine vos livres, et j'aime ces identités de lecteurs toujours mêlées, et toujours singulières. Des identités elles-mêmes feuillettées.

Paru dans La Croix 2 septembre 98

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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