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Olivier Abel

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Le courage et la fragilité

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Le digest en philo

Qu’emporteriez vous sur une île déserte, si vous pouviez comme Robinson Crusoë sauver de l’épave un livre : une Bible ? les œuvres de Shakespeare, la Critique de la raison pure ? La mode éditoriale, en philo comme ailleurs, est aux livres légers et digestes, qui effleurent tel ou tel sujet et en donne le meilleur. Sauf lorsqu’elles sont des compilations, véritables Arches de Noé de la culture philosophique — dans ce cas on les achète pour les avoir au cas où, mais on ne les lit pas—, les œuvres lourdes, longues et compliquées, qui ne nous épargnent aucun détour et nous donnent le texte intégral d’une pensée, nous tombent des mains, comme si les auteurs étaient incapables de résumer leur pensée, d’écrire comme tout le monde, et de choisir ce qui est important ou pertinent. C’est que nous vivons des temps pressés, des temps de guerre et de tempête. Il faut pouvoir se délester de tout poids inutile, et ne garder que l’abrégé de la survie élémentaire. D’ailleurs ce n’est pas tellement dans les îles désertes que nous lisons, c’est plutôt dans le métro ! Tout favorise donc des profils « light », « slim » et vite lus.

Il est cependant de bon ton, dans les milieux de l’enseignement universitaire et de la recherche, de se moquer des tentatives de « Manuels de philosophie facile en 10 leçons », et des best-sellers qui touchent un large public. Ce dédain parfois jaloux me semble regrettable, d’abord parce qu’il faut de tout pour faire une monde. Et puis ces petits ouvrages pourraient aussi bien être conçus comme des apéritifs, qui ouvrent le désir d’interroger encore et de lire davantage, et non comme des bouillies bourratives ou des digestifs destinés à court-circuiter et clore le débat. Après tout, Leibniz ou Wittgenstein eux-mêmes ont tenté d’abréger toute leur philosophie compliquée en quelques dizaines de pages de principes. Platon a conçu ses dialogues pour être audibles par le plus vaste auditoire. Et Nietzsche a proposé ses propres pensées sous forme de brefs morceaux choisis.

Qu’est ce qui gène alors dans les succès commerciaux des « digest » philosophiques, sous cette triple-forme que sont les livres brefs, faciles à lire, et qui n’ont gardé que l’important ? Je vois trois aspects de ce que je voudrais quand même dire à des lecteurs trop pressés, un peu paresseux, ou vite dégoûtés. Sous des dehors gentillets et démocratiques, d’abord, ce sont souvent des livres de combat, assez coupants pour trancher un débat rapidement, trop courts pour s’exposer à la critique. Ils peuvent ainsi donner le sentiment de très vite dominer un sujet ou un auteur, or nous sommes pressés. Ensuite les vraies œuvres philosophiques s’inscrivent sous des constellations de questions historiquement situées et d’interrogations philosophiques vives et singulières, qu’il n’est pas aisé de démêler et d’expliciter : une présentation trop facile aura tendance à arrondir les angles, atténuer les décalages, et gommer les contradictions multiples qui travaillent une œuvre ; tout est déjà pré-mâché, immédiatement assimilable.

C’est aussi et surtout, cette dernière image le montre, une question de digestion. La différence entre les idées et les aliments, c’est qu’on peut recracher une bouchée de viande avariée. Mais une idée une fois goûtée ne peut être aisément recrachée. Il faut donc avoir de quoi la digérer. A force de donner des éléments pré-digérés, on ne prépare pas les esprits à recevoir et à digérer, c’est à dire aussi à critiquer et assimiler, des idées inédites, qui peuvent s’avérer des poisons pour des pensées non exercées. Et pourquoi n’avons nous plus la force ou le temps de digérer ? C’est peut-être que notre culture est vieillissante. Les « digest » ne sont pas faits pour de jeunes esprits, mais viennent après coup, comme des abrégés de la sagesse universelle, justement parce qu’on est trop vieux pour se lancer nous-mêmes dans des voyages que l’on croit trop vastes.

Paru dans La Croix n°08/09

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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