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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Le courage et la fragilité

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Où sont passés les individus ?

Il est probable qu’il n’y a jamais eu si peu d’individus. Des êtres capables de se rassembler, des « êtres non divisés », non éparpillés dans des bouts de vie jetés à la suite les uns des autres, à la va-vite. Non pas ces êtres puérils et affairés, protégés par toutes sortes d’assurances et mangeant à tous les râteliers. Non pas ces enfants bien vaccinés, interminablement gâtés et vindicatifs auxquels tout est dû, mais des personnes assez incertaines de leur propre existence pour rechercher passionnément, à travers leurs variations et leur division même, à travers leurs contradictions, ce qui fait leur cohérence, leur unité, leur singularité.

Nous sortons de siècles d’émancipation, de formation de la conscience adulte. Les Lumières se définissaient selon Kant comme l’accès à la majorité. Et Calvin écrivait joliment contre ceux qui disent qu’il faut nourrir le peuple de bon lait : « jusques à quand abreuveront-ils leurs enfants d’un même lait ? Car s’ils ne grandissent pas jusqu’à supporter quelque légère viande, il est certain que jamais ils n’ont été nourris de bon lait ». Le résultat est pourtant là : jamais sans doute les enfants n’avaient été considérés à ce point comme des petits adultes en miniatures, et nous les traitons comme des petits êtres libres de leurs droits et de leurs consentements. Mais jamais sans doute les adultes n’ont été aussi massivement puérils, irresponsables, capables du pire parce qu’incapables de répondre d’eux-mêmes.

Vite alors il faut les restructurer un peu, ces enfants sans enfance et ces adultes immatures, et pour cela il nous faut la Loi, et un bon Père capable de nous la faire admirer, un Homme d’Etat qui incarne et symbolise la République, etc. Et le tour est joué : plus on voudra des êtres parfaitement émancipés, libre contractants, détachés de toute tradition et de toute enfance, manipulables à merci par les utopies du Marché ou de l’Industrie, et plus on aura besoin des interprètes de la Loi, des Assurances, des Réglementations et des Pédagogues.

Qu’avons-nous donc oublié au passage ? Peut-être est-ce la capacité accordée à chacun de s’interpréter, de donner sens au fait brut d’être né, de se distinguer en parole et en action, et de se raconter subissant et agissant, qui précède la capacité à se tenir pour responsable. Ce qui rend une personne digne d’estime pour elle-même et pour les autres, c’est ce désir qu’elle sent en elle d’une vie bonne et accomplie, le désir d’une vie qui ait un sens, une cohérence à travers ses variations mêmes. Vers le passé cette cohérence se tient dans l’essai d’un rassemblement narratif de soi : « je suis celui qui, et qui... ». Vers le futur cette cohérence prend la forme du maintien de soi dans une identité de promesse: « je serai celui qui, ou celui qui ne pas ». Les deux formes s’entrelacent parce qu’il y a une sorte de narrativité de la promesse, par laquelle je change et me maintiens, dans une histoire de mes promesses, et des promesses qui me tiennent à cœur en dépit des vicissitudes de l’existence.

Ainsi l’unité narrative d’une vie individuelle réside dans l’ensemble des réponses compossibles, non exclusives entre elles, à la question « qui? » Et il faut toujours supposer chez le sujet, bien plus qu’on ne le fait souvent, le désir de cette cohérence que justement il ne sait pas, qui n’est pas donnée d’avance, et qui est en quelque sorte risquée dans chaque rencontre, comme si nous nous demandions sans cesse les uns aux autres : « qui dites-vous que je suis? » Le sujet ne connaît pas d’avance ces réponses ni leur compossibilité. C’est pourquoi on peut parler d’un travail incessant de mise en intrigue entre des plans de vie différents, où il essaye la gamme entière de ses propres variations, et éprouve ses propres discordances.

Ainsi l’unité narrative, jamais achevée, ne se propose et ne s’avance que par un incessant travail d’interprétation de soi. D’ailleurs je crois qu’on s’aime soi-même diversement, et on peut dire que la « vie bonne » se prend en plusieurs acceptions, et s’interprète toujours singulièrement. On peut parler d’épopée lorsque cette pluralité des interprétations, formant comme un théâtre où chacun s’avance à son tour sous les applaudissements des autres, donne une sorte de résonance commune au partage même des voix : une narration à plusieurs voix. Car c’est devant l’autre que le sujet peut rassembler sa cohérence, la réinterpréter. C’est l’autre qui l’« autorise » à raconter et à promettre, c’est l’autre qui fait crédit à ses récits et à ses promesses, c’est l’autre qui croit à sa cohérence et lui accorde cette confiance minimale sans laquelle il ne la chercherait même pas.

Ainsi l’inachèvement narratif, comme l’autorisation narrative reçue d’autrui, renvoient à cet endettement infini par lequel je ne m’interprète qu’en interprétant les autres et qu’en étant par eux, avec eux et devant eux, interprété : je m’insère ainsi dans une trame narrative à laquelle j’appartiens. Les diverses unités narratives et récits de vie, par ce geste, se composent et se créditent, se modalisent mutuellement dans une sorte de réseau, de communauté narrative, qui reste ouverte par tous ses bords mais qui constitue une sorte d’intrigue d’intrigues. Ces communautés d’appartenance se caractérisent par une distribution de rôles autour de quelques motifs communs, et d’une différenciation acceptable. Et les personnes se constituent dans l’appartenance multiple à de tels réseaux, s’attachant sans doute à ceux qui les estiment et les créditent d’une plus grande densité en expériences et en capacités.

Si l’on ne fait pas crédit à ce désir, même obscur, de cohérence narrative des sujets et des communautés, c’est sur la seule Loi, les règles ou les Institutions que l’on reportera tout le poids de la demande de cohésion, de solidité, de repères. Et c’est un excès aujourd’hui fréquent, qui induit toutes sortes d’effets pervers, dont cette infantilisation générale. Il y a une identité éthique qui n’est pas seulement ni d’abord imposée par la Loi, pour obliger le sujet à se reconnaître dans ses actions ou engagements passés, mais simplement désirée et interprétée par chacun. C’est par là que nous échappons à l’alternative, ruineuse tant pour nos fidélités vivantes que pour nos capacités d’invention, entre une identité bloquée dans la raideur de la loi, et l’état de zombie ou de zappeurs dans lequel nous plonge l’incapacité à assumer aucune identité. C’est par là que nous échappons à l’alternative effrayante entre ces enfants sans enfance, comme déjà émancipés à quelque âge qu’on les prenne, désaffiliés de toute narration, et ces adultes immatures, interminablement emberlificotés dans les récits de leur enfance, et tous ensemble ces êtres puérils et affairés, protégés par toutes sortes d’assurances et mangeant à tous les râteliers. Où sont donc passés les individus ?

Paru dans Études, janvier 1998

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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