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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Les cultures et le différend

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La clause de conscience

La clause de conscience invoquée par Jean-Paul II me semble pouvoir dater un profond remaniement du modèle de présence de l’Église catholique au monde contemporain. La chose s’est déjà produite dans le passé, mais l’importance que le Pape semble vouloir lui donner montre à quel point le catholicisme se découvre et s’atteste minoritaire dans la culture de nos sociétés. Il rejoint ainsi, si je puis dire, le club des autres minorités, qui ont dû, parfois depuis l’origine, penser cette condition et définir les rapports de l’objection de conscience avec une loi par ailleurs légitime —je laisse de côté les cas limites, qui surviennent parfois, des légalités illégitimes, des lois racistes ou eugéniques, du nazisme par exemple.

À cet égard, l’objet désigné par cette clause de conscience est peu important. Certes il ne serait pas faux de soutenir, par exemple, que le divorce, loin d’être abandonné, renié par notre société de consentement généralisé où nous ne pensons pas le désaccord ou le conflit, doit être mieux pensé et valorisé. C’est parce que nous ne le pensons pas assez que les ruptures donnent lieu aux formes les plus horribles de la vengeance et du ressentiment. Les avocats qui travaillent sur de telles situations doivent plutôt être soutenus, qu’appelés à déserter ce terrain.

Toutefois je comprends parfaitement qu’un médecin refuse de pratiquer un avortement, s’il a l’intime conviction qu’il commettrait un crime. Je comprends éventuellement qu’un avocat refuse de plaider un divorce, surtout s’il a le sentiment par là de ne rien apaiser. Je comprends moins bien qu’un pharmacien refuse de vendre des contraceptifs, même s’il estime que cela augmente l’insensibilité au fait que le sexe peut aussi faire mal. Mais justement, il faut que cela reste de l’ordre de la conviction, et non de l’application automatique d’une règle de conduite, comme on ouvre un parapluie ou comme on obéit au supérieur de nos supérieurs ! Le sujet de cette clause doit rester une conscience, capable de se diviser d’avec elle-même, capable d’exprimer sa conviction de manière crédible —et la crédibilité est une affaire de capacité à élever le niveau de l’argument adverse, ou d’entraîner une émotion plus profonde.

Car après tout le devoir de l’avocat est de défendre son client, de plaider pour lui ; de même que le devoir du médecin est de soigner l’individu présent, et non de servir la Vie ; et celui du pharmacien d’aider au choix du meilleur médicament. Il peut y avoir des conflits entre les différentes visées, entre les différentes déontologies, entre les différentes consciences. Et il n’y a aucune raison de supposer que l’on puisse toujours donner d’avance un ordre de priorité tel que la recommandation de l’Église devrait toujours surpasser la déontologie du métier ou la légitimité juridique.

Au contraire, c’est lorsque nous acceptons que nous puissions être partagés entre des devoirs aussi légitimes les uns que les autres, et contradictoires, que nous entrons dans la vie proprement éthique. En tous cas c’est ce genre de dilemmes que devrait engendrer l’appel de Jean-Paul II à la clause de conscience. Et cela mérite d’être salué. Cela veut dire que l’Église catholique renonce à faire à elle seule la loi, à imposer sa majorité. Cela veut dire qu’elle accepte que la valeur morale d’un énoncé soit résistible, indissociable de sa réception, de ceux à qui elle est confiée. Cela veut dire que l’Église accepte la possibilité que l’objection de conscience se développe aussi à l’encontre de ses propres édictions.

Paru dans La Croix le 02/03/02

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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