signature

rouge et noir
Attentats-suicides : violence et religion

Recherche sur olivierabel.fr :

 

Ce site

Ceci n'est pas un blog, mais...

Livres reçus

Liens vers
d'autres sites

Textes
programmatiques

 

Olivier Abel

Présentation

Curriculum Vitae

Bibliographie chronologique

Programme
de recherche 2011

 

Publications

Écrits

Films

Documents
audio et vidéo

 

La Faculté

Cours

Manuels

dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

Les cultures et le différend

---

La puissance de décliner

Lors de la cérémonie des vœux à la presse, le 10 janvier, j’ai été frappé de la véhémence avec laquelle Dominique de Villepin a fustigé les « déclinologues ». J’entends bien qu’il visait ainsi une morosité, un abattement, un manque de confiance dont on conçoit qu’ils soient pénibles, sinon exaspérants, pour des hommes politiques engagés dans l’action. L’action suppose que le monde ne soit pas fini, et que l’on peut encore essayer autrement. Il me semble cependant que le thème du déclin mérite une pensée insistante, et non un sarcasme facile.

C’est qu’aucun pays ne saurait être le plus fort pour toujours, ni gagner toujours sur tous les plans. Mieux vaudrait décliner résolument, délibérément, que de s’épuiser à se maintenir dans une course où nous ne sommes plus, où notre cœur n’est plus. Il suffit de jeter un coup d’œil aux derniers indices de la consommation. Ni Noël, ni les soldes ne l’ont vraiment relancé. Tout se passe ces dernières années comme si la consommation repartait par à coups, de façon intermittente. Tout se passe comme si le moteur sans cesse calait, et les mesures de relance marchent de moins en moins bien.

Mais on peut dire la même chose de la production : souvent le matin tôt on traverse un Paris à moitié vide, ce sont les RTT, ou bien les franciliens font le pont, plus personne ne travaille. Le désir de travailler ne fait pas plus avancer le système que la consommation. Alors que l’Asie du Sud-est et d’autres pays émergents se lancent avec frénésie dans les bienfaits de la production-consommation, ici on n’y croit plus trop. Nos sociétés sont apparemment encore fondées sur l’économie du marché, mais tout se passe comme si, discrètement, le centre de gravité était en train de se déplacer.

On a moins envie de consommer, et dès qu’on a le nécessaire, on délaisse la course aux surplus. On a moins envie de travailler, il faut dire qu’on y trouve rarement son accomplissement. On préfère se voir entre amis, habiter simplement, chanter ensemble, soigner son jardin, retrouver ceux qui partagent nos joies, nos convictions ou nos passions. Cette révolution discrète mais profonde prépare à terme un vrai bouleversement dans nos modes de vie. Bush et Blair ont réagi aux attaques terroristes en affirmant qu’on ne nous forcera jamais à changer notre mode de vie : mais peut-être sommes nous librement en train de le changer ? Et je crois que ce léger déplacement qui bouleverse tout concerne tous les pays de la vieille Europe.

Michel Rocard, alors premier ministre, disait : « Que voulez-vous, je ne sais pas faire de justice sans croissance ». Mais cela pose un vrai problème : l’humanité est-elle tout entière condamnée à une croissance illimitée pour réaliser la justice ? Comment donc penser une justice qui ne soit pas fondée sur le partage des fruits d’une croissance infinie, mais sur l’incorporation à tous niveaux du sens des limites de la croissance et de la réorientation de nos activités à partir de cette limite, de ce sens des limites. L’Europe a connu la richesse, la victoire, la gloire, et se cherche un autre moteur. Pourquoi ne pas lui demander de proposer un modèle de société et de solidarité plus réellement alternatif aux modèles existants ailleurs dans le monde, qui ne serait pas fondé sur les redistributions d'une croissance dont l'Europe sait d'expérience qu'elle n'est pas infinie.

D’ailleurs de quelle justice, de quelle croissance, et de quel déclin parlons-nous ? Comme Ricœur l'écrivait en 1951, « une civilisation n'avance pas en bloc ou ne stagne pas à tous égards. Il y a en elle plusieurs lignes (...) La vague ne monte pas au même moment sur toutes les plages de la vie d'un peuple ». Il n'y a pas que les armes et le commerce, il y a le sport et les lettres, les arts et les sciences, la vie spirituelle et le théâtre politique et urbain, il y a la courtoisie quotidienne et l'inventivité des formes de vie. Pourquoi ne pas investir plus tranquillement dans tout cela, mieux redistribuer ces biens-là, proposer d’autres formes d’accomplissement que la consommation ? N’est ce pas là une question de rythme, de trouver ensemble un meilleur tempo ?

Ne faut-il pas décliner sur une plage pour s'élever sur une autre? Et pour prendre une image solaire, ne faut-il pas consentir à décliner? Jouant à plusieurs, savoir s'effacer à son tour, n'est-ce pas la qualité d'un bon joueur? N'est-ce pas même le signe d'une véritable puissance, que de donner sans rien y gagner, que de perdre, que de décliner tranquillement? Tout déclin d’ailleurs est un investissement, car c’est en se perdant qu’on se trouve, en laissant place à d’autres figures de soi qu’on se découvre autrement.

Emmanuel Kant montre qu’il y a dans l’histoire des expansions imaginaires, des projections de croissance, là où des puissances ont passé leurs bornes — elles sont alors sans limites, et risquent l’anéantissement. La France des débuts du XXème siècle avait tranquillement consenti à décliner, et c’est pourquoi elle rayonnait. Elle s’est ensuite épuisée à garder sa puissance politique, alors qu’elle aurait peut-être dû tranquillement continuer à décliner, elle était peut-être beaucoup plus puissante comme puissance déclinante. L’Alsace était peut-être une fausse reconquête, une reconquête imaginaire. Il faut réfléchir à des choses comme celles-ci pour l’Europe aujourd’hui.

L’Europe a assez gagné, c’est pourquoi elle peut décliner tranquillement, se dévouer à autre chose, Et en déclinant elle peut inventer autre chose, de beaucoup plus précieux pour le monde. Car nous croyons que le déclin c’est la mort ou l’anéantissement. Mais d’autres peuples particulièrement doués, je pense aux Egyptiens ou aux Grecs, et à tant d’autres depuis, se sont fondus dans autre chose qu’eux, non pas seulement parce qu’ils ont été agressés mais parce qu’ils se sont retirés de la course au prestige des plus forts, « comme le rameur sans ramer ». C’est alors qu’ils ont accédé à l’autorité de ceux qui ont librement lâché prise. Et nous devons ensemble lever les yeux vers d’autres défis.

Paru dansRéforme du 22 juin 2007

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

ornement