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Attentats-suicides : violence et religion

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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

Les cultures et le différend

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Trop bien (sur le Congo)

Énorme, le Congo. Une énorme fabrique d’orages. Un énorme fleuve. Un énorme potentiel de ressources naturelles. Et là où, après une guerre civile qui a fait 4 millions de morts, je m’attendais à trouver des villes résignées aux meurtres et à l’effondrement, j’ai d’abord eu la gratitude de sentir un énorme désir de vivre. Sourire des milliers d’enfants shege, abandonnés dans les rues de Kinshasa et dormant dans les cimetières. Courage des adolescents qui élèvent leur corps, tout ce qui leur reste souvent, à la dignité de temple de Dieu. Elégance des dames agrippées aux portes des minibus. « Bayandas » poussant leurs vélos chargés de 300 kg sur 500 km pour 50 dollars, avec un foi du désespoir qui ne les empêchent pas de s’arrêter le dimanche pour entendre la gratitude d’exister : « bimpa bê », c’est trop bien ! N’est ce pas le commencement de la parole de Dieu sur le monde ? Quelle émotion pour moi d’entendre cette parole ainsi attestée, dans de telles circonstances, et avec une telle force !

Et pourtant, le Congo démocratique (ex-Zaïre) ne tient aujourd’hui que par un vide central, un effondrement des institutions. C’est un chaos qui ne tient debout que parce que les autres puissances internationales s’entrempêchent de l’accaparer. Depuis les occidentaux qui pillent le pétrole, le coltan nécessaire à nos électroniques, l’or, le diamant, en passant par les pays voisins, jusqu’aux habitants qui pillent ce qui reste, abandonnent leur famille et leur terre pour tenter d’aller trouver quelques diamants, tout est pillage. Les femmes glanent, cueillent les herbes, les chenilles et les nourrissantes larves. Je réalise combien le geste de « prendre » est essentiel à la vie, plus originaire peut-être que le don. Et qu’il y a, dans cette société sinistrée, une éthique de la prédation : on ne prend jamais tout, on prélève juste ce qu’il faut.

Comment étudier à l’Université presbytérienne de Ndesha ? Et au-delà du plaisir d’y venir avec un enfant du pays, Philippe Kabongo qui y étudia, comment puis-je prétendre y enseigner, même 15 petits jours ? Il faut retrouver, dans cette précarité générale, des gestes élémentaires : s’asseoir comme sous un arbre avec d’autres assis autour, et penser, parler, écouter. A la faculté de droit (64 étudiants dont 3 filles) j’ai tenté d’introduire à la philosophie éthique, politique et juridique de Ricœur. Un bon penseur pour aider à penser une sortie du conflit qui respecte la conflictualité de la condition humaine — j’ai aussi donné une conférence en ville, devant un public attentif, sur cette nécessaire séparation de l’histoire et de la mémoire, des morts et des vivants, dans un contexte de crise de la mémoire collective, où le monde visible est comme écrasé par un monde invisible nourri du malheur. A la faculté de théologie (50 étudiants dont 8 filles), c’était l’œuvre et la pensée de Calvin. Leur mémoire l’exige, après tout, et ils peuvent y puiser non seulement un rapport au texte biblique qui leur donne de quoi résister à un pentecôtisme envahissant et déresponsabilisant politiquement, mais aussi le sens de l’institution comme alliance et pacte. J’ai apporté des petits polycopiés (une simple copie est déjà presque hors de prix pour eux), et je compte sur la bibliothèque pour qu’ils attrapent le geste de lire ces auteurs et de continuer.

Mais la bibliothèque, qui était encore relativement bien équipée il y a 20 ans, ne reçoit plus les abonnements, et les livres fondamentaux manquent — comment sécuriser un acheminement ? Et puis le soir les étudiants doivent d’abord cultiver eux-mêmes le manioc pour préparer, à même le sol, leur unique repas du soir. Nous sommes dans les faubourgs de Kananga (ville de plus d’un million d’habitant, quasi sans voiture, qui s’éclaire à la lampe à pétrole) ; une ligne électrique à haute tension passe non loin, qui va vendre l’électricité de l’estuaire du Congo à la Zambie, parce qu’ici personne ne pourrait l’acheter. Pour l’Université presbytérienne, trois heures d’électricité sur le campus, cela veut dire chaque soir 15 litres de pétrole, soit 30 dollars.

Le premier mot que j’entends, dans la bouche de tous, enseignants, étudiants, c’est « nous sommes enclavés ». Et moi qui rêverais d’être un peu plus enclavé ! Quel partage du monde, entre ceux qui meurent de trop d’échanges et ceux qui meurent d’en manquer ! Peu à peu je comprends que c’est le point central sur lequel il nous faudra mettre le paquet. Je rêve : si l’on pouvait installer là bas une mini-station internet, avec tout ce que cela implique, ressource électrique, antenne satellite, ordinateurs, d’un clic ils pourraient aller chercher leurs informations ailleurs, nous adresser leur expérience et nous communiquer leurs idées, qui sont souvent d’une étonnante acuité. Mais il faut pour cela qu’ils apprennent à respecter et à penser leur propre expérience, à la mettre en valeur. Je rêve encore : je voudrais qu’ils ne cèdent pas trop vite aux sirènes du lointain, qu’ils reviennent plus tranquillement à la maison, je veux dire à leur propre habitat, si merveilleusement porteur de cohabitation. N’auraient-ils pas une théologie à proposer, de cela, qui soit tellement plus africaine que les dialectiques post-coloniales encore si piégées ?

Les femmes, qui portent le pays a bout de bras car c’est elles en fait qui nourrissent tout le monde, sont beaucoup plus proches de cela. Nous sommes venus, Philippe et moi, chargés aussi d’une mission envers 8 filles, auxquelles nous apportions une bourse, et nous avons bien senti ce décalage entre la compétence réelle de ces filles et la difficulté encore à se faire pleinement reconnaître dans leur Eglise. Et puis les femmes sont souvent les premières victimes d’un sida endémique contre lequel tentent de se battre, avec des moyens d’information de fortune, nos jeunes pasteurs ! J’ai parlé du pentecôtisme : mais c’est que nous avons affaire là-bas à une religion de survie, à des psychismes de rescapés. Cela s’entend dans la puissance de l’invention musicale, des chœurs qui chantent le soir sous les arbres, partout. Cela se voit dans les enseignes peintes à même chaque petit commerce, illustrées de versets. Et dans ce minibus rouillé, défoncé, surchargé, sur lequel j’ai eu le temps de lire ; « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ».

Paru dans Mission en 2006

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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