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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Les habitats et le monde

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Gagner sa vie !

Un mot domine nos campagnes publicitaires, qu’elles soient politiques ou commerciales : gagner. Il y a des individus gagnants, des équipes gagnantes, des entreprises gagnantes ; il y a aussi des villes qui gagnent, une France qui gagne, etc. Ce mot désigne un consensus enfin trouvé, une union sacrée autour d’un critère de légitimité enfin commun, Il est curieux de découvrir que l’efficacité est maintenant à elle seule une justification : il n’y a même plus besoin de « fins », les résultats justifient les « moyens ».

La nouvelle majorité morale dira : quel est cet esprit chagrin, qui refuse la règle du jeu des sociétés libres, c’est‑à‑dire précisément la difficulté tonique d’être joueur et bon joueur dans la vie ? De toute façon la vie est une loterie, et il est bien connu que dans cette grande loterie tout le monde peut gagner: ceux qui gagnent n’ont pas à s’inquiéter, parce que personne n’y perd, bien au contraire. Et il y a plus miraculeux encore : c’est que l’on peut gagner sans jamais rien perdre ; en tout cas certains le font. Si tout le monde était bon joueur, tout le monde pourrait le faire. Donnons nous donc les moyens de gagner dans tous les jeux de la vie et du monde.

Je me sens obligé de dire que cette morale là est vraiment ignoble. Mais je ne discuterai pas cette rhétorique sentencieuse et nauséabonde : que peut en effet la simple pensée contre tout ce bruit? D’ailleurs, ce ne sont pas nos arguments qui résisteront à cette mode, c’est notre bon goût. Espérons le assez éduqué, car je crains que dans nos Églises nous ayons davantage formé nos arguments que notre goût. L’exigence éthique, pourtant, n’est‑elle pas question de cœur, de style même, de goût oui, avant que d’arguments ?

Enfin et surtout, je voulais vite laisser la parole au Nazaréen vitupérant ceux qui amassent des richesses dans ce monde et feraient n’importe quoi pour se sauver par eux‑mêmes, mais ses phrases brûlantes trouent mon papier les unes après les autres. Que ferais‑je d’ailleurs que le lecteur ne puisse faire bien mieux que moi ? La mémoire la plus pâle sera déjà assez vivement colorée soudain, fût‑ce par la plus infime bribe de réminiscence des Évangiles.

Vive la fin du monde !

Mais puisque je suis venu si vite au silence, je prendrai un autre départ à partir d’ailleurs. Je veux parler des États‑Unis, où le jeu est total. Le plus grand prix du disque vient d’être attribué à un groupe de rock chantant : « ... Vous allez tous être désintégrés. Alors soit vous restez là à vous plaindre que vous n’avez pas d’argent, pas d’amour, rien; soit vous adoptez la vraie bonne attitude, vous dansez ! Et l’auteur de La pluie pourpre, grand succès cinématographique, ne craint pas de désirer voir sa petite amie « baignée d’une pluie pourpre » ! Les jeux vidéo, les clips, les bandes dessinées banalisent sans cesse l’idée d’une guerre nucléaire et l’imposent comme inévitable.

Ce n’est pas seulement un discours politique – dont je ne parlerai pas - c’est un discours religieux qui prend le relais de l’industrie de cet imaginaire triomphant où les bons héros, super-juges et super-flics débarrassent l’après nucléaire de la racaille et donnent la main à des communautés d’enfants adorables pour fonder un monde enfin pur. L’Amérique est si merveilleusement évangélisée, la Bible y est à tel point le grand Code de la culture populaire, que tout le monde peut aisément identifier « Harmaguédon », la dernière magnifique bataille qui opposera le Camp du Bien à l’Empire du Mal. La religiosité apocalyptique permet des best-sellers (pensez-y, malheureux théologiens français !). Et combien de chaînes de télévision répètent ces messages qui appellent à « voter chrétien » et ces sermons qui bénissent la guerre des étoiles ? «Game over» pour le Diable, sa partie est finie.

Allons : ne jetons pas la pierre aux U.S.A. Nous aussi, nous avons su récupérer la dérisoire débâcle apocalyptique de l’après 68. Une seule petite génération a été perdue dans le nomadisme et l’errance de « la fin du monde » si proche. Mais nous nous sommes bien réinstallés, et c’est à peine si nous avons tort. Ce qui est nouveau, c’est que l’annonce de la fin du monde serve non plus à fissurer, mais à bétonner nos empires humains, à galvaniser la grande trouille trop humaine. Et c’est ce vent-là qui souffle aujourd’hui, et qui gonfle l’imaginaire essoufflé de notre vieux continent.

Quant à nous, nous sommes ailleurs

Jésus, cependant, laissait hurler les apocalypses de son temps et quand il disait « le Royaume est proche », ne voulait-il pas dire qu’il était là, lui-même, si simplement? Cessons d’entendre « proche » dans le temps, pour entendre parfois, aujourd’hui surtout, « proche » dans l’espace. Le Royaume est là, à portée de caresse, de regard et de voix ; partout où sont les petits de ce monde qui n’ont rien à y gagner, parce qu’ils n’ont rien à y perdre.

Alors, revenons à nous. Reprenons notre respiration, Qu’importe une Église « qui gagne», si elle a perdu son âme, qu’importent tous ceux qui calculent comment remplir l’arche salvatrice de leurs Églises ou de leurs Discours 1 Qu’importent ceux qui se terrent dans le grand cinéma du monde moderne comme dans le ventre du meilleur abri, du meilleur sanctuaire ! Jeunes gens désemparés, nous avons arrêté les images, c’était trop nul... Certains ont plié leurs tentes, tandis que d’autres les dépliaient, nous sommes dispersés, nous sommes perdus dans le monde. Nous ne voulons plus nous sauver. Nous regardons le soleil à travers les peupliers, des larmes troublent encore nos regards, des nuages passent, nous regardons Dieu à travers les hommes. Là-bas des enfants affamés et superbes volent de quoi manger. Leur beauté est terrible comme un rire étranglé, comme une promesse de bonheur qui s’ignore.

« Pourquoi rester les yeux levés ? » Il n’y aura pas de guerre des étoiles, un haussement d’épaule suffit et Jésus dessinait, silencieux, dans la poussière à ses pieds. La tendresse submerge notre trouille et le Royaume est proche, enfin.

Paru dans Réforme n°2155 du 2 août 1986.

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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