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Olivier Abel

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La dernière chance

On regarde autour de soi : visiblement les gens ne savent pas encore, ne réalisent pas bien ce qui se prépare, et combien tôt ou tard nos formes de vie vont changer. La rigolade du pétrole bon marché, c’est vraiment fini, c’est définitivement fini. On peut se rassurer en ergotant sur les jeux de l’offre et de la demande : la courbe du développement mondial est en train de croiser celle de l’épuisement des ressources, qui est inflexible et ne dépend pas du marché. Depuis longtemps la vérité des prix du pétrole était cachée : le pétrole est extrêmement rare et précieux, à l’échelle géologique. Et nous vivions au dessus de nos moyens, au détriment des générations futures qui nous accuseront d’avoir pillé des trésors et manqué cette lucarne.

L’humanité avait une petite chance. Qu’avons nous fait de tous les moyens que nous avions, de ces cent années de croissance vertigineuse ? Regardez : une par une toute les courbes passent au rouge. Comme si nous étions passés par un seuil optimal des échanges, un optimum de développement urbain, de trafic aérien, d’espérance de vie, de niveau global d’instruction et de compétence, et que ces différentes courbes plafonnent et désormais retombent et régressent. Oui : il nous faudra un jour le reconnaître, nous avons manqué l’occasion de mettre à profit la formidable avancée technique et scientifique apportée par la civilisation moderne, pour passer le palier, et faire de ce qui semblait jusque là un plafond un plancher, une base commune pour l’humanité. Notre civilisation semble arriver au bout de sa courbe sans avoir su laisser place à la naissance d’une autre.

Ce n’est pas seulement un problème de gouvernance, d’intelligence des dirigeants, c’est un problème de responsabilité partagée, d’imaginaire global : il faudrait que nous changions radicalement notre image de la vie bonne, de la vie heureuse et accomplie, et même de la justice. Qu’ils sont puérils, tous ces gens habitués à bien manger, à prendre l’avion pour aller en vacances n’importe où, à voir aussitôt renouvelé tout ce qui est vieux ou abîmé, à croire que tout cela est un droit, un acquis, et que de toutes façons ça progresse. Et jusque dans l’usage de l’eau, ce besoin d’être toujours propre sur soi, nous avons pris de sales habitudes. Or ces plis pris par les corps et les mœurs sont plus lourds, plus difficiles à changer que nos installations techniques. Certes encore on a amélioré certains objets, disons qu’on a trouvé des raccourcis, des facilités. Mais nous avons beaucoup de moyens, et bien peu de contenus, d’œuvres à la hauteur de ces moyens, comme si l’absence de contraintes, la profusion des possibles nous avaient rendus passifs, conformistes et stériles.

Nous arrivons à la lisière de la grande époque du pétrole facile. Nous n’en avons rien fait, et n’avons pas préparé l’après : quand on regarde de près, il n’y a rien qui puisse s’y substituer à l’échelle des besoins mondiaux — je ne parle pas de cités-états régnant sur des territoires militarisés et soigneusement clos. Bientôt nous serons prêts à toutes les guerres et à tous les sacrifices, à imposer des famines et des dégâts démographiques gigantesques pour pouvoir mettre encore un peu d’hydrocarbures dans nos 4x4, nous déplacer encore un peu. Nous en sommes capables : nous allons même découvrir que cela fait longtemps déjà que nous le faisions sans le sentir, simplement là on sera obligé de le sentir.

Affolement, donc, non seulement les nouveaux brigandages dans les sociétés riches, non seulement les crash aériens et la facture pétrolière, mais globalement la lucarne se referme. Non seulement on plafonne mais le plafond pèse, et redescend et s’éboule, et bientôt le plancher même se dérobe sous nos pas. Notre système est fragile, et semble craquer, mais nous n’avons pas de solution encore pour le remplacer. Comment abréger le chaos qui vient, le grand éboulement ? Comment changer de moteur en plein vol ? Que faire maintenant pour profiter de l’énergie qui nous reste, du mouvement que nous avons encore pour amorcer les virages nécessaires ? Comment faire pour retrouver ce minimum de confiance en nous sans laquelle nous n’oserons rien faire ? Quand je pose ces questions, je n’entonne pas le refrain de la France nostalgique, de cette vieille Europe qui voudrait arrêter le temps et maintenir le statu quo. Le virage est mondial. L’Europe a seulement la chance de savoir que la croissance n’est pas infinie, et que rien ne peut croître si autre chose ne décline. C’est notre dernière chance.

Paru dans La Croix 20/09/05

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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