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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Savoir ne pas

L’autre soir dans le métro, revenant fatigué de discours, je me suis aperçu que mon regard s’attachait distraitement à tout ce qui était écrit. Et où que je porte mon regard il y avait des écritures, ou des images qui disaient quelque chose. J’aurais voulu fermer les yeux, me retirer d’un monde qui sans cesse offre des fenêtres vers d’autres possibilités, que nous sommes comme obligés d’envisager ? Combien parfois on aimerait ne pas savoir lire, ne pas pouvoir comprendre ce qu’une image nous suggère si visiblement, se trouver enfin planté devant des formes qui ne disent rien ! Et je me suis dit que c’était un peu le sens de la vieille morale : savoir ne pas. Ne pas lire. Ne pas manger. Ne pas téléphoner. Ne pas voyager. Ne pas acheter.

Mais n’est-ce pas ce qu’il y a de plus difficile, dans un monde où tout est ménagé pour nous ouvrir le maximum d’options possibles ? Oui, je peux, mais je ne le ferai pas. Je peux employer ce moyen technique qui faciliterait tout, mais je préfère m’en abstenir. Je peux savoir ce qui s’est passé et que l’autre ne m’a pas raconté, mais je ne veux pas le savoir. Je peux prendre, mais je ne prendrai pas. C’est peut-être le commencement de toute culture humaine, cette abstention résolue par laquelle je ne prends pas tout, j’en laisse pour les autres — et d’ailleurs aussi pour moi-même une autre fois.

Bien sûr, en effet, le « ne pas » donne de la morale un visage un peu négatif, proche de l’interdiction. Mais l’interdiction structure les équations fondamentales de nos vies : nous devons mourir, et nous pouvons tuer, mais nous ne le ferons pas. Cette promesse de ne pas faire ce que nous pourrions faire est comme le chemin qu’ouvre la vie entre deux malheurs — pour ne pas répondre au malheur par un malheur pire. Pour arrêter le mal. Tout interdit peut être interprété comme un tel chemin en zigzag. Ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. Ne pas exercer sur les autres un pouvoir tel que nous les laisserions sans contre-pouvoir contre nous. Ne pas utiliser la force comme si nous allions toujours être les plus forts. Et comme l’écrivait Simone Weil « ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis, et ne pas mépriser les malheureux. »

Et puis la peur d’interdire ne doit pas nous faire perdre de vue l’importance de la négation entendue ici comme une limite, une borne à l’illimitation. C’est qu’il est important de ne pas croire que l’on puisse tout accepter, tout désirer, tout approuver, tout promettre. Et même si on le pouvait, il est important d’apprendre non pas tant à faire qu’à ne pas faire. L’abstention est ici une formule de la prudence : ne donne pas en sorte que tu ne puisses plus donner ; ne prends pas en sorte que tu ne puisses plus prendre ; ne reçois pas en sorte que tu ne puisses plus rien recevoir ; et même, ne perds pas en sorte que tu ne puisse plus perdre. Nous avons avec ces quatre principes une sorte de carré moral négatif.

C’est ici le point de conversion de nos vies, où notre désir s’inverse. Il ne s’agit pas de se donner des limites destinées à être transgressées, comme des interdits qui susciteraient en quelque sorte l’envie de ce dont nous sommes privés. Non, c’est notre désir même qui est de ne pas. Ne pas même toujours chercher à comprendre, cesser d’expliquer, de justifier. Il ne s’agit pas de résister à la tentation, mais de ne pas y être soumis, de ne pas éprouver le possible comme une tentation.

On dira que cette vie d’abstention est ennuyeuse, et je vois bien les méfaits subis par les générations jadis soumises aux morales du « ne pas ». Mais la morale implicite véhiculée par tout ce que l’environnement nous propose aujourd’hui comme possible est trop impérieuse pour que nous ne recherchions pas désormais à l’équilibrer par une morale de la retenue, gardienne de la différence entre le possible et la réalité — au nom du souhaitable. Ce n’est pas parce que c’est possible que c’est bon. Après tout, Dieu lui-même ne s’est-il pas fait homme pour que son message puisse ne pas être reçu ?

Paru dans La Croix en avril ou mai 2009

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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