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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Une société à deux vitesses

Ce matin j’ai fait une expérience étrange. Il aurait pu s’agir d’une rencontre entre un jeune chômeur et une femme d’entreprise « surbookée », mais là c’était moi. J’avais déposé mon petit dernier à la crèche et je mettais à profit le déplacement pour faire les courses lourdes les plus urgentes pour la maison, lorsque je me suis trouvé retardé aux caisses par une vieille dame charmante qui commentait avec la caissière chaque article, au fur et à mesure qu’elle les déposait devant la caisse. C’était visiblement un rituel quotidien, incompressible. D’ordinaire, j’ai un faible pour les vieilles dames, pour leurs vies mystérieuses et leur ironie particulière. Mais là ça tombait vraiment mal : j’étais déjà en retard ! La lenteur me faisait sentir mon retard, et me rappelait tous mes autres retards, sur tous les registres !

Et soudain j’ai senti la chose comme le choc entre deux temporalités différentes, une tension nerveuse presque palpable, insoutenable, au point d’en devenir ridicule. La vieille dame n’en finissait pas de chercher sa monnaie, de la combiner au mieux. Visiblement elle avait tout son temps, et goûtait chaque échange, chaque situation. Il était vital pour elle de dépenser son temps de façon vivante : on peut mourir de devoir tuer le temps. Il y avait chez elle comme une ivresse du détail, de la lenteur, du soin menu. Etait-elle sous médicament, ou juste sous une trop grosse dose de temps vide ?

Mais par contraste ma pensée revenait se promener sur mon propre cas : pourquoi étais-je si exaspéré ? A me bien considérer je sentais que j’étais physiquement exaspéré — moralement je parvenais à me contenir, et même à sourire de ma propre impatience. Etais-je moi-même sous l’emprise d’un manque ? Le temps plein pouvait-il être devenu chez moi une addiction ? Pourquoi chaque minute d’attente, chaque action qui ne faisait pas en même temps avancer une autre action, m’était-elle si pénible ? Le temps que je ne pouvais pas accélérer m’oppressait.

Ce qui me choquait le plus, c’était le sentiment d’une violence latente, d’un lien social au bord de la rupture. Car n’est-ce pas exactement le problème de notre société ? D’un côté elle fabrique des gens stressés, pressés, qui ne parviennent pas à répondre à toutes les sollicitations, des gens qui n’ont pas un instant à eux, et de l’autre elle fabrique des gens oisifs, superflus, qui ne parviennent pas à reprendre pied dans un quelconque échange où ils soient reconnus, des gens qui n’ont plus que du temps à perdre. Nous sommes dans une société duale, coupée en deux par l’écart entre ces deux modalités du rapport au temps. Une société à deux vitesses.

On pourrait s’en tenir à ce constat, que d’un côté on a la tête de nos sociétés prise dans les nuages des communications et des déplacements rapides, et de l’autre on a les pieds qui traînent inutiles sur le trottoir. Il y aurait les « grands », mobiles et flexibles, qui peuvent entretenir plus ou moins bien beaucoup de connexions, et puis les « petits », rigides et enracinés, qui n’ont presque pas de connexions et doivent les bichonner avec fidélité. Le temps des uns serait pris dans l’accélération technique qui nous fait croire que tout est possible : mais la souffrance de nos corps montre qu’il y a une limite à cette accélération. Le temps des autres serait comme relégué à n’être que du temps mort, du temps sans valeur, du temps inemployable : et rien n’est plus foncièrement déprimant.

Mais ce qui complique encore les choses, c’est que certains sont esclaves de cette obligation pressante d'accélérer, ou d’être jetés, et que d’autres se retirent et lâchent prise tranquillement, parce qu’ils ont une luxueuse avance sur les autres. Il faudrait donc que ce soient les mêmes qui puissent entrer et sortir de l'échange, se connecter ou se déconnecter, accélérer ou ralentir. Ce sera le plus délicat des bouleversements nécessaires : comment redistribuer de façon juste les obligations et les libertés d’accélérer et de ralentir ? Ce sera aussi le plus radical.

Paru dans La Croix n°02/01

 

Olivier Abel
(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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