signature

rouge et noir
Attentats-suicides : violence et religion

Recherche sur olivierabel.fr :

 

Ce site est en voie de reconstruction

Ceci n'est pas un blog, mais...

Liens vers d'autres sites

Textes programmatiques

 

Olivier Abel

Présentation

Curriculum Vitae

Bibliographie chronologique

Programme de recherche 2011

 
Protestantisme et modernité > Exercices d’anamnèse critique

---

Le différend éthique

 

C'est parce que les questions éthiques, débordant de l'ordre privé dans l'espace public, sont le lieu de la demande de consensus et de légitimité qu'elles sont aussi celui où deviennent "actifs" certains différends profonds qui travaillent notre société. Les droits de l'homme et la république, la laïcité et l'identité collective, l'entreprise et le marché, la science et les techniques, les média et l'information, toutes ces questions sont devenues ainsi des questions d'éthique, peut–être pour contrebalancer la force des contraintes "objectives" par la véhémence d'une autre sorte d'exigences.

Par tradition et par décision le Christianisme Social ne peut que s'en réjouir : voici des décennies qu'il appelle à la conscience de la dimension sociale, structurelle et politique, d'une éthique que rien, dans la théologie protestante, ne condamne à rester rivée à l'obsession du salut individuel.

Le protestant du Christianisme Social peut toutefois se sentir légitimement "floué". Cette éthique, la voilà souvent presque rendue synonyme de bioéthique, d'éthique de la vie, là où la sacro– sainte famille est touchée par la moindre des "petites parenthèses techniques"([1]). Et cette réduction, qui sert souvent d'abcès de fixation pour un malaise éthique plus général, nous la devons d'abord à l'Eglise Catholique Romaine. Tel est le premier différend éthique que je voudrais d'entrée de jeu pointer : quand nous, protestants sociaux, pensons éthique, nous pensons "monde". Nous pensons qu'il faut remettre les questions éthiques dans le monde où elles se posent, de sorte que nos chers petits arbres ne cachent pas l'état de la forêt.

Il y a un facteur aggravant : le protestantisme français se méfie d'une excessive législation ou juridisation sur des questions où les options éthiques peuvent diverger, et où le point de vue de la majorité risque d'écraser un pluralisme irréductible de valeurs([2]). Or l'Eglise Catholique a tendance au contraire à chercher à peser sur la législation, et ne fait pas une telle différence entre une règle éthique et une "loi", au sens juridique.

Cette double–distance immédiatement prise avec le catholicisme, on l'aura remarqué, prend la mesure d'une contradiction. Ici nous reprochons à l'éthique catholique de vouloir légiférer, et là nous lui reprochions de ne s'occuper que des questions liées à la morale privée. C'est, je crois, un bon exemple du "différend" éthique entre les protestants et les catholiques : il y a un endroit où nous ne sommes pas dans le même espace, dans la même "grammaire".

1. Les différences ecclésiologiques.

Pour bien comprendre nos différences toutefois, il faut commencer par tenir entre parenthèses ce malentendu profond sur l'espace même de l'action, du jugement et de la responsabilité éthiques. Nous nous sentons alors le plus souvent bien plus proches de beaucoup de nos amis catholiques que de certains de nos frères protestants. Dans l'action sociale, sur les questions liées à l'immigration ou au chômage, nous oeuvrons souvent ensemble. Et dans l'ordre intellectuel, ils lisent Kant ou Kierkegaard comme nous et nous lisons Pascal comme eux. Que nous manque–t–il pour être la même église ? La plus souvent rien de vital, et le sentiment de l'église invisible est si fort, les autres clivages nous paraissent tellement plus graves, que la question oecuménique même ne nous intéresse plus vraiment.

Pourtant nous ne sommes pas dans la même église, et ceux–là mêmes qui critiquent le plus leur propre église sont peut–être ceux qui lui sont le plus attachés, comme à un cher vieil obstacle, comme à un fidèle ennemi. Et les Eglises campent sur leur position. Prenons l'exemple de la fécondation in vitro sans appel à un tiers extérieur au couple ("FIVETE homologue"), qui a été condamnée en mars 1987 par l'Instruction "Donum Vitae" de la Congrégation Romaine pour la Doctrine de la Foi. Comme de tels cas sont très rares, et comme les "éléments de réflexion" publiés le même mois par la Fédération Protestante de France marquent eux aussi des réserves quant aux fécondations in vitro avec appel à un élément tiers, on pourrait dire que la différence est minime. Mais ce qui nous sépare ici, ce sont des différences ecclésiologiques. J'en vois deux principales.

1.1 La loi comme "norme" de la communauté.

Dans le "monde" catholique il me semble que la "loi" n'est pas destinée à être interprétée dans l'existence, mais fonctionne plutôt comme une norme destinée à capter et à gérer l'imaginaire public, quitte à le mettre dans une situation pénale, mais banalisée, de transgression qui confirme la norme. La loi fait passer le normatif pour "normal", et cette norme est "bio–éthique", la bonne vieille morale passe enfin pour toute naturelle([3]). La norme du corps communautaire figure le rêve d'une synthèse entre les lois morales et les lois naturelles. Et donc à terme avec les lois juridiques : une anthropologie aussi universelle permet d'édicter des instructions éventuellement imposables à tous. Il n'est peut–être pas inutile de rappeler ici l'argument simple et presque brutal qui a permis de "libérer" les consciences protestantes de la tutelle de l'Eglise Catholique : les consciences, loin de pouvoir être contrôlées par les autorités temporelles ou spirituelles, ne peuvent même pas l'être par les sujets eux–mêmes, car elles appartiennent à Dieu seul.

Il faut tout de suite ajouter que l'Eglise Romaine, nonobstant les protestations de certains de ses fils, a raison. En édictant de telles "normes" elle ne perd aucun crédit, au contraire elle en gagne : à travers cet imaginaire captif elle satisfait la demande collective de simplicité, d'unité, de yaourt "nature", d'homogénéité, qui se développe dans notre monde post–industriel éclaté. Et ce faisant elle se tient sur le même terrain que l'institution médicale et marque ses positions dans la distribution du bio–pouvoir([4]).

2.2 La communication monarchique.

La différence entre l'organisation presbytérienne et l'organisation monarchique est aussi une différence dans les modalités de la communication. En ce sens la protestation des moralistes catholiques français après "Donum Vitae"([5]) est d'abord une protestation contre un renforcement du pouvoir central de Rome dans la capacité à donner des instructions sans consulter personne. Il faudrait trouver les moyens d'appuyer les catholiques qui exigent de Rome une véritable argumentation et une discussion publique, tout en sachant les limites de nos convergences sur ce front–là : l'intérêt d'une telle discussion argumentée réside pour eux dans le souci d'empêcher la rupture du corps communautaire et de la communication. Les protestants, pour leur part, habitués à des discussions argumentées, n'en attendent pas forcément un consensus; l'"excommunication" réciproque fait partie de la routine. Ainsi le statut même d'un discours "déclaré" par synode diffère des circulaires romaines.

Allons plus loin : cette différence dans l'organisation de la communication est réactivée par la révolution des médias. Comme l'écrit Régis Debray, "l'image est monarchique" ; le règne de la télévision favorise l'extrême personnalisation des autorités, à un point encore inouï. Il n'y a pas d'image d'un peuple ! De ce point de vue, les catholiques protestataires et bien sûr les protestants sont mal placés dans la course à l'audimat. Non pas qu'ils n'aient pas des "grandes gueules", mais le pluralisme constitutif de leur ecclésiologie, le principe que les réponses ne tombent pas du ciel mais sont élaborées par ceux qui "pratiquent" la question, entravent l'apparition parmi eux de grands Répondeurs ou de grands Communicants.

2. Le différend théologique.

Mais pour comprendre les raisons des différences ecclésiologiques, il faut lever la parenthèse qui porte sur nos différends théologiques. Il y a un endroit où nous ne sommes pas dans le même monde ; où employant les mêmes mots, nous ne parlons pas le même langage. Il me semble que les termes ne sont pas pris dans les mêmes oppositions. L'équation éthique pourrait être établie dans le rapport suivant, pour chaque tradition :

pensée catholique pensée protestante

NATURE / GRACE GRACE / AGIR ([6])

Dans le décalage introduit par ce différend entre les deux problématiques, voici quelques traits plus particulièrement remarquables:

2.1 Chez les uns la "morale chrétienne" est liée à un supplément spécifique qui couronne la morale naturelle universelle, tandis que chez les autres la morale chrétienne n'est qu'un manière de "rendre" grâce à Dieu.

2.2 Chez les uns la grâce n'est que le couronnement de la nature, dans l'éventail des modalités de l'agir divin ; tandis que chez les autres la grâce rompt avec l'orgueil de la loi([7]), elle recommence, elle inaugure, elle précède tout.

2.3 Chez les uns la loi est implicitement comprise comme la norme voulue par Dieu, norme ordinaire dans l'ordre de la nature, et surnaturelle dans celui de la sainteté ; tandis que chez les autres la loi consiste soit en se remémorer la grâce reçue, soit en imaginer comment agir et vivre devant Dieu. C'est pourquoi la Bible, où cette imagination fuse, peut être lue comme un livre usuel, et non comme un mystère compliqué.

2.4 La "nature" et l'"agir" définissent des genres éthiques tout à fait hétérogènes : chez les uns il y a des objets, des techniques ou des comportements qui par nature sont mauvais ou bons ; chez les autres ce qui est mauvais ou bon ce sont nos "usages" de tout cela, leur sens dans une situation précise (Calvin écrit que les objets qui ne provoquent ni cupidité ni superstition peuvent être utilisés indifféremment)([8]).

2.5 L'anthropologie catholique expose la nature humaine conçue comme obéissant à une morale universelle ; tandis que l'anthropologie protestante est considérée d'un point de vue pragmatique, comme dit Kant, c'est à dire qu'elle correspond à la diversité des figures de ce que l'homme fait de lui–même, et dont il est responsable.

2.6 Chez les uns la théologie correspondant à cette anthropologie est de type cosmologique ou "onto–théologique", il s'agit de Dieu en tant qu'Etre ; tandis que chez les autres la théologie est plutôt éthique ou "théo–praxique"(!), et il s'agit de Dieu en tant qu'Autre.

Ce différend entre les problématiques a également des conséquences stylistiques. On pourrait dire que la théologie catholique tend à intégrer ce que la théologie protestante tend à distinguer. Le langage catholique mélange allègrement les genres de langage : parler comme Donum Vitae de "l'âme de l'embryon", par exemple, c'est télescoper dans le même énoncé des termes qui relèvent de régimes différents. Le langage protestant sépare les genres à tel point que chez nous on a parfois du mal à jeter un pont entre le savoir, l'agir et l'espérer.

Si nous prenons l'exemple du suicide, le meilleur de la morale catholique sera de montrer dans le suicide une lésion du corps communautaire, dont le symptôme est une "image du corps" presque défaillante chez les suicidants([9]). Le meilleur de la morale protestante sera de désigner dans le suicide une limite au pouvoir de la loi et même une limite au pouvoir de juger : un suicide peut aussi bien manifester la volonté présomptueuse de rester maître, que l'abandon à une grâce seule capable d'embrasser notre passé, et nul n'en "sait" rien([10]).

Pour conclure ces brèves remarques, je voudrais tout de même lancer une exhortation à certains amis catholiques (mais elle concerne également certains frères protestants). Ceux qui demain se diront catholiques ou protestants ne le feront pas par pure tradition familiale. La force des mariages mixtes nous obligera heureusement à réinventer une foi et une éthique qui soit un mixte de tradition et d'imagination, d'appartenance et d'acte individuel. Le deuxième volet de ce diptyque, actuellement fermé dans nos ecclésiologies, nos théologies et nos éthiques, ne s'ouvrira que si les frontières ecclésiales, linguistiques et morales, sont transgressées.

Les frontières entre nos églises doivent devenir poreuses, parce que c'est les uns chez les autres que nous pouvons, dans une sorte d'aveu de nos faiblesses propres, découvrir les questions que nous laissons sans réponse. Un catholique découvre ainsi que la norme ecclésiale, qui structure une identité, peut aussi provoquer une obsession dévote ; un protestant découvre alors que la prédication de la grâce, qui délivre de la loi, peut aussi déstructurer la mémoire et l'identité. Nous découvrons que pour échapper au double–écueil de l'autoritarisme et du nihilisme, de la communauté envahissante et de la solitude excessive, etc., nous avons besoin les uns des autres. Je réclame le droit d'appartenir à plusieurs églises, et le devoir, pour ceux qui revendiquent ce droit, d'inventer les règles de cette pluri–appartenance.

Mais cela ne suffit pas. Pour que de tels mixtes soient possibles, il faut un minimum de tradition, accepter presque corporellement d'appartenir à une langue, à une musique ; mais aussi il faut un minimum d'adhésion personnelle, d'approbation claire. Et ici je romps la symétrie en faveur du protestantisme. Sont protestants, dirai–je, ceux qui dans le même temps : 1) Acceptent humblement d'appartenir à une tradition, qui est biblique, mais aussi bien d'autres Ecritures mêlées([11]). 2) Reçoivent l'affirmation et la puissance évangélique du pardon comme ce qui bouleverse leur existence, leur manière de se tenir devant les autres, devant Dieu. 3) Revendiquent tranquillement le droit à exercer une critique universelle et sans entrave.

Je crois que beaucoup de nos contemporains (et bien des catholiques qui se plaignent excessivement de Rome) sont protestants. Je crois que bien des protestants savent que leurs églises et leur parole sont de toutes façons à réinventer([12]). Je crois que les églises protestantes de demain rassembleront ceux qui acceptent que leur église un jour disparaîtra (la marque d'un esprit catholique inconvertible est de ne pas arriver à se faire à cette idée). Je crois que la théologie protestante rassemblera ceux qui acceptent que la théologie n'est pas un langage homogène et synthétique, mais le point où le langage humain est dispersé: et cela seul nous oblige à adopter à chaque fois la langue de l'autre. Même sur les questions éthiques. Je crois que ce n'est pas une raison pour se taire.

 

Olivier Abel

Publié dans Autres Temps n°23
(Automne 1989, n°spécial sur l'oecuménisme).

ornement

Notes :

[1]) Selon une jolie formule d'André Dumas ; voir dans Autres Temps n_14 mon article "contre la bioéthique".

[2]) Après tout, chacun est finalement seul responsable ; responsable éventuellement de ne pas s'être "responsabilisé", placé en face de la question.

[3]) Si la bioéthique, autour des questions de naissance de sexualité et de mort, a pris la place à peu près entière de l'éthique, c'est qu'elle est la moins éloignée des obligations hygiéniques qui font la seule morale des nouveaux corps et leur bonheur tout médical : ce sont ensemble les avatars de la même conception d'un Salut très privé.

[4]) "Ce bio–pouvoir a été, à n'en pas douter, un élément indispensable au développement du capitalisme ; celui–ci n'a pu ête assuré qu'au prix de l'insertion contrôlée des corps dans l'appareil de production et moyennant un ajustement des phénomènes de population aux processus économiques" (Michel Foucault, Histoire de la sexualité, Tome 1, Paris Gallimard 1984, p.185).

[5]) Une remarquable lettre collective avait été préparée dont les manoeuvres des cardinaux français ont empêché la publication.

[6]) Dans cette présentation schématique, je n'hésiterai pas à dire que Luther met l'accent principal sur la grâce en tant qu'elle rompt avec la problématique antérieure, et que Calvin met l'accent sur l'agir ouvert par cette grâce. Dans ce travail je privilégie ce dernier point de vue, mais je le crois profondément inséparable du premier.

[7]) Pour tenter une exégèse inhabituelle, disons que l'orgueil de cette loi, qui est la loi de l'échange ("ils ont déjà leur salaire"), prétend tout soumettre à cet échange : commerce, guerre, ou flatterie.

[8]) Si l'on y ajoute que les objets qui sont occasion de cupidité ou de superstition sont aussi l'occasion des passions du pouvoir, nous tenons me semble–t–il un bon critère de ce qui tombe sous le jugement éthique.

[9]) Si nous avons réduit l'image du corps à quelques clichés, ne nous étonnons pas si trop d'adolescents ou de vieillards se tuent, aux âges où cette image tremble trop. Voir à ce sujet la remarquable étude de Patrick Baudry, "Facteurs anciens et facteurs nouveaux en matière de suicide", in Concilium n_199/1985.

[10]) Voir "une appréciation théologique de Karl Barth", in Le sui–cide, Genève Labor et Fides 1971.

[11]) Il y a un protestantisme pour lequel le rapport à l'Ancien Testament et donc à la culture judaïque est essentiel. Mais l'équation tradition–évangile peut jouer par rapport à d'autres cultures (ce fut le cas avec la culture grecque, pourquoi pas avec la culture japonaise ?), d'autres langues : et même d'autres "langues de Dieu", d'autres religions. Le protestantisme permet de vivre ensemble l'appartenance et la critique.

[12]) Les églises ont deux tâches : 1) réouvrir leur mémoire liturgique, historique, éthique, leur mémoire de "lecteurs" de la Bible et du monde, en construisant des Musées vivants. 2) inventer des formes neuves qui attestent la puissance du pardon, et qui exercent la critique des possibles dans ce monde. Il nous faut inventer l'architecture publique de ces deux fonctions.