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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Supplément : textes divers

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De quoi l’homme a-t-il besoin pour être heureux ?  
Economie et bonheur

 

La crise actuelle est beaucoup plus qu’une crise financière spéculative, car ce qui se passe derrière c’est une crise de confiance, un ébranlement plus profond. Ce sont les fondamentaux de notre économie et même de notre bonheur, de nos images du bonheur, qui sont profondément en crise, et la petite crise financière actuelle n’est peut-être qu’une blague à côté de ce qui se prépare.

Le bonheur

Je commence par quelques remarques sur le bonheur. Première observation : on découvre le bonheur quand on l’a perdu. La privation du bonheur c’est le mal le plus profond. On pleure plus peut-être, dans la vie, des bonheurs perdus que des malheurs. C’est une observation que faisait Bayle, dans le problème de l’existence du malheur : pourquoi est-ce que Dieu n’a pas fait des êtres dont les fibres de plaisir ne s’usent jamais ? Pourquoi est-ce que le plaisir s’use ? Pourquoi est-ce que l’on s’habitue et que peu à peu ce qui était un plaisir devient fade.

On pourrait aussi dire avec Wilfred Monod : pourquoi est-ce qu’il y a tant de bien ? Wilfred Monod, pendant la guerre de 14-18, écrit Le problème du bien, ce livre est extraordinaire. Il y a du bon quand même, alors pourquoi, comment y a-t-il toutes ces occasions du bon ? C’est encore plus absurde que le mal.

Schopenhauer dit qu’il y a des moments où l’on a besoin d’un malheur, alors d’un petit malheur on arrive à faire un grand malheur. Et l’on pourrait dire pareil pour le bonheur : on n’a pas beaucoup de bonheur mais il y a des moments où on a besoin de bonheur, et d’un petit bonheur on peut faire un très grand bonheur. C’est une question de réceptivité, c’est une question de sensibilité.

Dans le bonheur se loge quelque chose qui est très important : le temps. Je disais tout à l’heure : on découvre le bonheur au moment où il s’achève. On peut dire en sens inverse que le bonheur, c’est la fin d’un malheur. Il y a donc quelque chose comme le temps qui apparaît. Nietzsche insiste beaucoup là-dessus. Il fonde le bonheur sur la faculté d’oublier, sur la faculté d’effacement.

Le bonheur s’observe à la traîne de nostalgie, de regrets qu’il laisse derrière lui. Mais du coup aussi au désir que nous avons de le re-prendre. C’est après coup qu’on dit : mais finalement c’était ça le bonheur, on cherche à le re-prendre, à y re-venir. Voyez, c’est un schème tout à fait biblique, c’est le schème de la nouvelle alliance.

Il n’y a pas que le temps dans le bonheur, il y a aussi le rapport à l’autre. Ce n’est pas l’enfer, l’autre. L’autre est un enfer lorsque j’ai la jalousie des autres bonheurs ou du bonheur des autres, et à l’âge du virtuel on peut tout le temps se dire qu’on est en train de rater tous les bonheurs parce que l’on est toujours en train de courir derrière les bonheurs des autres ou d’autres bonheurs possibles.

L’important, c’est l’idée du partage. Kant écrit dans La critique du jugement  qu’un plaisir esthétique n’existe qu’à être partagé, qu’à être communiqué. Il est impossible d’être heureux tout seul. La joie, c’est de partager la joie, c’est la communication. Mais, en même temps, ça pose des problèmes : en voulant partager son bonheur, ou partager l’Évangile en disant : « C’est trop bien ! » on peut vouloir l’imposer à tout prix. L’autre peut dire : non, excuse-moi, laisse-moi, je n’ai pas envie de partager ta joie. On ne peut pas obliger quelqu’un à jouir, à avoir un plaisir, c’est forcément libre. Le partage du bonheur doit donc rester résistible, et c’est ce qui fait toute la difficulté du partage du bonheur.

Peut-on partager le bonheur ?

Je crois que la crise économique dans laquelle nous sommes, au sens très large, c’est l’impuissance à partager le bonheur, à partager les biens, à partager le bon en général avec les contemporains, mais aussi les générations suivantes. Est-ce que nous ne sommes pas dans cette logique égoïste de garder le bon pour nous, tout de suite ? Il y a une sorte de « présentisme » dans le bonheur, pour moi, maintenant, et tant pis pour après !

Le bonheur tel que nous l’imaginons repose sur un mode de vie qui n’est pas généralisable et qui n’est pas durable. Après les attentats de New-York, autant Bush que Blair ont fait comme première annonce : « On ne nous obligera pas à changer de mode de vie. » J’ai envie de dire : changeons de mode de vie avant d’y être obligés. Changeons notre image du bonheur faite de vacances, de frénésie de déplacements, de fuite perpétuelle.

Cela correspond à une évolution du capitalisme. Le capitalisme mondialise pour marcher. Il a besoin de faire entrer dans l’échange de nouveaux territoires, de nouveaux biens, de nouveaux services, parce que c’est là-dessus qu’il se fait ses marges. Il a donc besoin d’ouvrir des poches nouvelles. Il a besoin de différences, il a besoin qu’il y ait encore des endroits préservés, qu’il y ait des différences de niveaux de vie, mais en même temps, il broie et nivelle les différences. Il faut donc qu’il en produise d’autres, c’est la raison pour laquelle je pense que l’on a affaire à un double processus de mondialisation : uniformisation mais aussi balkanisation avec des forteresses qui se séparent. Ce ne sont pas des processus opposés, au contraire, ils sont profondément complices.

D’un côté, on a une mondialisation, une sorte d’océan ouvert, sans attache, soyez libres soyez flexibles. Et en face il y a des territoires clos dans lesquels se protègent aussi bien des riches, qui se ferment derrière des murs, des grillages, que des pauvres, dans des ghettos, qui veulent protéger leurs différences, leur culture, leur religion, la seule chose qu’il leur reste... C’est un processus énorme, une double frénésie qui brasse tout, qui a beaucoup de conséquences, et notamment sur la pauvreté et la richesse.

D’un côté la richesse, aujourd’hui, c’est être sur un océan de connexions (internet, réseaux, adresses), avoir un fort carnet d’adresses, des connexions lointaines, rares, qui vont rapporter beaucoup. Et la faiblesse, la pauvreté aujourd’hui, c’est d’avoir très peu de connexions et d’être fidèle : quelqu’un qui n’a pas voulu quitter sa vieille maman, c’est un faible, quelle que soit sa richesse.

Les nouveaux riches nous donnent l’image de ce que devrait être le bonheur. C’est très intéressant de voir l’image de la vie accomplie, l’image du bonheur dans les différentes cultures. Quand on donne aux humains les moyens de montrer leur bêtise, leur mauvais goût et leur méchanceté, ils le font. Certaines pauvretés nous donnent des images extraordinaires de ce que peut être la vie humaine autrement. Et d’ailleurs, certains pauvres ont ce que bien des riches désirent : une vie simple, moins de trucs inutiles, etc.

Actuellement, nous avons affaire à une crise du capitalisme qui était d’une certaine manière déjà en germe dans le paradoxe protestant tel que Wesley, le fondateur du Méthodisme, le formule : « « nécessairement la religion doit produire l’industrie et la frugalité, et celles-ci à leur tour, engendrent la richesse. Mais lorsque la richesse s’accroît, s’accroissent de même orgueil, emportement et amour du monde sous toutes ses formes ».... » Il y a donc une sorte de paradoxe, le paradoxe protestant, qui est aussi le paradoxe du capitalisme productif.

En face de ce capitalisme productif, il y a un capitalisme prédateur, pilleur. Et malheureusement on a le sentiment que l’on a un équilibre entre les deux. Il y a des cultures capitalistes productivistes et il y a des cultures capitalistes prédatrices pour lesquelles l’important c’est de dépenser ; si tout le monde produit et que personne ne dépense, il n’y a pas d’économie possible. Il faut donc bien qu’il y ait un endroit où tout ça se dépense, sinon les dépenses se font dans la guerre, la dilapidation brutale. Georges Bataille observait que le protestantisme avait donné un coup d’accélérateur à la croissance, au développement, parce qu’on travaille et on ne dépense pas ; du coup, on accumule. Mais il y a des limites à la croissance, et il y a un moment où il faut dilapider ce que l’on a accumulé. Il y a un temps pour construire et il y a un temps pour détruire, il y a un temps pour bâtir et il y a un temps pour démolir. Si l’on ne pense pas que l’homme, anthropologiquement, a autant besoin de démolir que de construire, on ne peut pas comprendre l’économie.

La crise du capitalisme aujourd’hui, c’est l’épuisement d’une société de production, parce que les gens ne veulent plus tellement travailler. Il y a des limites au besoin de travailler, mais il y a aussi des limites au besoin de consommer. C’est ça qui est en train de se produire. Ce n’est pas seulement que les ménages n’ont plus confiance, c’est aussi que de toute façon, ils n’ont même plus envie de continuer à acheter tout ce que l’on voudrait leur vendre à tout prix. Pourtant l’économie a besoin qu’il y ait des acheteurs. On n’a pas trouvé de nouveau moteur pour la société que production-consommation, et on le relance sans cesse, mais il fait de plus en plus de ratés.

Derrière la question économique : d’autres craquements

Ce n’est pas seulement une petite crise financière spéculative, c’est une crise économique dans un sens beaucoup plus large : on touche des limites. Notre mode de vie, je le disais, n’est pas généralisable, n’est pas durable.

Première limite : c’est une limite énergétique. La courbe du développement mondial est en train de croiser la courbe de l’épuisement des ressources et d’abord des ressources énergétiques. L’époque du pétrole facile : c’est fini. Le plastique a modelé l’image du bonheur : tout est facile ! Mais le plastique, les hydrocarbures, le pétrole, à l’échelle galactique, c’est extrêmement rare, c’est beaucoup plus rare que l’or. En un siècle nous avons dilapidé tout ça, nous l’avons détruit. On ne sait même pas si nous aurons maintenant l’énergie pour préparer la suite, si nous aurons collectivement la force de prendre les virages compliqués qui s’imposent.

Limite énergétique de la croissance, donc. épuisement aussi des métaux, des ressources végétales, épuisement de la Terre, épuisement de l’eau. Ce sont des limites profondes. Toutes les paraboles de Jésus sur la surabondance, je ne les écoute plus que comme des métaphores à vraiment réinterpréter, je ne veux plus penser le bonheur comme abondance, ou comme surabondance.

La deuxième limite : les déchets. Les rejets, les émissions, les pollutions sont en train de devenir inassimilables par l’écosystème. Nous avons affaire à des bouleversements, notamment climatiques, qui sont encore plus proches que les bouleversements énergétiques, pour lesquels si on avait le temps on pourrait encore trouver des solutions, mais il y a les gaz à effet de serre qui vont avoir des effets sur l’agriculture, et ils en ont déjà.

Il y a une troisième limite, qui est peut-être encore plus proche, encore plus urgente : la démographie, avec des populations qui sont en très forte augmentation, avec des ambitions, un appétit de consommer. Et donc les marchandises circulent, les pollutions aussi circulent, mais aussi les frontières géopolitiques : il y a en même temps des murs qui s’élèvent, qui séparent la richesse de la pauvreté. Mais du côté de la richesse, il y a des chômeurs et des puits sans fond de pauvreté se créent ; et du côté pauvre il y a des îlots de richesse énorme, des enrichissements incroyables. La carte est donc compliquée. On va avoir des migrations, je dirais presque écologiques, des migrations pour pouvoir survivre, et des guerres. On va avoir deux formes de guerres : d’une part lorsque les grillages, les murs qui nous séparent des mondes pauvres vont s’effondrer. Et d’autre part, comme il existe ces puits de malheur à l’intérieur nos sociétés, je crois que nous allons vers des pillages : ce qui s’est passé à Kinshasa où la ville a été entièrement cannibalisée, comme ils disent, peut se produire demain à Los Angeles et après demain à Paris. Nous ne sommes pas du tout à l’abri de ça.

Ce n’est qu’un éboulement

On pourrait dire : ce n’est pas grave, l’homme est intelligent, il s’est toujours adapté, il saura s’adapter, on va investir massivement dans la recherche, on va révolutionner le mode de diffusion du savoir. Il y a quelque chose de très juste là dedans. Mais tout de même : croire que l’on puisse construire une gouvernance entièrement intelligente et que ça va suffire, c’est dangereux. C’est dangereux parce que ceux qui font cet investissement le font pour eux, tout seul : les États Unis tout seuls, la France toute seule. Tant pis pour le monde. Cette fuite en avant n’est pas généralisable. Il faut prendre le pétrole là où il est. On est dans un scénario qui prépare des guerres, qui prépare une planète foutue : en fait, c’est une impasse.

C’est aussi une impasse parce qu’il n’y aura pas toujours des solutions techniques à tous les problèmes ; chaque invention amène ses nouvelles formes d’accidents, de catastrophes. Et on ne sera pas toujours plus intelligents, capables de gérer le « encore plus de complexité ». Je dirais même que la première figure de l’intelligence c’est de mesurer à quel point nous ne sommes pas assez intelligents pour ce que nous faisons. Nous ne sommes pas assez intelligents pour la puissance de nos instruments, la puissance des processus que nous déclenchons.

En même temps, il est très important, de ne pas rentrer dans une mentalité apocalyptique : ce n’est qu’un éboulement. II faut même aider à déconstruire. C’est ça, la tâche de la pensée aujourd’hui : déconstruire, démolir doucement avant que ça s’écroule trop lourdement. C’est ce qu’a fait Calvin. Calvin n’a pas fait de commentaire de l’Apocalypse, il a fait des commentaires de tous les livres bibliques mais pas de l’Apocalypse parce que pour lui, ce n’était pas la fin du temps alors que son époque était une époque de panique. Reprenons la respiration, installons nous dans la durée : Institution de la religion chrétienne ! Voyez, le sens de la confiance, de la durée, c’est ça qui nous manque.

Mais il faut aussi que nous affrontions théologiquement le cœur de notre mythe du bonheur qui est le mythe de la croissance. C’est un mythe, c’est une religion, il nous faut le dé-mythologiser, le déconstruire. Nous rêvons de la croissance, nous croyons à la croissance, parce que notre diable, notre malheur c’est l’augmentation de l’entropie. Nous avons peur de l’entropie croissante, de la stérilité, de la mort. Notre idole, c’est la complexification, c’est la créativité, la jeunesse, le neuf. Il faut que ça bouge, il faut que ça crée : c’est devenu notre dieu. Et ça nous fait du mal, cette idolâtrie. Nous sommes entre d’un côté l’activisme : il y aura toujours une solution technique, et d’un autre côté le pessimisme : ce monde est foutu, mais ce n’est pas grave, on va remodeler la condition humaine, le corps, le sexe, la naissance, la mort, la société tout entière pour préparer un exode extra-planétaire. Cette culture-là, notre culture actuellement, c’est une gnose, une théologie, une religion, et beaucoup plus forte que nous ne le croyons. Il y a des limites à la croissance, au développement, il y a une obligation de perdre, on ne peut pas tout le temps monter en complexité et en accumulation. Nous vivons un moment de bouleversement non seulement économique mais écologique, non seulement politique et de ré-invention de la démocratie, mais finalement de bouleversement culturel, religieux, poétique, pourrait-on dire. C’est l’occasion de relancer des nouvelles formes d’économie, des nouvelles formes de politique, de démocratie, des nouvelles formes de culture.

Une poétique du déclin

Le mot de déclin est un mot philosophique que j’emprunte à Nietzsche, dans « Ainsi parlait Zarathoustra ». Zarathoustra qui était sur la montagne, et qui, comme le soleil, après avoir beaucoup reçu, après être monté, veut descendre, décliner, donner, pas tout le temps prendre. Il y a un moment où il faut donner, pas tout le temps accumuler, il y a un moment où il faut perdre. C’est ça, pour moi, l’image du déclin, une image du soleil. C’est une image que je peux mettre dans un cycle : il y a un temps pour monter et il y a un temps pour descendre. Il y a un temps pour recevoir et un temps pour donner. Il y a un temps où la vague monte et un temps où la vague décline. L’histoire est faite d’ondes. Il faudrait apprendre à monter et à descendre plus doucement, même s’il n’y avait pas de crise écologique, même s’il n’y avait pas de crise économique.

Il y a aussi, même plus profondément, une image de la vie heureuse qui fait trop de malheureux. Parce qu’il y a trop de frustrés qui n’y arrivent pas, et que même pour ceux qui y arrivent, finalement cette vie ne tient pas ses promesses ; on découvre que l’on a beaucoup sacrifié et que finalement… à quoi bon ? Ce qui est le plus dur à changer dans ce déclin, c’est d’accepter que nous ayons fait des sacrifices pour rien.

Nous pouvons changer d’opinion, et dire : d’accord, il faut changer. Mais ce qui est très difficile à changer ce sont les habitudes. Nous avons pris des sales habitudes, elles sont lourdement installées dans nos corps, dans les plis de nos corps, de nos objets ; nous avons des habitudes liées à des objets, nous aimons nos objets. Et puis nous ne sommes pas tout seuls, nous sommes avec d’autres. Les habitudes sont plus difficiles à changer que des installations techniques. Par exemple nos habitudes de nourriture, de déplacement : nous sommes drogués au déplacement ; changer cela, ce n’est pas évident. Nous avons une accoutumance à la connexion, nous avons besoin d’avoir notre dose de connexion tous les jours. Nous ne supportons pas que les choses soient trop vieilles, il nous faut vite renouveler ; il faut tout le temps que les choses soient un peu neuves, sinon on vivra mal ; on s’est déshabitué à vivre avec des choses un peu abîmées. Et en plus, il m’est difficile de changer mes habitudes tout seul, parce que je ne vis pas tout seul dans mon coin. Je ne peux pas changer mes habitudes sans que les habitudes de mes proches n’en soient modifiées. Nous sommes solidaires ; il est difficile de changer de co-habitudes. Nous avons des co-habitudes et nous sommes des co-habitants, c’est cela l’écologie, c’est cela la planète.

Il nous faut changer d’opinions, d’habitudes, et même changer de rêves, d’imaginaire. Nos images de la vie heureuse, accomplie, doivent changer. Nous devons bouleverser notre précompréhension, pas seulement nos arguments, mais les présuppositions. Ce ne sont pas les débats télévisés qui vont faire changer cela, il faut ce que Ricœur appelait une conversion de l’imaginaire. Et Ricœur disait que la seule chose qui pouvait convertir nos imaginaires, c’est la poétique. Nous avons besoin de poésie. Nous avons besoin de cinéma, nous avons besoin de prédications, nous avons besoin de toutes ces paroles qui bouleversent notre imaginaire, qui modifient profondément notre imaginaire.

Il faut sortir de l’idée de la croissance, de l’abondance, c’est-à-dire cesser de chercher le salut. Accepter d’être perdu, pour soi-même, d’être entièrement perdu. Reporter son souci sur les autres, éloigné dans le temps, dans l’espace, dans les générations.

Il me semble que, au cœur du bonheur, il y a la gratitude. La gratitude est quelque chose de fondamental dans les joies. Sentir qu’on est là par un hasard absurde. Pourquoi moi ? Rompre avec ce discours du mérite : est-ce que le spermatozoïde qui arrive le premier mérite quoi que ce soit? Toute notre administration a une psychologie du mérite. Ils pensent que s’ils sont là, c’est parce qu’ils le méritent. Il faudrait remettre une dose de hasard dans beaucoup de choses. Parce que finalement, la grâce, c’est le hasard. Un peu plus de hasard, un peu plus d’indifférence : toi ou moi, c’est un peu pareil. Remettre dans nos bonheurs un peu plus d’approbation des hasards. Et du coup, peut-être, changer ce sentiment que ce qui est heureux c’est ce qui est durable, solide. On va changer le monde, on va le rendre heureux. Stop ! On a assez changé le monde, maintenant, il faut l’interpréter un peu. Il faut accepter au contraire la fugacité, la fugacité du bonheur, la fugacité de l’action, la fugacité de la parole.

Retour sur le bonheur

Alors, finalement, de quoi est-ce que nous avons besoin pour être heureux ? Nous avons besoin, pour moi c’est une sorte d’abrégé de ce que je propose, nous avons besoin de différer ensemble. Nous ne pouvons pas être ensemble sans avoir besoin de nous opposer. J’espère qu’il y aura beaucoup de disputes. Forcément : on est ensemble à travers les différends, à travers les différences, à travers les oppositions. Mais on ne peut pas se disputer tout seul, on a besoin des autres pour se disputer, on a besoin d’être ensemble pour différer, pour se distinguer les uns des autres.

Je vais prendre ces deux mouvements, mais d’abord leur cadre : nous avons besoin d’un monde, d’une cité, d’une église qui forme le théâtre de nos existences. Avec Calvin, on peut le prendre dans l’autre sens : d’abord une église mais aussi une cité, mais finalement un monde, qui soit un espace commun d’apparition. Basile de Césarée, le fondateur des monastères cappadociens, disait à tous les anachorètes qui étaient allés se loger dans des petits trous des montagnes, dans l’Anatolie : revenez ensemble, soyez ensemble, « soyez mutuellement témoins de vos joies ! », il n’y a de bonheur que mutuel, que partagé. Donc continuez à désirer partager vos joies, votre bonheur, en dépit de l’incertaine réception que vous allez avoir, car c’est résistible. On pourrait dire : c’est résistible, on ne peut pas imposer le bonheur d’en haut, mais de proche en proche, la joie sera tellement communicable qu’on va enfin arriver à la communiquer au monde entier ! Non, pas du tout. Elle est universalisable, mais elle ne sera jamais universalisée et heureusement ! La joie irradie, comme des ondes. Et elle s’arrête, pour faire place à d’autres joies. Il n’y a pas de joie, de bonheur universel qui pourrait ressembler à une loi définitive. Il y a d’ailleurs tout le temps des décalages : entre moi et l’autre, même le plus proche. Il y a des décalages dans nos conceptions du bonheur, nous passons notre temps à nous courir les uns derrières les autres, à nous rater. Et j’ai des décalages avec moi-même : je voulais quelque chose, et quand je l’ai, ce n’est plus ça que je voulais. On n’arrive jamais au bonheur, de ce point de vue-là. Il faut donc trouver notre bonheur dans ces décalages eux-mêmes. Il faut faire du décalage, de cette différence, le lieu même du bonheur.

à partir de cet espace commun d’apparition, nous avons besoin de deux choses pour être heureux. Nous avons besoin de nous montrer. Quelqu’un qui est heureux a envie de le partager, il a envie aussi de montrer de quelle joie il est capable. « Qui dites-vous que je suis ? » cela veut dire aussi : quelle joie dites-vous que je suis ? Il faut imaginer chacun heureux. Chaque existence est une joie. C’est Whitehead qui dit cela, c’est toute la Process Theology qui développe ce genre de choses. Donc, il y a quelque chose comme un désirer s’interpréter, se connaître. C’est le fond. Un des moteurs du désir humain, c’est le désir de se connaître : « qui suis-je ? ». Et on ne se connaît pas tout seul, on se connaît devant les autres, avec les autres. Donc il faut des occasions de rencontrer, de se montrer sous plusieurs profils. Il ne faut pas qu’une seule scène, il n’y a pas que l’économie : produire, consommer. Il faut multiplier les scènes. L’église est une de ces scènes, mais il y en a tant d’autres qui sont des occasions de montrer nos talents, d’interpréter qui nous sommes, d’interpréter ce qui nous a été donné qui est d’exister. Nous sommes nés, et nous devons interpréter le fait d’exister. Il faut redonner cette chance à ceux qui l’ont perdue, ceux qui ont le sentiment qu’il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas nés. Redonner cette chance, non pas une fois, non pas trois fois, non pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois ; et il faut avoir le sentiment que ce paraître, ce droit de se montrer, c’est fondamental, ce n’est pas superficiel. La parure n’est pas superficielle. Calvin, lui-même, dit justement que la création c’est le paraître, c’est la joie de paraître, la gratitude de com-paraître, de paraître ensemble au monde. Il y a une logique non utilitariste ; c’est utile en plus, mais il y a aussi quelque chose qui n’est même pas utile : juste des parures, des plumes, pour rien. Ce n’est pas superficiel, c’est le cœur de chaque chose.

D’un autre côté, nous avons besoin non pas seulement de nous montrer mais aussi de nous retirer, de nous effacer. Le bonheur est aussi là, il y a aussi un bonheur à s’effacer. Ce qui suppose d’avoir la possibilité de se retirer. Un SDF ne peut pas se retirer, il n’a pas de lieu où se retirer. Il ne peut pas se changer : où est-ce que vous voulez qu’il se change, dans un coin, sous un banc ? Notre société doit redonner à chacun le droit, la possibilité concrète de se retirer. Il n’y a plus assez de monastères ; peut-être que le protestantisme a fermé les monastères, mais il faudrait repenser les monastères comme co-habitat, au sens que je disais tout à l’heure, comme lieu pour redonner des chances de se retirer pour pouvoir se montrer, pour pouvoir être ensemble. Pour pouvoir être dans cette vie commune, cette cité commune, il faut aussi pouvoir se retirer. Ce retrait, c’est aussi de la courtoisie : je me montre et après je me retire pour laisser la place à d’autres, la parole à d’autres. Il y a une courtoisie, une politesse de céder la parole. Il y a aussi la courtoisie, pour une génération, de se retirer à temps pour laisser l’autre génération arriver. Il y a un moment où il faut s’effacer devant les autres, devant les successeurs.

C’est une figure que je prends d’Emerson, une figure de la docilité, comme un moment où le bonheur n’est pas le bonheur de se connaître, de se chercher, de se montrer, mais le bonheur simplement d’être, d’être dans le cercle, parmi d’autres, oublieux de soi-même, tout tourné vers ce que montrent d’autres, d’autres êtres, vers ce que montre le monde. Et cette docilité, Emerson la formule ainsi, c’est une formule très mystérieuse, dans La Confiance en soi : « Quiconque a plus de docilité que moi me domine, ne lèverait-il même pas le petit doigt, je dois graviter autour de lui par la force de révolution des esprits. » Ce qui gouverne, ce n’est pas la puissance, c’est la docilité. Ou alors on pourrait dire les choses en deux temps. Il y a un temps pour gouverner : ce qui gouverne c’est ce qui se met au centre et qui prend le sceptre de la parole. Il y a aussi un temps pour se retirer et un temps justement pour la docilité ; ce qui gouverne, c’est la docilité. C’est à dire aussi la réceptivité, la passivité : recevoir les joies des autres, recréer, répéter les joies des autres, les autres joies. Et le bonheur est dans la réceptivité disait Schopenhauer : quelqu’un, même s’il n’a pas beaucoup de bonheur, peut, en voyant des bonheurs, se faire une joie bien suffisante, bien ample.

C’est pour ça que je dirais qu’il y a un rythme. Il y a le bonheur comme joie, comme joie de se montrer, comme joie d’augmenter, comme joie d’essayer. Et il y a le bonheur comme contentement, comme admiration, comme diminution. Il y a un temps où le bonheur c’est de grandir, et il y a un temps où le bonheur c’est de diminuer. Et tout cela suppose d’y être autorisé, d’être approuvé par quelque chose de plus durable que nous, et mon Dieu, je ne vois rien que la parole qui puisse approuver. Alors où est-ce qu’il y a de la parole ? Sinon d’abord dans une assemblée comme ici.

Olivier Abel

Publiédans Evangile et Liberté, n°232 oct 2009, p.9-16.

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

ornement

Verbatim des Journées d’Évangile et liberté 2008 :

De quoi l’homme a-t-il besoin pour être heureux

C’est vrai que vous avez mis dans le mille, si je puis dire, avec un thème pareil (Économie et Bonheur) et que beaucoup d’entre vous, beaucoup de gens en général dans le monde entier aujourd’hui se disent : ça fait longtemps qu’on le disait ! Et peut-être que ce que l’on disait c’était seulement une image, je crois, de cette crise financière spéculative, c’est beaucoup plus qu’une crise de financière spéculative, parce que en fait ce qui se passe derrière cette crise fiduciaire cette crise de confiance c’est quelque chose comme un ébranlement plus profond. C’est vrai que, en 1989, on a vu l’empire soviétique s’écrouler on s’est dit tout ça c’était fondé, ce qu’il y avait dedans qui donnait confiance c’était retiré, après ça tout tombe, tout peut tomber en quelques années, en quelques mois, tout peut tomber et il en est peut-être de même de l’ensemble de nos sociétés, tellement le fond de notre société est fiduciaire, est fondé sur la confiance. Donc, je crois que l’on va voir que ce sont les fondamentaux de notre économie et même de notre bonheur, de nos images du bonheur, qui ne sont pas si solide que ça, qui sont profondément en crise, et donc que, si je puis dire, la petite crise financière actuelle, n’est peut-être qu’une blague à côté de ce qui se prépare.

J’aurai sept moments, il y en a donc pour un bon moment (hihi) :

  1. une petite réflexion préliminaire sur le bonheur, quand même. On va commencer par le bonheur, qu’est-ce que c’est que le bonheur ? En quelques remarques, comme ça, une sorte de micro phénoménologie du bonheur, si vous voulez.
  2.  Je voudrais rentrer dans la question économique à travers la question : peut-on partager le bonheur ? Peut-on partager les joies, peut-on partager les biens ?
  3.  Et derrière cette question économique, je voudrais tenter de montrer qu’il y a en effet d’autres craquements, ce n’est pas que économique, ça touche d’autres choses,
  4.  et que, c’est un véritable éboulement auquel nous avons affaire. Et que, en effet, ce qui est en question c’est un mythe, que dis-je, c’est même une religion : la religion du développement, de la croissance et du développement. Une fois, j’avais soutenu ce point de vue dans le journal Réforme et j’ai eu des contradicteurs, et bien sûr, il faut contredire, c’est très bien, mais je vais essayer d’expliquer ce que j’appelle déclin.
  5.  D’ailleurs, je vais proposer, ce sera mon 5e petit moment, une poétique du déclin. Qu’est-ce que ça veut dire « décliner » ? Décliner dans un sens, justement, positif, pas dans un sens « c’est la panique, parce que... »
  6.  Et puis le christianisme, c’est quoi le christianisme dans tout ça, ça sera mon 6e moment, en fait je vais en parler tout le temps, mais c’est un moment où je vais m’arrêter particulièrement sur le christianisme, et d’ailleurs je ferai quelques citations d’un philosophe que nous aimons bien, Raphaël et moi, qui est Emerson.
  7.  Et je reviendrai, pour terminer, sur le bonheur. Donc en gros, le mouvement c’est : je pars du bonheur, je passe par la crise, et je reviens au bonheur. 

1) Le bonheur

Je commence par quelques remarques sur le bonheur, un peu sapientiale, si vous voulez, des observations. Et d’ailleurs, première observation sur le bonheur : on découvre le bonheur quand on l’a perdu. C’est une observation très très profonde de Plotin, Plotin dit : qu’est ce que c’est que le mal ? C’est la fin du bonheur. La privation du bonheur c’est le mal le plus profond. On pleure plus peut-être dans la vie des bonheurs achevés finis, perdus que des malheurs. C’est à dire quelque chose que Bayle, que tu citais tout à l’heure, avait observé justement dans le problème de l’existence du malheur, c’était une des objections que faisait Bayle, il disait : mais pourquoi est-ce que Dieu n’a pas fait des êtres dont les fibres de plaisir ne s’usent jamais ? Pourquoi est-ce que le plaisir s’use ? Rien que cela : le fait que l’on s’habitue et que peu à peu ce qui était un plaisir devient quelque chose de fade. C’est une très belle observation de Bayle sur le bonheur. Il disait : bon, bien sûr, l’homme est capable de se faire du mal, mais déjà rien que son bonheur lui-même il est de l’intérieur fragilisé par cette tendance-là.

Le bonheur on pourrait aussi le prendre sur l’autre bord, sur l’autre biais, c’est à dire que là, avec Bayle, c’est le problème du mal : comment est-ce qu’il y a du malheur sur la terre ? Mais on pourrait le prendre avec Wilfred Monod par l’autre biais, et dire : pourquoi est-ce qu’il y a tant de bien ? Wilfred Monod, pendant la guerre, avec des fils qui meurent à la guerre écrit donc, je ne sais plus combien, 1200 pages : le problème du bien : c’est extraordinaire, ce livre. J’aurais aimé que Deleuze lise ce livre, qu’il en fasse un commentaire, c’est un livre justement leibnizien : il y a du bon quand même, alors pourquoi, comment, est-ce qu’il y a toutes ces occasions du bon ? C’est encore plus absurde, si vous voulez, que le mal.

Autre observation que je veux faire, comme ça, un peu générale, c’est Schopenhauer qui fait quelques petites observations sur le bonheur, mais qui sont très très belles. Il dit, en fait, on comme des horloges et il y a des moments où l’on a besoin d’un malheur, alors même si l’on n’a pas beaucoup de malheur, un petit malheur on arrive à en faire un grand malheur. Et l’on pourrait dire pareil pour le bonheur : on n’a pas beaucoup de bonheur mais il y a des moments où, dans notre horloge, on a besoin de bonheur, et d’un petit bonheur on peut faire un très grand bonheur. C’est une question de réceptivité, c’est une question de sensibilité.

Alors, dans le bonheur se loge quelque chose qui est très important comme problème, c’est le temps. Je disais tout à l’heure avec Plotin, le bonheur, on le découvre au moment où il s’achève. On peut dire au sens inverse que le bonheur, c’est la fin d’un malheur. Quand on est délivré d’un malheur, une convalescence, c’est un bonheur. Don, vous voyez, il y a quelque chose comme le temps qui apparaît. Nietzsche insiste beaucoup là-dessus. D’ailleurs, Nietzsche fonde le bonheur sur la faculté d’oublier, sur la faculté d’effacement.

Le bonheur, donc, s’observe, je le disais tout à l’heure, à la traîne de nostalgie, de regrets qu’il laisse derrière lui. Mais du coup aussi (j’avais préparé quelques textes mais je ne vais pas les lire, ce serait trop long) au désir que nous avons de le re-prendre. Finalement, c’est après coup qu’on dit : mais finalement c’était ça le bonheur, on cherche à le re-rendre, on cherche à y re-venir. Tout le livre de Kierkegaard qui s’appelle « La re-prise » est une méditation là-dessus, un magnifique livre, le bonheur est seulement selon la re-prise, c’est un re-commencement. Et d’ailleurs, le grand livre du philosophe américain Stanley Cavell sur le cinéma Hollywoodien a étudié un genre de comédies qu’il appelle les comédies du re-mariage, et le titre du livre c’est « À la recherche du bonheur ». Les comédies du re-mariage. C’est à dire que c’est la re-prise, comment est-ce qu’on re-prend quelque chose ? Voyez, c’est un schème tout à fait biblique, c’est le schème de la nouvelle alliance.

Il n’y a pas que le temps dans le bonheur, il y a aussi le rapport à l’autre, et je vais terminer là dessus ce premier moment. Ce n’est pas l’enfer, l’autre. L’autre est un enfer lorsque j’ai la jalousie des autres bonheurs ou du bonheur des autres, et à l’age du virtuel on peut être tout le temps en train de se dire : ah il y a d’autres bonheurs possibles, on est en train de rater tous les bonheurs parce que l’on est toujours en train de courir derrière les bonheurs des autres ou d’autres bonheurs possibles. Bon, je mets ça de côté, quoi que ce soit très important dans notre imaginaire du monde virtuel d’aujourd’hui.

L’important, c’est cette idée du partage. En fait, c’est une observation que je trouve par exemple chez Kant, dans « La critique du jugement », où il dit : « un plaisir esthétique n’existe qu’à être partagé, qu’à être communiqué. Il est impossible d’être heureux tout seul. La joie, c’est de partagé la joie, c’est la communication. un homme tout seul sur une île ne penserait pas à faire des fêtes, à faire des parures, et un tout petit objet peut prendre une valeur immense économique, simplement parce qu’il est l’objet d’un immense, d’un intense partage (observation de Kant). Mais du coup, en même temps, ça pose des problèmes, on y reviendra peut-être, c’est que : vouloir partager son bonheur, vouloir partager sa joie, vouloir partager l’Évangile en disant : c’est trop bien, on peut vouloir à tout prix l’imposer, et faire écouter une musique, et à ce moment là, l’autre peut dire : non non, excuse-moi, laisse-moi, je n’ai pas envie d’écouter ta musique, je n’ai pas envie de partager ta joie. Et Kant insiste beaucoup là-dessus : l’obligation de jouir est une absurdité. On ne peut pas obliger quelqu’un à jouir, à avoir un plaisir, c’est forcément libre. Donc c’est résistible, le partage du bonheur doit rester résistible, et c’est ce qui fait toute la difficulté du partage du bonheur. Anna Harendt disait qu’il est beaucoup plus difficile de trouver des amis qui partagent des bonheurs, des joies, que de trouver des amis qui partagent des chagrins et des malheurs. Elle dit : c’est là qu’on voit les vrais amis, ils sont vraiment capables partager des joies, c’est plus difficile encore.

2) Peut-on partager le bonheur ?

Je passe à mon deuxième moment. Je crois que la crise économique dans laquelle nous sommes au sens très large, c’est l’impuissance à partager le bonheur, à partager les biens, à partager le bon en général, si vous voulez. Est-ce que l’on partage avec les contemporains, mêmes avec les proches, même dans les familles, les amis etc. mais aussi les lointains et aussi les lointains dans les générations suivantes, et ça, vous l’avez mis dans le texte liminaire de nos journées, je crois que c’est très juste : il y a ce double échec à partager avec, dans le monde aujourd’hui des contemporains dans la géographie, et partager avec : penser aux générations prochaines, est-ce que nous ne sommes pas dans cette logique égoïste, encore, de garder le bon pour nous, le bonheur tout de suite, il y a une sorte de présentisme dans le bonheur, pour moi, tout de suite, maintenant, et puis tant pis pour après !

Donc, le problème, je dirais, c’est que le bonheur tel que nous l’imaginons, repose sur un mode de vie, va avec un mode de vie qui n’est pas généralisable et qui n’est pas durable. Il n’est pas généralisable géographiquement, et qui n’est pas durable dans les générations. Et c’est la raison pour laquelle, moi, je suis très frappé du fait que autant Bush que Blair, la première chose après les attentats qu’il y a eu à New-York comme annonce : on ne nous obligera pas à changer de mode de vie. Et j’ai envie de dire : changeons de mode de vie avant d’y être obligés. Je crois, que, par exemple, notre image du bonheur : de vacances, de fuite, d’aller toujours ailleurs, d’avoir des doses de plus en plus grandes de déplacement, de cette frénésie de déplacements, c’est une des figures du bonheur, cette espèce de fuite perpétuelle et quelqu’un qui resterait sans bouger chez lui pendant des mois et des mois, aujourd’hui, c’est un héros, pratiquement, c’est un saint (hihihi), c’est très difficile.

Alors, ça, ça va avec une évolution du capitalisme. Le capitalisme, il mondialise, pour marcher, il a besoin de faire entrer dans l’échange de nouveaux territoires, de nouveaux biens, de nouveaux services, etc. parce que c’est là-dessus qu’il se fait ses marges, toutes ces conquêtes, ces frontières qui se déplacent. Donc, il a besoin d’ouvrir des poches nouvelles, une sorte d’impérialisme, c’est Rosa Luxembourg qui a insisté là-dessus. Donc, il a besoin de différences, il a besoin qu’il y ait encore des endroits préservés, qu’il y ait encore des différences de niveaux de vie, des différences de salaire, mais en même temps, il les broie et il les nivelle ces différences. Donc il faut qu’il en produise d’autre, c’est la raison pour laquelle je pense que l’on a affaire à un double processus de mondialisation, d’uniformisation mais aussi de balkanisation avec des forteresses qui se séparent, et ce ne sont pas des processus opposés au contraire, ils sont profondément complices ces deux processus. D’un côté, on a une mondialisation une sorte d’océan, d’océan ouvert, sans attache, soyez libres soyez flexibles, bougez, déplacez-vous, etc. et ça, c’est le mouvement de la mondialisation et de l’autre côté... et l’océan c’est l’océan du marché, mais c’est aussi... Le protestantisme est une religion océanique, une religion du « larguez les amarres, partez, allez ailleurs » et puis il y a en face des territoires, on pourrait dire fermés, clos, des terres, c’est une vision plus terrestre, plus paroisse, dans lesquelles, justement, se protègent aussi bien d’ailleurs des riches qui se ferment derrière des murs, des grillages, des « gated communities », et d’autre aussi des ghettos de pauvres qui veulent protéger leurs différences, leur culture, la seule chose qu’il leur reste, leur religion,... je ne sais quoi, leur irrédentisme. Voilà ça, c’est un processus énorme, une double frénésie qui brasse tout qui a beaucoup de conséquence, et notamment sur la pauvreté et la richesse. Parce que, d’un côté les nouveaux riches ce sont des gens qui ont tellement de connexions, qui sont sur un océan de connexions (internet, connexions de réseaux, d’adresses), la richesse, aujourd’hui, c’est avoir un fort carnet d’adresses, avoir beaucoup de bonnes relations, et du coup, de pouvoir laisser tomber des adresses inutiles pour pouvoir développer de bonnes adresses, celles qui sont utiles, les connexions lointaines, rares, qui vont rapporter beaucoup, parce que justement, elles sont rares. Et la faiblesse, la pauvreté aujourd’hui, c’est de ne pas avoir beaucoup de connexions, avoir très peu de connexions et d’être fidèle, quelqu’un qui n’a pas voulu quitter sa vieille maman, parce que c’est grave... c’est un faible, aujourd’hui, quelle que soit sa richesse, je dirais, en fait, quelque part, c’est là le nouveau paysage qui se dessine de la pauvreté et de la richesse, de la force et de la faiblesse, c’est celui-là. Et peut-être quand même, ceci dit, par rapport au bonheur, c’est notre thème en filigrane, je crois que c’est intéressant de voir ce qui se passe là où il y a des richesses qui s’accumulent, là où il y a des nouveaux riches. Les nouveaux riches nous donnent l’image de ce que devrait être le bonheur dans une société donnée. Alors, c’est quoi les nouveaux riches en France, qu’est-ce qu’ils font ? Que font les nouveaux riches aux États-Unis, que font les nouveaux riches au Brésil, en Turquie, en Chine, etc. ? Ils n’en font pas la même chose, de leur richesse. C’est très intéressant de voir l’image du succès, l’image de la vie accomplie, l’image du bonheur dans les différentes cultures. Et du coup, quand on donne aux humains les moyens de montrer leur bêtise, leur mauvais goût et leur méchanceté, ils le font (hihi, c’est un peu méchant, mais...). C’était Pasolini dans « Les lettres luthériennes » qui disait : finalement nous avons nous tous, en Italie, depuis les communistes jusqu’à la Démocratie Chrétienne, et même les fascistes, eu un tort, on voit que la génération actuelle est malheureuse et il faut comprendre quel est notre tort commun, et il remonte au présupposé suivant, qu’ils avaient tous partagé à la génération d’avant : c’est que la pauvreté est le pire des malheurs. Non, la pauvreté n’est pas le pire des malheurs. Alors bien sûr, il faut se battre contre la pauvreté. Moi, j’aime bien que l’Europe ait quand même cela en commun de chercher à combattre la pauvreté. Mais il faut en même temps, tout en combattant la pauvreté, en faisant quelque chose de fondamental dans la solidarité, dans la cohérence de nos politiques, avoir toujours à l’idée que la pauvreté n’est pas le pire des malheurs. Et que de la même manière que les nouveaux riches interprètent, donnent une image de ce qu’est la vie heureuse, qui est une image parfois terrifiante, et bien peut-être que certaines pauvretés, allez faire un bon photographe qui irait prendre des photos de la manière diverse d’interpréter la pauvreté dans les différentes cultures du monde, nous donnerait des images extraordinaires aussi de ce que peut être la vie humaine autrement. Et je pense que parfois, d’ailleurs, dans certains pays, certains pauvres, je ne vais pas faire non plus justement ni du misérabilisme ni de l’esthétique, mais certains pauvres ont ce que bien des riches désirent, justement une vie relativement simple, moins de connexions, moins de trucs inutiles, etc. je vais y revenir car cela me semble très important. Je crois qu’actuellement, nous avons affaire à une crise du capitalisme qui est une crise qui était d’une certaine manière déjà en germe dans le paradoxe protestant tel que Wesley, le fondateur du Méthodisme, le formule : « nécessairement la religion doit produire l’industrie et la frugalité, et celle-ci, si l’on est religieux, si l’on est vraiment des bons chrétiens, on est en même temps travailleurs et sobres. Donc celle-ci à leurs tours engendre la richesse, mais lorsque la richesse s’accroît, s’accroissent de même orgueil, emportement, sous toutes ses formes... » Il y a donc une sorte de paradoxe, le paradoxe protestant si vous voulez, qui est aussi le paradoxe du capitalisme productif. La seule chose, c’est qu’en face de ce capitalisme productif, il y a un autre capitalisme qui est un capitalisme prédateur, pilleur. Et malheureusement on a le sentiment que l’on a un équilibre entre les deux. Il y a des cultures capitalistes productivistes et puis il y a des cultures capitalistes prédatrices, pour lesquelles l’important c’est de dépenser, en gros les USA ont été la danseuse du monde, ils dépensaient, mais en même temps, c’est très important, si tout le monde produit et que personne ne dépense, il n’y a pas d’économie possible. Il faut donc bien qu’il y ait un endroit où tout ça se dépense, sinon les dépenses se font dans la guerre, la dilapidation totale, brutale, c’est quelque chose qu’observait Georges Bataille Leloff (21 :10 ?) observait que, justement, le protestantisme avait donné un coup d’accélérateur à la croissance, à l’accumulation, au développement, parce que, justement, avec ce que disait Wesley : on travaille et on ne dépense pas, du coup, on accumule, mais il y a des limites à la croissance, et il y a un moment où il faut dilapider ce que l’on a accumulé, on ne peut pas toujours continuer à accumuler, il faut le dépenser, il y a une part de dépense, une part que Bataille appelait une part maudite, une part de destruction, il y a un temps pour construire et il y a un temps pour détruire, il y a un temps pour bâtir et il y a un temps pour démolir. Et si l’on ne pense pas que l’homme, anthropologiquement, a autant besoin de démolir que de construire, on ne peut pas comprendre l’économie. Il y a un besoin de dépense, un besoin de dilapidation. Un besoin de détruire, un besoin de rompre, un besoin de casser tout, un besoin de jeter la maison par la fenêtre, comme disent les Espagnols. Donc, voilà, il y a cet équilibre difficile. Et je pense que, justement, aujourd’hui la crise du capitalisme, c’est l’épuisement d’une société de production, parce que les gens ne veulent plus tellement travailler, il y a des limites au besoin de travailler, mais il y a aussi des limites au besoin de consommer. Je dirais qu’il y a une génération qui arrive à la consommation, toute contente, qui achète, qui achète qui achète, et puis bon : au bout d’une ou deux générations comme cela, on arrête, on n’y croit plus, ça ne peut plus être le moteur. C’est ça qui est en train de se produire. Ce n’est pas seulement que les ménages n’ont plus confiance, mais c’est aussi que de toutes façons, ils n’ont même plus tellement envie de continuer à acheter tout ce que l’on voudrait à tout prix leur vendre. Mais pourtant l’économie a besoin de cela, elle a besoin qu’il y ait des acheteurs. Les acheteurs, d’abord, s’ils sont chômeurs, ils n’ont plus d’argent pour acheter. Et puis même quand ils ont l’argent, ils ont moins envie d’acheter, même s’ils pouvaient le cœur n’y est pas. Notre trésor, notre véritable trésor n’est plus là, c’est pour cela que je dis que l’on a un problème. On n’a pas trouvé de nouveau moteur pour la société que production-consommation, et pourtant, celui-là, on le relance, on le relance mais il fait de plus en plus de ratés. C’est pour ça que je dis qu’il y a de tout autres craquements.

3) Derrière cette question économique, il y a d’autres craquements

Ce n’est pas seulement une petite crise financière spéculative, c’est une crise économique dans un sens beaucoup plus large, on touche des limites. Notre mode de vie, je disais, n’est pas généralisable, n’est pas durable. Première limite : c’est une limite énergétique. La courbe du développement mondial est en train de croiser la courbe de l’épuisement des ressources et d’abord des ressources énergétiques. L’époque du pétrole facile : c’est fini, qui donnait toute une image bonheur, le bonheur, il est facile, le pétrole était facile, le plastique en gros le plastique est l’image, tout est plastique, on peut tout refaire, tout modelable. Le plastique a été, je dirais, a modelé l’image, a moulé l’image de bonheur, tout est facile, bon ! C’est facile de faire un meuble, c’est facile de faire n’importe quoi, on peut tout imiter avec du plastique, je dis ça, j’ai une grande admiration pour le plastique, j’aime beaucoup le plastique. Je trouve que le plastique est quelque chose de très rare, beaucoup plus rare que le verre, enfin bon, justement il faut faire un éloge, et dire : attendez mais le plastique, les hydrocarbures, le pétrole, à l’échelle galactique, c’est extrêmement rare, c’est beaucoup plus rare que l’or, beaucoup plus rare, donc en un siècle nous avons dilapidé tout ça. Nous l’avons détruit. Nous avions là une plateforme, une occasion pour préparer autre chose, on a tout liquidé. On ne sais même pas si nous aurons maintenant l’énergie pour préparer la suite. Si nous aurons collectivement la force de prendre les virages compliqués qui s’imposent. C’est fou, quand même d’avoir utilisé, d’avoir manqué cette lucarne pour l’humanité, pour l’avenir de l’humanité.

Donc, limite énergétique de la croissance, donc démondialisation, relocalisation, etc. épuisement aussi des métaux, des ressources végétales, épuisement de la Terre, épuisement de l’eau. Ce sont des limites profondes.

Donc c’est ici la deuxième image : le plastic, autre image du bonheur qui s’éboule, et avec ça, l’abondance. C’est inépuisable, la nature est inépuisable. Toutes les paraboles de Jésus sur la surabondance, je ne les écoute plus que comme des métaphores à vraiment réinterpréter, je ne veux plus penser le bonheur comme abondance, ou comme surabondance. C’était un des lieux de ma dispute avec Ricœur, Ricœur continuait à penser que la (...25 :29) de Jésus : c’est la surabondance. Moi, je me méfie. J’y reviendrai tout à l’heure.

Et puis, les déchets. Deuxième limite : les déchets, les rejets, les émissions, les pollutions sont en train de devenir inassimilables par l’écosystème, donc nous avons affaire à des bouleversements, notamment des bouleversements climatiques qui sont encore plus proches que les bouleversements énergétiques, pour lesquels on va encore trouver des solutions, si on avait le temps on pourrait encore trouver des solutions, mais là, il y a les gaz à effet de serre qui vont avoir des effets sur l’agriculture, ils en ont déjà, ce n’est pas hors sol. Toutes nos constructions reposent sur l’agriculture, quand même, parce qu’il faut bien nourrir, d’abord, et si le sol est attaqué, pfiou, toute la construction s’écroule complètement. Et là, il y a une limite écologique.

Et puis, il y a une troisième limite, qui est peut-être encore plus proche, encore plus urgente, c’est que : il y a une démographie qui augmente et avec des populations qui sont en très forte augmentation et avec des ambitions, un appétit, justement, de consommer etc. et donc les marchandises circulent, d’ailleurs les pollutions aussi circulent mais aussi les frontières géopolitiques, il y a en même temps des murs qui s’élèvent, qui séparent la richesse de la pauvreté, mais du côté de la richesse, il y a des chômeurs et donc il y a des puits sans fond de pauvreté qui se créent du côté riche, et du côté pauvre il y a des îlots de richesse énorme, des enrichissements incroyables, donc vous voyez, la carte est compliquée. Donc, je dirais on va avoir deux figures de ce qui se prépare qui sont des migrations, je dirais presque écologiques, des migrations pour pouvoir survivre, de populations qui vont devoir survivre, et les guerres, Gaston Boutou ( ?27 :08) disait que les guerres sont des migrations dans l’au-delà. On va avoir deux formes de guerres : on va avoir les formes de guerres lorsque les grillages, les murs qui nous séparent des mondes pauvres vont s’effondrer, lorsque ces grillages vont s’effondrer, on a beau les faire de plus en plus forts. Il faut voir que nous sommes actuellement en train de faire l’inverse de ce qu’était la société totalitaire nazi ou soviétique qui était, comme l’analyse Anna Harendt, très dure du côté de l’intérieure mais très douce à l’extérieur, donc on rentre par enthousiasme, et après il y a un cliquet et c’est dur. On rentre dans un part de plus en plus dur : le parti, les jeunesses hitlériennes ; le parti, les sections d’assaut, les SS, on rentre dans des noyaux de plus en plus durs à l’intérieur. Ce qui se passe actuellement, c’est l’inverse : c’est très doux à l’intérieur mais c’est très dur à l’extérieur. Quand on sort, chaque fois, on ne peut pas revenir, il y a des cliquets qui font que l’exclusion, ce qu’on appelle l’exclusion, on ne peut plus revenir, c’est de plus en plus dur. Ça, c’est le grillage, et puis l’autre figure, c’est justement parce que ces cliquets, cette dureté c’est aussi dans ces puits de malheur à l’intérieur nos sociétés de contamination de malheur à l’intérieur de nos sociétés, d’effondrements, ça va être le pillage. Je crois que nous allons vers des pillages, qu’est ce qui s’est passé à Kinshasa où la ville a été entièrement cannibalisée, comme ils disent, c’est des choses qui peuvent se produire demain à Los Angeles et après demain à Paris. Nous ne sommes pas du tout à l’abri de ça.

4) Ce n’est qu’un éboulement

Quatrirème point, j’en suis au milieux, et bien tout ça ce n’est qu’un éboulement, c’est le titre d’un article que j’ai fait dans La croix en 2003, que j’ai repris en développant dans Esprit en 2007 : « Ce n’est qu’un éboulement. »

Alors d’abord on pourrait dire : de toute façon, ce n’est pas grave, l’homme est intelligent, il s’est toujours adapté, il saura s’adapter, on va investir massivement dans la recherche, dans la connaissance, et on va révolutionner le mode de diffusion du savoir, accélérer la recherche et il y a quelque chose de très juste là dedans. Moi, je ne voudrais surtout pas que l’on en vienne, après avoir idolâtré la science, qu’on en vienne à abominer la science, à mépriser même seulement la science. Il y a aujourd’hui en France un mépris de la culture scientifique que je trouve très grave, très dangereux. Pas seulement d’ailleurs en France, c’est général, regardez comment l’administration Bush a traité les experts en climat, c’est de la pure propagande, un mépris pour la science mais terrifiant quand même, il faut sentir que c’est général. Et encore, avant-hier jeudi, au comité national d’éthique, on prépare les vues pour la révision des lois de bioéthique, et au passage, je vois une petite phrase « la science a pour but d’améliorer la condition humaine ». Voyez, cette espèce de narcissisme : la science c’est purement un instrument, c’est technique, c’est juste pour mieux vivre, pour être mieux. Là, je trouve qu’il y a quelque chose qui manque complètement, c’est ce désintéressement d’une science qui d’abord me parait émerveillement pour savoir, pour connaître simplement.

Mais je pense quand même : croire que l’on puisse construire une gouvernance entièrement intelligente et que ça va suffire, et bien, c’est dangereux. C’est d’abord dangereux parce que ceux qui font cela, cet investissement, ils le font pour eux, tout seul : les États Unis tout seuls, la France toute seule. On rassemble le maximum d’énergie, le nucléaire, etc. pour s’en sortir tout seul, tant pis pour le monde. Donc des sociétés maîtresses de leur  approvisionnement énergétique, dans une sorte de fuite en avant pour faire la jonction avec les recherches techniques qui permettront peut-être dans 60 ans de trouver la fusion nucléaire ou d’autres choses. Et bien de toute façon, cette fuite en avant n’est pas généralisable. Ils pensent que c’est plus facilement généralisable qu’un changement de mode de vie, bien sûr c’est beaucoup plus facilement généralisable, c’est technique donc ça s’impose, une fois, qu’on a trouvé le truc mais l’humanité entière ne peut pas être sauvée comme ça, si je peux  dire, actuellement, parce que ça suppose, cette fuite en avant technique, ça suppose la guerre, ça suppose d’avance, d’accepter qu’il va y avoir des millions de morts. Il faut prendre le pétrole là où il est, donc ça fait des guerres. On est dans un scénario qui prépare des guerres, qui prépare une planète foutue, en fait, donc c’est une impasse. C’est aussi une impasse parce qu’il y a très grande instabilité toutes nos techniques et de même de notre psychisme, de notre intelligence. Il n’y aura pas toujours des solutions techniques à tous les problèmes techniques, chaque invention technique amène ses nouvelles formes d’accidents comme disait Virilio, ces nouvelles formes de catastrophes, et puis, psychiquement, on ne sera pas toujours plus intelligents et plus collectivement intelligents, capables de gérer le « encore plus de complexité », de plus en plus loin de nos pieds. Maintenant nous sommes quand même encore bêtes comme nos pieds, si je puis dire, on est avec nos pieds, on est là, on est là plus bas qu’on ne croit. Je dirais même que c’est ça la première chose, la première figure de l’intelligence, aujourd’hui, c’est de mesurer à quel point nous ne sommes pas assez intelligents pour ce que nous faisons. Nous ne sommes pas intelligents à la hauteur de la puissance de nos instruments, de la puissance des processus que nous déclanchons. Nous avons trop de connexions même, je dirais, dans nos vies de tous les jours, nous sommes dépassés par nos connexions... donc voilà. Alors, je dis : ce qu’un éboulement parce que j’évoque la figure de Tintin, Tintin dans « l’étoile mystérieuse » qui attend la fin du monde, vous savez ? C’est la fin du monde qui arrive, je ne sais pas si vous vous rappelez de cette scène, et puis tout s’écroule autour de lui, et puis il part, et on le voit traverser la rue en chantant, tout le monde est absolument atterré, et lui : hourra, ce n’est qu’un tremblement de terre. Ce n’est pas la fin du monde, ce n’est qu’un tremblement de terre. Et bien voilà, ce n’est pas l’apocalypse, tout ça, ce n’est qu’un éboulement. Ce n’est pas l’apocalypse, c’est très important, de ne pas rentrer dans une mentalité apocalyptique, ce n’est qu’un éboulement, il faut aider même, d’une certaine manière à déconstruire, c’est ça, la tâche de la pensée aujourd’hui, c’est de déconstruire, c’est de démolir, doucement, doucement. Justement essayer de déconstruire avant que ça s’écroule trop lourdement. Calvin, c’est qu’il a fait. On entre bientôt dans le cinq centième anniversaire de la naissance de Calvin, Calvin n’a pas fait de commentaire de l’Apocalypse, il a fait de commentaire de tous les livres bibliques mais pas de l’Apocalypse parce que justement pour lui, ce n’est pas de fin du temps alors que son époque est l’époque de panique : installons-nous, reprenons la respiration, installons nous dans la durée, « Institution de la religion chrétienne », voyez, le sens de la confiance, de la durée, c’est ça qui, à mon sens, nous manque. Ça nous manque, mais il faut aussi que nous affrontions théologiquement le cœur de notre mythe du bonheur aujourd’hui qui est le mythe de la croissance et du développement. Quand je dis que nous devons l’affronter théologiquement c’est parce qu’en effet, c’est un mythe, c’est une religion, il nous faut le dé mythologiser, le déconstruire. Ce mythe, et bien en gros : nous rêvons de la croissance, nous pensons la croissance, nous croyons à la croissance, parce que notre diable, si je puis dire, notre mal, notre malheur c’est l’entropie. Nous avons peur de l’entropie, de la stérilité, de la mort. Notre idole, c’est la nég-entropie, la complexification, c’est la créativité, c’est la jeunesse, c’est le neuf, c’est la thermodynamique, il faut que ça bouge, il faut que ça crée : c’est ça notre idole, c’est devenu notre dieu. C’est devenu notre inhumain, parce que ça nous fait du mal, cette idolâtrie, cette peur que nous avons de l’entropie et de la mort elle nous conduit à tuer, elle devient meurtrière. Et donc, nous sommes entre d’un côté l’activisme : il y aura toujours une solution technique, et en même temps un pessimisme : ce monde est foutu, ce monde est perdu, mais ce n’est pas grave, on va remodeler la condition humaine, le corps le sexe, la naissance, la mort, la société tout entière pour préparer un exode extra-planétaire. Voilà, je dis, c’est culture-là, c’est notre culture actuellement, c’est une gnose, c’est une théologie, c’est une religion, elle est très forte, elle est beaucoup plus forte que nous ne le croyons, elle est très puissante, elle manage énormément de choses, Jean-François Liotar, un philosophe que j’apprécie, avait bien pointé ça, il y a déjà une vingtaines années, c’est une sorte d’intelligence libérée du corps, libérée de la finitude, et justement c’est là que je reviens avec Bataille, il y a des limites à la croissance au développement, il y a un moment où... ce n’est pas sans fin, il y a une obligation de perdre. Et justement, si la réforme voulait tout le temps différer cette dépense, cette dissipation et bien justement on va aller vers des guerres de plus en  plus totales, des dissipations de plus en plus totales parce que l’on ne peut pas tout le temps monter en complexité et en accumulation. Donc je dirais, nous vivons un moment épique, un moment de bouleversement non seulement économique mais écologique, non seulement politique et de ré-invention de la démocratie, mais finalement de bouleversement culturel, religieux, poétique, on pourrait dire. C’est l’occasion, justement, de relancer des nouvelles formes d’économie, des nouvelles formes de politique, de démocratie, des nouvelles formes de culture.

5) Une poétique du déclin

Je veux développer un petit peu maintenant au cinquième moment, c’est poétique du déclin. Le mot de déclin, c’est un mot philosophique, c’est un mot que j’emprunte à Nietzsche, dans « Ainsi parlait Zarathoustra », le premier chapitre commence par : Zarathoustra qui était sur la montagne, et qui, comme le soleil, après avoir beaucoup reçu, après être monté, il veut descendre, il veut décliner, il veut donner, pas tout le temps prendre, il y a un moment où il faut donner, pas tout le temps accumuler, il y a un moment où il faut se dissiper, où il faut perdre. C’est ça, pour moi, l’image du déclin, une image du soleil. C’est-à-dire que, en gros, c’est une image que je peux mettre maintenant dans un cycle, il y a un temps pour monter et il y a un temps pour descendre. Il y a un temps pour recevoir et un temps pour donner. C’est ce cycle, il y a un temps où la vague monte et un temps où la vague décline. Il y a des vagues, des ondes, l’histoire est faite d’ondes. Une vague qui voudrait tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps monter, elle va beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup tomber. C’est ça qui se passe. Donc il faudrait apprendre plus doucement à monter et à descendre. En gros, même s’il n’y avait pas de crise écologique, d’épuisement, de rejets, même s’il n’y avait pas de crise économique d’inversion des courbes du progrès. Progrès de la santé : oui mais finalement il y a des limites à cette progression dans la santé, cela finit par faire de nouveaux problèmes. La courbe de l’urbanisation : la ville urbanisait, elle civilisait, mais maintenant la ville n’urbanise plus, elle ne civilise plus, donc il y a des limites à nos courbes. Crise politique. Et bien il y a aussi, même plus profondément, une culture malheureuse, une image de la vie heureuse qui fait trop de malheureux. Parce qu’il y a d’abord trop de frustrés qui n’y arrivent pas, et que même ceux qui y arrivent, finalement cette vie ne tient pas ses promesses, on a fait beaucoup de sacrifices, on découvre que l’on a beaucoup sacrifié pour ça et que finalement à quoi bon est-ce que l’on avait sacrifié tout cela ? Donc c’est ça qui est plus difficile, le plus dur à changer dans ce déclin. C’est d’accepter que nous avons fait des sacrifices pour rien. Parce qu’une fois que l’on est enclenché, on a envie d’aller un peu plus loin dans le sacrifice pour au moins avoir ce pour quoi on a beaucoup sacrifié, c’est normal. Encore, nous pouvons changer d’opinion, dire : d’accord, il faut changer. Mais ce qui est beaucoup difficile à changer ce sont les habitudes. Nous avons pris des sales habitudes, les habitudes sont lourdement  installées dans nos corps, dans les plis, dans les replis de notre corps, de nos corps, de nos objets, nous avons des habitudes qui sont liées à des objets, nous ne sommes pas tout seuls, nous sommes avec des choses, nous aimons nos choses. Nous avons nos objets. Et puis nous ne sommes pas tout seuls, nous sommes avec d’autres. Justement, c’est ça l’idée, le problème c’est que les habitudes sont plus difficiles à changer que des installations techniques, on pourra changer toutes les installations techniques, nos habitudes sont lourdes à changer. Par exemple nos habitudes de nourriture, de déplacement, je disais tout à l’heure, nous sommes drogués au déplacement, nous avons une accoutumance au déplacement, pour changer cela, ce n’est pas évident. Nous avons une accoutumance à la connexion, nous avons besoin d’avoir notre dose de connexion avec tel ou tel ou tel tous les jours. Nous ne supportons pas que les choses soient trop vieilles, il nous faut vite renouveler, il faut tout le temps que les choses soient un peu neuves, et sinon, on vivra mal, on s’est déshabitué à vivre avec des choses un peu abîmées. Se laver : mon Dieu, combien on se lave, c’est ce que j’appelle une sale habitude. Et en plus, c’est difficile de changer mes habitudes tout seul, parce que je ne suis pas un petit individu tout seul, qui vit tout seul dans mon coin. On est avec d’autres, donc je ne peux pas changer mes habitudes sans que les habitudes de mes proches n’en soient modifiées. Donc nous sommes solitaires (solidaires ?) ce qui est beaucoup plus difficile c’est de changer de co-habitudes. Nous n’avons pas d’habitudes solitaires mais des co-habitudes, nous avons des co-habitudes et nous sommes des co-habitants, c’est ça l’écologie, c’est ça la planète : nous sommes des co-habitants. Nous sommes des habitants et nous sommes des co-habitants.

Il nous faut changer d’opinions, il nous faut changer d’habitudes, il nous même changer de rêves, je dirais, d’imaginaire. Nos images, justement, de la vie bonne, de la vie heureuse accomplie doivent changer. Nous devons bouleverser notre précompréhension, pas seulement nos arguments, mais les présuppositions. Ce ne sont pas les débats télévisés qui vont faire changer ça, il faut ce que Ricœur appelait une conversion de l’imaginaire. Et Ricœur disait que la seule chose qui pouvait convertir nos imaginaires, c’est la poétique. Nous avons besoin de poésie. Nous avons besoin de cinéma, nous avons besoin de prédications, nous avons besoin de toutes ces paroles qui bouleversent notre imaginaire, qui modifient profondément notre imaginaire.

6) Le christianisme

Alors, le Christianisme dans tout ça, c’est mon 6e point. Je dirais justement que c’est le sens, c’est la fonction de la communauté ecclésiale, de la communauté chrétienne, mais aussi simplement de la parole, justement de mettre au centre la parole.(41 :41) Je veux lire justement deux ou trois passages de la « divinity school adress » de Emerson, donc c’est une harangue prononcée devant les élèves de dernière année de la faculté de théologie de Cambridge donc à Harvard si vous voulez , en juillet 38 par Emerson, c’est un texte traduit, je crois, par Raphaël ou co-traduit par Rapaël, je ne sais pas quelle version j’ai. « Si un homme a le cœur juste, alors dans cette mesure, il est ? et Dieu ? (42 :08). La sécurité de Dieu, l’immortalité de Dieu, la majesté de Dieu, pénètrent en cet homme avec la justice. Si un homme dissimule, trompe, il se trompe lui-même, et perd la connaissance avec son propre être, à la vue de la beauté absolue, un homme adore en totale humilité, chaque pas fait si bas est un pas vers le haut, l’homme qui se renonce, revient à lui. » Deuxième fragment : « Un seul esprit est partout actif dans chaque rayon de l’étoile, dans chaque vaguelette de l’étang, et tout ce qui s’oppose à cette volonté est partout entravée et bafouée parce que les choses sont faites ainsi et pas autrement. Le bien est positif, le mal n’est que privatif, pas absolu. Il est comme le froid qui est privation de chaleur, tout mal n’est que mort ou non entité. La bonne volonté est absolue et réelle, un homme a autant de vie qu’il a de bonne volonté. » En fait, la bonne volonté, c’est de la docilité, je vais y revenir tout à l’heure.

Un autre fragment un peu plus loin : « Quelle plus grande calamité peut accabler une nation que la perte du culte (le culte, le culte au temple) alors toute chose tombe en décadence, le génie quitte le temple pour hanter le Sénat ou le marché. La littérature devient frivole, la science est froide, l’œil de la jeunesse n’est point éclairé de l’espérance et le grand âge est privé d’honneurs, la société vit pour des babioles et quand les hommes meurent, nous ne les mentionnons même pas. L’immobilisme de la religion, l’hypothèse acceptée que les temps de l’inspiration sont passés, que la Bible est close, la peur de rabaisser le caractère de Jésus en le représentant comme un homme, tout cela indique avec une clarté suffisante la fausseté de notre théologie. C’est la charge d’un prédicateur véridique de nous montrer existe et non qu’il a existé, qu’il parle et non qu’il a parlé. » Encore un autre fragment : « Permettez moi de vous recommander tout d’abord de marcher seul, de refuser les bons modèles, même ceux qui sont sacrés dans l’imagination des hommes et d’oser aimer Dieu sans médiateur ni voile. Vous trouverez assez d’amis qui proposeront à votre émulation des Wesley et des Oberlin, des saints et des prophètes, remerciez Dieu pour ces hommes vertueux, mais dites : moi aussi je suis un homme. » Un peu plus loin : « On peut s’assurer à peu de frais les louanges de la société et presque tous les hommes se contentent de ces mérites faciles. Mais l’effet instantané d’une conversation avec Dieu sera de les balayer. Il y a des personnes qui ne sont ni des acteurs ni des parleurs mais des influences, des personnages trop grands pour la renommée. » Le dernier fragment que je cite : « Toutes les tentatives pour projeter et établir officiellement un culte avec de nouveaux rites, et de nouvelles formes me semblent vaines. C’est la foi qui nous fabrique, et non pas nous qui la fabriquons et la foi fabrique ses propres formes. La foi, c’est donc la parole. Chaque fois qu’on met au centre une parole qui parle vraiment, ces ondes font la réalité, il y a rien d’autre. »

Donc voilà, une image possible, une figure possible de la poétique, je prendrai deux autres points d’appui pour modifier nos poétique, notre image du bonheur.

Premier point d’appui, justement, il faut sortir de l’idée de la croissance, de l’abondance, c’est-à-dire cesser de chercher le salut. L’insouciance de soi, déjà, accepter d’être perdu, pour soi-même, d’être entièrement perdu, il n’y aura rien de soi qui va rester. Reporter son souci sur les autres, éloigné dans le temps, dans l’espace, dans les générations, etc. plus gravement, peut-être, cesser de vouloir tout sauver, il y a des logiciels pour tout sauver. J’ai reçu une publicité « vous pouvez tout sauver », je l’ai gardée. Ce logiciel me permettait de garder l’état de mon ordinateur à la seconde t de n’importe quand, vous pouvez revoir l’état de tout ce qu’il y avait dans mon ordinateur, donc, tout peut être sauvé dans la grande intelligence ultra connectée qui se prépare, qui est en train de se former. Tout peut être sauvé par cette grande mémoire. Si c’est ça Dieu, et bien, Dieu merci, je n’en suis pas. Arrêter, justement, cette volonté, ce désir de sauver, de sauvegarder, de surabondance, de tout garder. Ricœur me disait : je dois même renoncer, même à cela, c’est dans le petit fragment posthume que l’on a publié « vivant jusqu’à la mort ».

Il me semble qu’il faut reprendre appui sur la perte, la perdition. Faire un éloge de la perdition, ce serait peut-être exagéré, mais quand même un éloge de la perte. Si ce n’est pas la perte justement, c’est la destruction, ça va être la destruction, voyez c’est ce que j’ai dit à tout à l’heure. Peut-être que la grâce à autant à voir avec la perte, l’acceptation de la perte qu’avec  la surabondance.

Troisième point, justement je parlais de la grâce, troisième point d’appui, ou deuxième point d’appui, je ne sais pas où j’en suis : la gratitude. Il me semble que : au cœur du bonheur, il y a la gratitude. Quelqu’un qui n’a rien, qui éprouve un instant une gratitude, moi, j’ai vu une fois un SDF, il avait une expression de bonheur qui était une expression de gratitude et je ne sais pas pourquoi, de quoi il avait de la gratitude, mais ça m’est resté, c’est un souvenir inoubliable. Si vous voulez pour moi. La gratitude est quelque chose de fondamental dans les joies, je ne dis pas que c’est forcément une joie ultra durable qu’on peut s’installer dedans, mais voilà est-ce que l’on peut éprouver de la gratitude. Je dirais que l’on peut quand même. Une prédication de la grâce devrait quand même permettre, autoriser, un peu plus de gratitude, c’est quand même qui nous manque d’abord pour le bonheur. Sentir qu’on est un peu plus, qu’on est tous superflus, qu’on est là par hasard, un hasard absurde. Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que j’existe ? Bon ! Rompre avec ce discours du mérite, est-ce que le spermatozoïde qui arrive le premier, est-ce qu’il mérite d’être le premier ? On a une sorte de psychologie du premier qui va jusqu’à ceux qui rentrent à l’ENA, toute notre administration a une psychologie du mérite. Ils pensent que s’ils sont là, c’est parce qu’ils le méritent. Il faudrait remettre une dose de hasard dans beaucoup de choses. Parce que finalement, la grâce, c’est le hasard. Un peu plus de hasard, justement, un peu plus d’indifférence, toi ou moi, c’est un peu pareil. Remettre dans les concours du hasard, remettre dans nos bonheurs un peu plus de hasard, le sens du hasard, d’approbation des hasards. Et du coup, peut-être, changer ce sentiment que ce qui est heureux c’est ce qui est durable, solide, les œuvres qui changent le monde. On va changer le monde : on va le rendre heureux. Stop. On a assez changé le monde, maintenant, il faut l’interpréter un peu (hihi). Il faut accepter au contraire la fugacité, la fugacité du bonheur, la fugacité de l’action, la fugacité de la parole. Une action, hop, ça s’efface. Une parole, ça s’efface. Ce n’est pas tout de suite : un livre, c’est pas tout de suite : une œuvre, durable. Non, c’est éphémère. Et la confiance : s’abandonner avec confiance à la fugacité, en disant que c’est ça qui fait le cadre confiant. La capacité à laisser des paroles et des actions fugaces, et non pas être des militants durcis qui seront frustrés de ne pas avoir changé assez le monde, c’est cette capacité là qui va faire la confiance de la durable ( ?) et la durabilité et la solidité. Et donc, cette reconnaissance, cette faculté de reconnaissance, à mon avis : c’est le moteur de l’action humaine. La reconnaissance, la gratitude, le sentiment que l’on est endettés mutuellement, entre cohabitants, si je puis dire, de la planète, et aussi dans la dissymétrie des générations : je dois quelque chose à mes parents que je ne pourrai jamais leur rendre, mais du coup je dois quelque chose à mes enfants qui ne pourront jamais me rendre. Enfin, bon, il y a une dissymétrie, et un endettement interminable. Et que cet endettement, ce n’est pas un poids, c’est une libération, c’est un crédit. Cette dette est un crédit. Cette dette est une occasion de confiance.

C’est ça le problème de la parole chrétienne, c’est qu’elle veut la gratitude, mais quand on crée des gens capables de gratitude, on crée des gens responsables, parce que c’est ça le cœur de la responsabilité : c’est de la gratitude. Quelqu’un n’advient à la responsabilité que quand il est capable se retourner avec reconnaissance, et de dire : voilà, ça, je te le dois. C’est d’ailleurs comme ça que Marc Aurèle commence ses « pensées pour moi-même » : je dois ça, ça, je dois ça à mon père, ça à ma mère, ça à untel, ça à quelqu’un que je ne connais pas et que j’avais croisé, c’est extraordinaire. Le début, le premier chapitre des pensées de Marc Aurèle c’est extraordinaire. On est responsable parce qu’il y a de la gratitude. Le Christianisme, le protestantisme met au centre la gratitude, et du coup il crée des gens responsables. Mais des gens responsables qui à la limite finissent par être tellement responsables qu’ils oublient la gratitude. Ou bien, le Christianisme prône la fragilité, mais la fragilité c’est le cœur de la puissance, ça produit de la puissance. La pleine ( ?) puissance qui oublie la vulnérabilité et la fragilité. On est dans des paradoxes perpétuels, comme Wesley le montrait, avec le Christianisme on est dans les paradoxes.

7) Retour sur le bonheur

Je termine. Alors, finalement, le bonheur. De quoi est-ce que nous avons besoin pour être heureux ? Nous avons besoin, pour moi c’est une sorte d’équation, une sorte d’abrégé de ce que je propose : nous avons besoin de différer ensemble. Nous ne pouvons pas être ensemble sans avoir besoin de nous opposer. J’espère qu’il y aura beaucoup de disputes. Forcément : on est ensemble à travers les différends, à travers les différences, à travers les oppositions. Mais on ne peut pas se disputer tout seul, on a besoin des autres pour se disputer, on a besoin d’être ensemble pour différer, pour se distinguer les uns des autres.

Je vais prendre ces deux mouvements, mais d’abord leur cadre : nous avons besoin d’un monde, d’une cité, d’une église, mais avec Calvin, par exemple, on peut le prendre dans l’autre sens : d’abord d’une église mais aussi d’une cité, mais finalement d’un monde, qui soit un espace d’apparition, un espace commun d’apparition. Je m’appuie, je reprends beaucoup de mes lieux communs, ceux qui m’ont entendu, je reviens sur des choses qui sont vraiment pour moi des lieux communs. Saint Basile, Basile de Césarée, le fondateur des cappadociens, des monastères cappadociens, disait à tous les anachorètes qui étaient allés se loger dans des petits trous des montagnes, dans l’Anatolie : revenez ensemble, soyez ensemble, soyez mutuellement témoins de vos joies. C’est sa phrase dans une lettre qu’il a écrite : « soyez mutuellement témoins de vos joies ! », il n’y a de bonheur que mutuel, que partagé. Donc continuez à désirer partager vos joies, votre bonheur en débit de l’incertaine réception que vous allez avoir, ce n’est pas sûr, c’est résistible. Alors on pourrait dire : ah oui, c’est résistible, on ne peut pas imposer le bonheur d’en haut, mais de proche en proche,la joie sera tellement communicable qu’on va enfin arriver à la communiquer au monde entier ! Non, non, pas du tout. Elle est universalisable, mais elle ne sera jamais universalisée et heureusement. La joie irradie, c’est comme des ondes. Et ça s’arrête, et il y a d’autres joies. Il n’y a pas de joie, de bonheur universel qui pourrait ressembler, justement, à quelque chose comme une loi définitive. Il y a d’ailleurs tout le temps des décalages : entre moi et l’autre, entre moi et mes plus proches, mes plus intimes, il y a des décalages dans nos conceptions du bonheur, nous passons notre temps à nous courir les uns derrières les autres, à nous rater. Et j’ai des décalages avec moi-même : je voulais quelque chose, et quand je l’ai, j’ai changé, ce n’est plus ça que je voulais. Le bonheur, on n’y arrive jamais, de ce point de vue là. Et donc, il faut trouver notre bonheur dans ces décalages eux-mêmes. Il faut faire du décalage, de nos petits décalages entre nous, et entre nous et nous-mêmes, il faut faire de ces décalages, de cette différence le lieu même du bonheur.

Alors, à partir de cet espace commun d’apparition : nous sommes ensemble avec nos décalages, nous avons besoin de deux choses pour être heureux. Nous avons besoin de cet espace, nous avons besoin de nous montrer. Quelqu’un qui est heureux, est-ce qu’il garde son bonheur pour lui tout seul ? Non, quelqu’un qui est heureux, il a envie de le monter. Il a envie de le partager. Il a envie de le partager, il envie aussi, à travers ses joies de monter de quoi il est capable, de quelle joie il est capable. « Qui dites-vous que je suis ? » cela veut dire aussi : quelle joie dites-vous que je suis ? Il faut imaginer chacun heureux. Chaque existence est une joie. C’est Whitehead qui dit cela, c’est toute la Process Theology qui développe ce genre de choses. Donc, il y a quelque chose comme un désirer s’interpréter, se connaître. C’est le fond. Un des moteurs du désir humain, c’est le désir de se connaître : « qui suis-je ? ». Et on ne se connaît pas tout seul, on se connaît devant les autres, avec les autres. Donc il faut des occasions de rencontre, de se montrer sous plusieurs profils. Il ne fait pas qu’une seule scène, il n’y a pas que l’économie : produire, consommer. Il faut multiplier les scènes. L’église est une de ces scènes, mais il y en a tant d’autres qui sont des scènes, des occasions de montrer nos talents, d’interpréter qui nous sommes, d’interpréter ce qui nous a été donné, qui est d’exister. Nous sommes nés, et nous devons interpréter le fait d’exister. Donc il faut redonner cette chance à ceux qui ont perdu cette chance, ceux qui ont le sentiment qu’il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas nés, et il faut leur redonner cette chance, selon le magnifique film de Capra « La vie est belle ». Donc, redonner chance, non pas une fois, non pas trois fois, non pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois, et il faut avoir le sentiment que ce paraître, ce droit de se montrer, c’est fondamental, ce n’est pas superficiel. La parure n’est pas superficielle. Calvin, lui-même, dit (on croit que Calvin, c’est l’utilitarisme, etc.), justement, la création, c’est le paraître, c’est la joie de paraître, la gratitude de con-paraître, de paraître ensemble au monde. Il y a une logique non utilitariste, c’est utile en plus, mais il y a aussi quelque chose qui n’est même pas utile : juste des parures, des plumes, pour rien. Ce n’est pas superficiel, c’est le cœur de quelque chose.

D’un autre côté, nous avons besoin, et ce sera ma fin, non pas seulement de nous montrer mais aussi de nous retirer, de nous effacer. Le bonheur est aussi là, il y a aussi un bonheur à s’effacer, un bonheur à se retirer. Ce qui suppose d’avoir la possibilité de se retirer. Un SDF, justement, ne peut pas se retirer, il n’a pas de lieu où se retirer. Il ne peut pas se changer : où est-ce que vous voulez qu’il se change, dans un coin, sous un banc, comment ? Il faut pouvoir se retirer. Notre société doit redonner à chacun le droit, la possibilité concrète de se retirer. Il n’y a plus de monastères, il n’y a plus assez de monastères, peut-être que le protestantisme a fermé les monastères, mais il faudrait repenser les monastères comme co-habitat, au sens que je disais tout à l’heure, comme lieu pour redonner des chances de se retirer pour pouvoir se montrer, justement pour pouvoir être ensemble. Pour pouvoir être dans cette vie commune, cette cité commune, il faut aussi pouvoir se retirer. Ce retrait, c’est aussi le retrait, je dirais, de la courtoisie : je me montre et après je me retire pour laisser la place à d’autres, la parole à d’autres. Je ne vais pas parler toute la matinée. Il y a une courtoisie, une politesse de céder la parole. Il y a aussi la courtoisie, pour une génération, de se retirer à temps pour laisser l’autre génération arriver, ne pas garder toutes les places (ce que je suis en train de faire, cela fait 25 ans que je suis à la faculté protestante) pour laisser à la génération d’après. Il y a un moment où il faut s’effacer devant les autres, devant les successeurs. Et là il y a une figure qui est une figure que je reprends d’Emerson qui est justement une figure de la docilité. Il y a un moment où le bonheur n’est pas le bonheur de se connaître, de se chercher, de se montrer, mais le bonheur simplement d’être, d’être dans le cercle, parmi d’autres, oublieux de soi-même, tout tourné vers ce que montrent d’autres, d’autres êtres, ce que montre le monde. Et cette docilité, Emerson la formule ainsi, c’est une formule très très très très mystérieuse, dans la « Confiance en soi », qui pourtant est un texte très confiance en soi : « quiconque a plus de docilité que moi me domine, ne lèverait-il même pas le petit doigt, je doit graviter autour de lui par la force de révolution des esprits. » Donc ce qui gouverne, ce n’est pas la puissance, c’est la docilité. Ou alors on pourrait dire les choses en deux temps. Il y a un temps pour que ce qui gouverne c’est ce qui se met au centre et qui prend le sceptre de la parole, et qui vient au centre du cercle, le roi, c’est le chef qui prend la parole, qui prend le sceptre, le bâton du commandement qui est le sceptre de la parole comme le montre Vernant dans l’espace grec, la parole, le roi c’est celui qui a la parole qui est au centre du cercle. Il y a aussi un temps pour se retirer et un temps, justement, pour la docilité, ce qui gouverne, c’est la docilité. C’est à dire aussi la réceptivité, la passivité : recevoir les joies des autres, voire même de loin, recréer, répéter les joies des autres, les autres joies. Et le bonheur est dans la réceptivité disait Schopenhauer, c’est à dire quelqu’un qui même s’il n’a pas beaucoup de bonheur peut en voyant des bonheurs se faire une joie bien suffisante, bien ample. C’est pour ça que je dirais qu’il y a un rythme. Il y a le bonheur comme joie, comme joie de se montrer, comme joie d’augmenter, comme joie d’essayer. Et il y a le bonheur comme contentement, comme admiration, comme diminution. Il y a un temps où le bonheur c’est de grandir, et il y a un temps où le bonheur c’est le bonheur de diminuer. Et je dirais tout cela suppose d’y être autorisé, d’y être autorisé par quelque chose de plus durable que nous, d’être approuvé par quelque chose de plus durable que nous, et mon Dieu, je ne vois rien que la parole qui puisse approuver. Alors où est-ce qu’il y a de la parole ? Sinon d’abord dans une assemblée comme ici.