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Attentats-suicides : violence et religion

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dessin de la Faculté de Théologie Protestante de Paris (IPT)

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Du bon usage politique des religions

 

Le livre d’entretiens que Nicolas Sarkozy a publié l’automne dernier*, et qui fit quelque bruit, est significatif d’un véritable déplacement politique. Au lieu de minimiser la question religieuse, et particulièrement celle de l’Islam, l’ancien ministre de l’Intérieur et des Cultes la met sur la place publique, et appelle au débat et à la confrontation. Il sait ce faisant qu’il prend un risque politique, mais c’est un risque mesuré, et il marque ainsi le terrain durablement. Mon propos n’est pas ici d’entrer dans ces calculs politiques, dont on sait que l’horizon change sans cesse, mais de mesurer quelque chose comme un « changement d’ambiance », et d’en discuter la philosophie. C’est que Sarkozy en effet exprime un déplacement de la problématique du politique, jusque là hantée par la question de l’immigration et du chômage, vers la question de l’intégration et de l’espérance. On sait bien, au moins depuis Le Pen, que celui qui est le maître de la question domine toute la problématique, et que les discours les plus « responsables » se doivent d’en tenir compte. D’où l’importance politique de marquer la hiérarchie des questions prioritaires, de sentir au plus près et d’exprimer ce faisant les inquiétudes et les aspirations de l’électorat.

Dans tout cela, il affirme n’avoir fait que prendre au sérieux l’ensemble de son ministère, et selon son ordre syntaxique : il faut l’ordre public, parce que c’est une condition d’exercice des libertés, dont la liberté de culte lui semble l’une des plus essentielles. Quand l’intégrisme religieux veut faire la loi, il faut le rappeler à l’ordre républicain. Mais comment être ferme dans les banlieues si l’on ne manifeste pas la pleine justice dans le libre exercice du culte musulman ? Et c’est aussi à l’échelle européenne, à la fin du livre, que l’auteur estime essentiel de ne pas fermer la Constitution à l’intégration de millions de musulmans. L’Islam est donc au cœur du propos, même si « l’Eglise » est implitement catholique, ou si l’histoire de la minorité juive est essentielle pour penser la tolérance, la pluralité des cultures. Mais c’est la ségrégation communautaire des nouveaux ghettos de banlieues qui l’inquiète.

Sans prudence excessive, sans hésitation ni nostalgie, car ce n’est pas son genre, comme il le dit lui même, Sarkozy ne cesse au long de ce livre de souligner l’importance de la question religieuse, son actualité, et affirme que les hommes politiques ne doivent pas craindre d’aborder les questions spirituelles. Ce n’est pas qu’il cherche une nouvelle caution spirituelle pour le pouvoir temporel ; au contraire il semble tenir sincèrement à la séparation stricte du politique et du religieux. Mais il cherche à établir de nouveaux rapports entre les religions et le pouvoir. Nous sommes ici sur le vieux nœud du théologico-politique. D’un point de vue philosophique ni théologique il n’y a rien d’absolument nouveau dans ses propos, mais la qualité de celui qui les tient oblige à y prendre garde de façon attentive. La thèse est brève : « j’essaye seulement de montrer que le phénomène religieux a été sous-estimé, qu’il est plus important qu’on ne le croit, qu’il peut être un facteur de paix, d’équilibre, d’intégration, de rassemblement et de dialogue et qu’enfin la République doit accepter d’en faire un sujet de débat » (p.157).

Le discours de l’intégration

Le premier mot qu’il faut retenir est celui d’intégration. Dès les premières pages, Sarkozy déplore l’étiolement de notre modèle d’intégration, qu’il met en lien avec le sentiment d’insécurité. Et les principales victimes de cet étiolement ce sont les musulmans, confondus avec les islamistes radicaux dans la même panique à l’égard de tout ce que les religions portent dans leur flanc de fanatisme, d’intégrisme. Si l’on veut éviter le communautarisme, entendu ici comme la juxtaposition sans intégration de réseaux communautaires fermés sinon agressifs les uns à l’égard des autres, il faut intégrer l’Islam, d’où l’énergie qu’il a consacré, lui qui ne peut être soupçonné de prosélytisme pro-musulman, à donner un visage, une représentation qui apaise, à installer la pluralité même de l’Islam français dans un Conseil français du culte musulman. Mais pour relancer le système de l’intégration, il faut, dit-il, faire évoluer notre concept de laïcité (p.65), l’appliquer dans toute son amplitude, et reconnaître que les religions sont utiles à la société, qu’elles sont des vecteurs d’intégration, de confiance, d’espérance.

C’est sans doute ici que son discours est politiquement original, car il soumet la religion à un nouveau régime de discours, inhabituel. Il ne s’agit plus de gérer au mieux les restes de religions en voie de disparition, de préparer sa muséification : ce serait une grave erreur, car il y a une actualité imprévisible des religions même les plus anciennement établies. Mais il ne s’agit pas non plus de pousser des cris d’effroi face au retour menaçant des religions. Les religions sont durablement installées dans le paysage politique, et elles peuvent y apporter un élément de stabilité. Les religions sont socialement utiles, et c’est le vide religieux qui entraîne l’instabilité. En France, l’affaissement du catholicisme a historiquement pour corollaire un affaissement de l’engagement politique, et la crise du militantisme en est l’indice, ici et là. Il n’y a pas assez de curé dynamiques dans nos banlieues, et si le scoutisme a été une pépinière pour la vie politique et syndicale, c’est la même chose qu’il faudrait pour l’Islam. Mais pour voir se former une génération de nouvelles élites musulmanes, il faut leur laisser du temps. Là encore, on sent le « politique » : ce qui compte, dans la question du voile, ce sont les résultats. La loi n’est pas toujours le meilleur moyen de les obtenir.

Comment alors encourager les grandes religions, les aider à être utiles ? Sarkozy n’hésite pas : « A mon sens il est temps de poser la question du financement national des grandes religions » (p.123). Donner des droits comparables à toutes les religions, les soutenir de façon équilibrée et juste, les délivrer de capitaux et d’influences étrangères parfois nocives, donner des avantages fiscaux à tous ceux qui apportent leur soutien financier à ces religions, mettre à leur disposition des enseignants pour tout ce qui concerne la partie sciences sociales et philosophie de leurs formations de cadres, veiller à toutes les libertés religieuses, et notamment à ce prosélytisme mesuré que suppose le droit de changer de religion (p.152), aider les religions à trouver une organisation qui permette au mieux l’expression de la diversité en leur sein, tout en favorisant les expressions de foi qui les enracinent dans une histoire commune, tels sont quelques uns des vœux concrets que formule Sarkozy pour ce soutien au processus de l’intégration. Après des décennies de soupçon, que ce soit sous le postulat de la disparition et de la mise au musée, ou sous le postulat du retour horrible du refoulé, voici donc un nouveau discours, qui souligne l’utilité du religieux — sa domestication la plus perfide, diront certains. On pourrait ajouter que ce discours de l’intégration trouve probablement son modèle historique dans la culture catholique, et dans cette façon qu’elle a eu, par divers vecteurs, de glisser quelque chose comme la possibilité d’une société « civile » en contrepoids non seulement de la hiérarchie catholique, mais aussi du monisme jacobin.

Le propos de Nicolas Sarkozy touche me semble-t-il particulièrement juste sur un point qu’il n’évoque pas mais auquel nombre de ses propos font indirectement allusion : à laisser les religions s’entretenir toutes seules, on a au début une libération mutuelle, et la religion va sur son erre, vaquant libre de toute obligation à toutes sortes d’actions bénévoles mais privées, tandis que l’Etat garde pour lui tout ce qui rétribué et obligatoire. Avec le temps cependant les bénévoles se fatiguent d’être toujours les mêmes, les corps intermédiaires se dissipent, et il ne reste que des militants, de moins en moins en moins nombreux, de plus en plus mobilisés, cotisants, de plus en plus « croyants » ou nouveaux convertis par choix très individuel. Mais à terme, on favorise ainsi ce que chacune de ces religions comporte de crispé, d’insomniaque, de militance durcie et amère. Sans revenir au vieil appareil des religions d’Etat, il faudrait inventer un régime intermédiaire qui permette à ces institutions de maintenir leurs durabilité, au moins pour rassurer dans des temps de projets fiévreux et de hâte anxieuse : qui peut être bien « éveillé » s’il n’a pas bien dormi ?

Le discours de l’espérance

C’est le second mot clé du discours de Sarkozy, après l’intégration : l’espérance. Si l’inquiétude et l’insécurité c’est la désintégration, c’est à dire le fait de ne pas pouvoir prendre le train en marche, de rester sur le bord de la voie, jeté, abandonné, superflu, les religions ont la force d’intégrer ce que les entreprises et les autres grandes institutions sociales ne parviennent plus à intégrer. Par là même elles combattent la fascination de l’argent facile, de la violence, de la drogue, de l’à quoi bon. Elles apportent le sens de l’écoute, éventuellement d’une écoute qui sagement ne se sent pas obligée de répondre. Elles apportent le sens de la prière, qui n’est pas de demander ce qui manque, de réclamer ce qui ne va pas, mais plus fondamentalement de remercier, d’exprimer une gratitude, le sentiment d’être comblé (p.43). Elles apportent l’espérance. C’est la chose la plus importante. La craie césure n’est pas entre les religions, mais entre ceux qui espèrent et ceux qui n’espèrent pas. Le rapport est ici inversé : narquois, Sarkozy est incrédule vis à vis de ceux qui affichent la possibilité de vivre sans espérance (p.35).

Une société bien intégrée serait donc en phase avec une religion en régime d’espérance (plus encore que de foi, ou de charité, par exemple ?). Un tel régime peut décrire son idéal-type, qui est ici plutôt proche du protestantisme, et dont Sarkozy, dans son pragmatisme, ne mesure sans doute pas assez les limites : « j’ai toujours éprouvé de la méfiance envers ce qui me paraît davantage comme des mouvements de foule compulsifs que comme un véritable élan spirituel. Les protestants sont de ce point de vue assez exemplaires » (p.37) ; et le modèle d’organisation pluraliste des églises protestantes lui semble le meilleur, le plus tolérant (p.142). Il y a trois avantages à ce modèle discret : le premier est donc son insistance sur la diversité, son pluralisme ordonné, jusque dans son rapport d’examen critique aux Ecritures. Mais Sarkozy ne va pas jusqu’à en adopter l’idée pour les programmes scolaires : pour ces derniers il faudrait au contraire chercher la synthèse dans un discours religieux commun très général, un peu flou et presque nauséeux : vie après la mort, un seul Dieu, sens de l’histoire, possibilité d’une rédemption, morale naturelle universelle. Sans voir que de telles synthèses portent souvent dans leurs flancs des conflits plus terribles que la confrontation des différends selon l’espérance, c’est à dire selon la renonciation à trouver une synthèse réconciliatrice. Mais s’il s’oppose à l’idée de traiter directement à l’école les grands textes canoniques, c’est qu’il en redoute les effets polémiques sur des enseignants chez qui l’on ne peut supposer une telle culture, et sur des élèves chez qui l’on ne peut supposer une telle liberté critique.

Le second avantage du modèle protestant, c’est un spirituel enfin dégagé du fatras des superstitions inutiles, ou des hystéries qui devraient faire fuir tout adulte normalement constitué. C’est probablement ici que Nicolas Sarkozy se trompe le plus. C’était certainement là l’espérance proprement théologique, mais aussi quasi-kantienne, qui inspirait les penseurs de la loi de 1905. Une religion sortie de l’enfance, de l’imaginaire des punitions et des récompenses, purement spirituelle. Comme l’indiquait Auguste Sabatier, suivi en cela par le Bergson des Deux sources, on allait des religions de l’autorité vers une religion de l’esprit, et les ritualismes superstitieux allaient disparaître en faveur de la vraie liberté de pensée, de partager ses pensées sans entrave (car pour Kant il n’y a pas de liberté d’espérer sans liberté de communiquer publiquement ses pensées). On connaît le résultat : cent ans plus tard, c’est la part la plus spirituelle, la plus libre, la plus communicable des religions qui s’évapore ; et il reste au contraire les obligations rituelles, les interdits alimentaires ou vestimentaires, les réflexes identitaires, bref tout ce qui devait disparaître.

Le troisième avantage du modèle protestant, c’est qu’il convient bien à cette « théologie des deux règnes » qui semble être celle de Nicolas Sarkozy : séparation stricte du temporel et du spirituel, mais aussi du rationnel (susceptible de sciences religieuses) et de la foi (qui ne s’explique pas, ne se discute pas) ; séparation subtile, mais tout à fait capitale, entre l’ordre public et l’ordre moral (qui ne dépend pas de la loi républicaine) ; et jusqu’à cette séparation intime entre la foi de l’homme privé et l’absolue non-foi (chrétienne) du ministre (p.156). Mais là encore, n’est-ce pas un modèle trop classique, politiquement et psychiquement épuisant ? La greffe peut-elle encore une fois reprendre sa vivacité réformatrice, sur toutes les traditions religieuses ?

En conclusion justement, on se demande si Sarkozy est chrétien, vraiment. Quand il dit qu’il va à la messe au moins pour transmettre à ses enfants un souvenir, on en doute. On pense à la remarque de Kierkegaard : « moi je ne suis pas chrétien, non. Mais mes enfants le seront. Et cela dure depuis deux mille ans !» Mais quand il écrit « celui qui ne croit pas aujourd’hui est-il certain qu’il ne croira pas demain. Celui qui se dit croyant aujourd’hui est-il absolument convaincu qu’il gardera la foi toute sa vie ? », on se dit qu’il parle d’expérience. Et quand il donne Monseigneur Barbarin en exemple du dialogue interreligieux, le fou rire peut nous prendre, tant l’archevêque de Lyon sait tout ramener au monopole de la voie romaine. Mais quand il dit qu’on ne peut faire respecter une police ni une justice dont les pratiques seraient humiliantes, on prend ce vœu pour une parole importante, et crédible.

« vers une politique des religions : le cas Sarkozy »
Paru dans Esprit, Juin 2005 n°6, pp.100-105.

 

Olivier Abel

Note :

* Nicolas Sarkozy, La république, les religions, l’espérance, Paris : le Cerf, 2004.

 

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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