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Entretien sur Ricœur
à l’occasion de l’ouverture du Fonds Ricœur

 

Le Fonds Ricœur sera ouvert au public par un grand colloque international, organisé conjointement avec l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, les 3 et 4 décembre, sur « La mémoire, l’histoire, l’oubli, 10 ans après », avec Myriam Revault d’Allonnes, Pierre Nora, Jacques Revel, Annette Wievorka, et beaucoup d’autres.

– Paul Ricœur est mort il y a tout juste cinq ans. Qu’est-ce que l’absence fait ressortir de son œuvre ?

– Quelque chose s’est fini, l’œuvre est désormais close, et en même temps, quelque chose se poursuit par l’amitié de tous ceux qui sont entrés en conversation, en débat, même polémique, avec lui : Derrida, Lévinas, Lévi-Strauss, Foucault… Les héritiers des uns et des autres continuent la conversation de manière très amicale. C’est ce qui a permis la constitution du Fonds Ricœur (Lire repères). Aucun autre philosophe français ne dispose comme cela d’un lieu rassemblant sa bibliothèque et ses écrits, un lieu ouvert à la discussion et à la recherche. C’est étonnant que cela arrive à un penseur aussi modeste que lui ! Ricœur avait un sens profond de l’amitié. Il a lancé une forme de conversation qui ne s’est pas arrêtée avec sa mort.

– D’où lui venait ce goût du dialogue philosophique ?

– La pensée philosophique de Ricœur n’est pas une pensée du monologue, ni du logos souverain. Ricœur ne pensait pas que l’on peut avoir raison tout seul, mais que chacun a, tour à tour, raison et qu’il convient de parvenir à formuler le mieux possible en quoi. Cela explique pourquoi son œuvre est faite de conversations : dialogues anachroniques avec des penseurs disparus – Augustin, Aristote, Husserl et Kant en particulier – mais aussi avec ses contemporains. En lui, le philosophe est indissociable du professeur de philosophie et vice et versa. Paradoxalement, il n’y a pas tant de philosophes qui soient revenus au genre, pourtant fondamental, qu’est le dialogue. Je crois que Ricœur tenait ce geste de Platon et de l’exemple socratique. Contre tous les manichéismes, Ricœur disait : « Compliquons ! Compliquons tout ! » C’est une devise qu’il appliquait à son rapport à la vérité, mais aussi une devise éthique : il faut respecter l’épaisseur des conflits, les honorer, parce que la réalité est toujours plus complexe, plus épaisse, que ce que l’on peut en saisir. Avant de parler, il faut donc d’abord écouter les autres.

– Qu’est-ce qui vous semble aujourd’hui faire la cohérence de son œuvre ?

– Cette recherche n’est pas un exercice évident, car Ricœur lui-même était dans un rapport incertain avec son œuvre. Il a toujours été dans l’interrogation sur sa cohérence, laissant aux lecteurs le soin de l’interpréter. Ceci dit, on peut distinguer plusieurs massifs dans son travail. Il y a d’abord chez lui une grande philosophie de la volonté, de l’action et de la fragilité humaine. Une réflexion sur la vulnérabilité et les capacités de l’homme, sur le pâtir et sur l’agir. Elle l’a conduit à traverser les thèmes du mal, de la culpabilité, du tragique… Un deuxième pan se constitue autour de la question de l’herméneutique, de l’interprétation. Elle interroge la manière dont l’homme, qui n’est pas l’origine de lui-même, surgit dans un monde toujours « déjà là », au beau milieu d’une conversation qui a commencé sans lui, dans une histoire qui le traverse de part en part. D’autres grands massifs sont aussi importants : la philosophie du biblique, la question de l’histoire, de la mémoire et du temps ou encore celle du paradoxe politique.

À travers tous ces thèmes, je crois que la grande question de Ricœur a été celle du scepticisme. Il s’est battu sur deux fronts : contre ceux qui pensent que le sujet humain n’existe pas et que tout en lui peut être réduit à des structures, à des codes ou des combinatoires et contre ceux qui pensent que l’asymétrie entre les êtres humains est telle qu’il n’y a jamais entre eux de véritable dialogue et que chacun reste finalement fermé sur lui-même.

– Quels remèdes voyait-il à l’excès de scepticisme ?

– Ricœur regardait le passé de l’Europe comme un temps de trop grande crédulité, un temps– pour le dire vite – où on avait cru à n’importe quoi. Il comprenait donc que l’Europe se soit construite dans une éducation à l’incrédulité qu’il jugeait bénéfique, mais dont il voyait aussi les excès : ne plus jamais faire confiance à la parole des autres, ne plus avoir confiance en sa propre parole. Pour lui, la certitude totale avait cédé la place au doute total. Son idée de fond était qu’il faut apprivoiser le doute. Non pas chercher à le supprimer, mais l’intérioriser, lui faire une place et, dans la société, comme « intercaler » des plaques de confiance dans les plaques de doutes. Il avait conscience que le doute laissé à lui-même peut devenir d’un grand dogmatisme parce que, si on doute de tout, il n’y a plus rien à discuter : la conversation est close avant même d’avoir commencé… Ricœur plaidait pour le caractère indissociable du doute et de la confiance : on ne peut douter que parce qu’on a confiance.

– Quelles étaient pour lui les sources de la confiance ?

– Dans un registre très primordial, il y a chez Ricœur une option fondamentale pour la vie. Le fait d’avoir été orphelin très jeune, d’avoir grandi dans la société d’après 1914 dans un monde de vieux et de deuil, l’a conduit a une option profonde, pré-philosophique, pour le « oui », pour l’affirmation, pour la vie. C’était d’ailleurs quelqu’un de très drôle, de très espiègle, tout le temps à faire des blagues ! La deuxième source de sa confiance s’enracine dans les amitiés, notamment dans son amitié amoureuse avec sa femme. Enfin, sa confiance vient certainement aussi de sa foi chrétienne, entendue comme un héritage à interpréter librement.

– Ricœur refusait l’appellation de « philosophe protestant » : il préférait se dire philosophe et chrétien…

– De même que Rembrandt est chrétien et peintre, il se disait chrétien et philosophe. Il n’a jamais cédé sur la dimension agnostique, critique, incertaine de la philosophie. La foi était pour lui un sujet de passion et de perplexité. Il a été un des rares Français à fréquenter la Bible quotidiennement jusqu’à sa mort et, en même temps, on n’imagine mal la radicalité de son agnosticisme.

– Comment voyait-il sa place de chrétien et de philosophe dans la modernité ?

– Ricœur était conscient de la fragilité de la modernité. Sa conviction était que nous avons besoin de la correction mutuelle de toutes les traditions : la tradition biblique (elle-même plurielle), la tradition grecque, la tradition romaine (jusque dans sa variante catholique), la tradition médiévale, celles de la Réforme, des Lumières… Il refusait de penser l’histoire en termes de ruptures, comme si un âge chassait l’autre. Si la condition moderne était pour lui fragile, la condition du chrétien moderniste l’était doublement. Longtemps président du mouvement du Christianisme Social, il l’a expérimenté personnellement en étant l’objet d’attaques déloyales venues de camps opposés. Ricœur a toujours essayé de penser des conjonctions qui ne soient pas des synthèses. Il est fondamentalement un penseur de la tension et du conflit, même si on a souvent gardé de lui l’image d’un penseur irénique.

Olivier Abel

Recueilli par Élodie Maurot
Paru dans La Croix, 2010

 

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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