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Olivier Abel

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Entretien sur l’éthique

 

Avec Olivier Abel et Didier Sicard

 

L’actualité : un puzzle de faits à première vue disjoints. On ressent cependant certaines lignes communes. Un regard éthique peut-il proposer des cohérences ?

O.A. Il me semble que, pour un protestant, ce regard consiste précisément à ne pas considérer chaque information sous son seul aspect technique, comme un fait fragmentaire, limité, mais à la replacer dans la perspective d’un monde plus vaste. La question des tests ADN n’est alors que la pointe émergée d’une crise de la filiation. Les questions autour du clonage ? Un épiphénomène de nos incertitudes sur l’identité. Trop souvent les questions éthiques sont comme des arbres qui cachent la forêt, et les fragilités morales sont à la fois plus ordinaires et moins visibles.

D.S. Il ne faut pas demander à l’éthique d’être le « sauveteur » de la cohérence, mais plutôt de faire surgir, de mettre en évidence nos propres incohérences sans chercher à les rationaliser. Il est beaucoup plus fécond de mettre en évidence nos contradictions, comme, par exemple, ce mélange d’individualisme et de comportements de plus en plus grégaires ; la solitude grandissante en étant de plus en plus relié par des moyens techniques ; ou encore la soumission de l’être à ce que disent de lui la science, la médecine, les médias… comme s’il y avait une confusion entre une recherche sur l’intériorité de l’homme qui pourrait être dite par son extériorité !

Des barrières, des frontières nouvelles apparaissent ou se « bétonnent », réelles, comme les murs en Israël-Palestine, au Mexique, ou le blocage entre Afrique sub-saharienne et Maroc ; ou symboliques comme la législation sur l’immigration…

O.A. Notre monde vit une incroyable accélération, une massification des échanges. Des frontières anciennes tombent, d’autres surgissent. Il ne faut pas juger en termes moraux qui diaboliseraient la fermeture et exalteraient l’ouverture. Dans de tels bouleversements, la mondialisation peut légitimement être ressentie comme une menace : pour se préserver, une culture a parfois besoin de devenir sourde… Le risque survient quand ouverture et fermeture se transforment en impératifs. Mais d’autres enjeux surgissent dans ce nouvel ordre du monde. A un espace culturel « lent », traditionnel, se substitue un espace « rapide », basé sur des moyens de communication, des mises en réseau qui sont le privilège des pays à haute technologie : cela produit un nouveau rapport riches/pauvres, un écart inédit et sans soute plus terrible que jamais.

D.S. Paradoxalement, c’est se protéger du danger qu’on croit présent chez l’autre qui le rend dangereux. Il est à mes yeux évident que l’avenir de l’humanité passe par la tolérance plutôt que par l’exclusion : tout enfermement d’une communauté va nécessairement à l’encontre de celui qui se protège. C’est l’ouverture qui protège ! Elle permet de discerner chez l’autre sa part de vérité. Si l’on prend l’exemple des terroristes, il y aurait un vrai travail pour connaître ce qui les anime, la vision qu’ils ont de nous. Les croisades, la défense des « lieux saints » sont à reconsidérer : nous sommes tous prisonniers de nos références… La question n’est pas d’abandonner nos convictions, mais de prendre conscience que nous sommes façonnés ; et que la seule façon d’en prendre conscience, c’est de tenter de comprendre l’autre avant de le diaboliser.

Le creusement du fossé riches/pauvres se joue souvent autour de la question de l’occupation, voire de la privatisation d’espaces jusque là ressentis comme plus ou moins « libres » : cela va de la revendication du pôle à nos villes où on assiste à une « relégation » des pauvres hors de l’espace commun.

O.A. On ne peut pas ignorer cette ségrégation de l’espace. On est passé en quelques décennies de communes où se côtoyaient riches et pauvres à des ghettos de pauvres mais aussi de riches : on ne vit plus qu’entre soi. Les échanges à petite comme à grande échelle sont maintenant profondément dissymétriques : si l’on pouvait les représenter par un graphique, on verrait coexister des pics de misère avec des pics de richesse qui se radicalisent de plus en plus. C’est effectivement autour d’une redistribution de l’espace que se joue aujourd’hui le plus grand scandale éthique et politique. Car les pays du centre démocratique riche sous-traitent à leur périphérie le besoin d’avoir des pays « tampons », nécessairement autoritaires, entre pays riches et les pays pauvres, qui gardent leurs frontières. C’est ainsi par exemple que nous pouvons nous désintéresser des évolutions du Sida dans les pays pauvres, avec toutes les conséquences que cela peut avoir.

D.S. Il en va pour l’espace de même que pour la science, particulièrement la médecine. Non seulement il y a de plus en plus d’exclus de ses bienfaits, mais encore plus il y a d’innovations, plus c’est l’homme qui soit d’y adapter et non le contraire. Dans les innovations architecturales, les espaces publics « grandioses » confisquent l’espace au profit d’un plus petit nombre. Les architectes qui réfléchissent aux hommes avant de réfléchir aux bâtiments sont rarissimes : cela aboutit à une véritable « violence architecturale », de type quasi-concentrationnaire, comme l’expression la plus visible de ce fossé qui s’élargit.

La « lecture protestante » permet d’autres lectures : la Bible, justement, parle d’espace, de « pays à habiter », de droit des pauvres…

O.A. La Bible nous recentre sur deux principes à mon sens inaliénables. D’abord, la redistribution au sens des prescriptions du Jubilé : une façon prémonitoire pour nous de « remettre les pendules à zéro », de casser la logique des ségrégations spatiales, de relancer la réciprocité. Et puis un « droit d’habiter » pour tout être humain naissant à la face du monde. Habiter, ce n’est pas loger, c’est plus radical. Pour pouvoir « sortir », se risquer dans l’échange, il serait indispensable que chacun puisse avoir le droit de se retirer, d’être « chez soi ». Le pendant en serait le droit tout aussi inaliénable de passer, de partir, le permis de se déplacer. Concrètement, l’Eglise doit se donner des structures d’accueil, pour donner à chacun la possibilité de se retirer, de se refaire, et la possibilité de sortir, de montrer de quoi il est capable. Pour cela il faut des gestes hautement politiques, par exemple que chaque membre de l’ERF accueille un SDF ! Ce serait d’abord monter que je n’ai pas peur de l’autre puisqu’au fond, il est vraiment mon semblable.

D.S. Les Eglises protestantes ont un rapport spécial à l’argent, notamment avec les idées de Max Weber: l’avoir est peu ou prou source de l’être… Et les protestants se retrouvent comme enfermés dans cette vision économique de la vie. On note un écart, même s’il est furtif, entre la prédication sur le juste qui se méfie de l’avoir et une certaine complaisance pour une économie d’accumulation. Et puis cette culture du non-paraître, de la modestie, cette apparence de pauvreté qui peut parfois servir d’ « éthique »… Pourquoi dans un repas de paroisse préférer les carottes râpées au poulet rôti ? L’Eglise peut témoigner de sa pauvreté… à condition d’être pauvre ! De même pour les lieux, cultuels ou non. C’est pour moi comme un combat personnel que les artistes jouent un vrai rôle dans la société. Et je me réjouis de voir naître une nouvelle réflexion sur la Bible et l’art. L’espace public doit être beau et la beauté ne contredit pas la transcendance.

Olivier Abel

Publié dans La voix protestante en 2008

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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Olivier Abel
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