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Attentats-suicides : violence et religion

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Olivier Abel

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Programme de recherche 2011

 
Supplément : textes divers

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Se réinstaller dans la durée
dialogue avec Séverine Boudier

 

 

Olivier Abel :
Ce qui me frappe, c’est que l’an 2000 est l’occasion apparemment, pour tout le monde, de faire des grands bilans. Et ça m’inquiète un peu. Parce que l’époque des bilans, ça vient plutôt à la fin... On le voit très bien, par exemple, dans la littérature romaine. Le moment où la littérature romaine, en langue latine, produit de grandes compilations, de grandes anthologies, c’est vraiment la fin de l’Empire. Si nous entrons trop dans cet esprit-là, est-ce que cela n’indique pas que nous sommes en bout de course d’une civilisation ? d’une civilisation qui aura été en gros la civilisation chrétienne. Une autre manière de faire, beaucoup plus sympathique apparemment, est de dire : non, ce n’est pas du tout fini, on débat, on ouvre des débats. Que ce soit la Mission 2000, ou la République française, ou 2000 débats pour l’Eglise réformée, par exemple, on met en avant le débat. C’est bien mieux que les bilans.

Mais il y a un danger à cela, c’est que dans un débat on croit qu’on va pouvoir se comprendre, qu’il y a une unité de temps, de lieu, d’action, dans une conception un peu classique. On peut, en débattant bien, tous se comprendre. On peut aussi comprendre ce sur quoi on n’est pas d’accord. Cela rentre dans cette idéologie très fin de siècle de l’obligation de dialoguer, d’échanger à tout prix. Et je pense qu’il serait utile d’apprendre aujourd’hui à être gentils les uns avec les autres même sans dialoguer, même sans échanger.

Aussi parce qu’il y a quelque chose de dangereux, là-dedans, c’est que tout se passe comme si notre civilisation avait à plusieurs reprises changé son fusil d’épaule : la révolution française, la révolution russe, la chute du mur de Berlin, l’effondrement du bloc soviétique, mais comme si à travers tout cela c’était la même chose qui continuait. On entretient une sorte de conflit sur les buts, sur les fins, mais en poursuivant le même résultat. Et je me demande si ce n’est pas une sorte de leurre. Les objectifs que les sociétés se donnent : un leurre pour se donner à croire qu’elles sont maîtresses du jeu, alors qu’il y a peut-être là quelque chose qui leur échappe. Peut-être qu’il y a une sorte d’histoire de la technique, ou de la guerre qui leur échappe. Et qui en fait les mènent par le bout du nez. Il faudrait être un peu plus méfiants par rapport à ce que dans tout débat on présuppose de possibilité d’entente et de maîtrise. Dans le malheur, mais aussi dans le bonheur, il y a quelque chose qui excède toute délibération. Et peut-être qu’il faudrait repartir de ce sentiment-là.

(La même chose qu’on poursuit ?)

En gros, le progrès de la puissance humaine. Qui est une puissance des humains sur la nature et qui, à cette occasion-là, est aussi un progrès de la puissance des humains sur les humains. Donc, ce qu’on croyait très positif, la maîtrise de la nature, porte dans ses flancs des choses très dangereuses : la puissance humaine sur les humains. Et puis aussi on croit encore, du coup, que la nature reste toute-puissante et inépuisable, alors qu’on en voit aujourd’hui les limites. A l’âge des grands abattoirs en série, ce n’est pas étonnant si c’est aussi l’âge des génocides. Il y a une sorte de double progrès : la vie est beaucoup plus pratique, avec une progression du bien-être, et en même temps, c’est un progrès vers la possibilité de perversion. En ce sens-là, j’aime beaucoup l’image du bon grain et de l’ivraie qui croissent ensemble et qu’on ne peut séparer qu’à la fin.

Séverine Boudier :
J’aime bien cette idée d’être gentils les uns avec les autres en dehors du débat possible. D’abord parce que c’est bien de vouloir débattre, mais on ne débat jamais avec tout le monde. Il y a ceux qui sont dans le débat et qui sont du coup mieux accueillis, enfin compréhensibles, même dans le désaccord, et puis il y a ceux qui n’en feront jamais partie, parce que ce n’est pas possible, socialement, historiquement, géographiquement... Mais aussi, parce que, on en discutait fin octobre aux Assises dans un groupe : on parlait des conditions de vivre ensemble et on évoquait soit les lois qui nous aideraient ou nous obligeraient à vivre ensemble, soit les sentiments, l’aspect personnel : rencontrer l’autre, le visage, le dialogue. Or en fait, une bonne part de la vie quotidienne échappe à ces deux modalités. Dans l’espace public, on est en dehors et de ce sentiment très confidentiel et privilégié, et de la loi au sens strict. Et que faire avec tout cet intermédiaire, tous ces gens qu’on ne connaît pas, avec qui on ne dialogue pas, qu’on élit pas, mais avec qui, quand même, il faut être vivre, se côtoyer et, pourquoi pas, être « gentils » ? Quelqu’un parlait de la « contrainte » nécessaire. Oui, il y a quelque chose comme une contrainte, acceptée, aux bonnes relations hors débat. Je pense qu’il faut sortir, quand on évoque nos comportements collectifs, de l’aspect affectif...

Olivier Abel :
L’an 2000, c’est quand même la date d’un comput particulier qui est celui de la civilisation chrétienne. Et je suis un peu inquiet de voir une partie de la population envisager cette célébration comme si c’était le temps universel. Et peut-être d’autant plus qu’ils ont moins de culture chrétienne, donc ont moins conscience de la relativité. Paradoxalement, les chrétiens ont beaucoup plus conscience de la relativité de cette date à quelque chose, par rapport à ceux qui croient que c’est une sorte de temps objectif. Cela m’inquiète parce que je crois qu’il y a du temps humain, proprement humain, parce qu’il y a une diversité de points de vue et qu’il n’y a d’histoire humaine que par la différence entre le point de vue français et le point de vue allemand, le point de vue européen et le point de vue américain ou chinois... Ces différences sont constitutrices de l’histoire humaine. Si l’humanité était entièrement branchée sur le même temps réel absolu, là on pourrait dire qu’il y aurait quelque chose comme une fin de l’histoire. Fin de l’histoire, dans un temps technique qui n’est plus le temps humain. L’histoire est toujours écrite à partir de quelque part, il n’y a pas de centre de l’histoire, mais il y a cette sorte d’unification du temps planétaire. Cette unification technique marque une disparition du temps, pas seulement métaphoriquement ; avec la vitesse de déplacement des humains, leur densité, le fait que cela communique de partout vers partout, le temps accélère. C’est physique : je crois réellement qu’on a plus de temps, que le temps change de qualité, quand on est en dehors de ce circuit, de cette circulation. Et tout le monde semble vouloir prendre du bon temps d’autant plus, peut-être, qu’il y a le feu. Ce serait bien de sentir l’écart de points de vue et célébrer cette différence dans le temps. Il va falloir mettre en question cette obligation d’échanger, liée au marché économique planétaire, mais pas seulement au marché. Non, il y a des choses inéchangeables. On est dans des temps différents et c’est bien.

Séverine Boudier :
• « A la veille de l’an 2000... »

A la veille de l’an 2000, disent nos contemporains, on ne peut plus faire cela, on ne devrait plus voir telle ou telle horreur. Ce n’est pas dit sur le ton de la décision, mais de la lamentation sobre, c’est comme un constat que quelque chose ne va pas, que cela ne peut pas durer, mais que cela risque fort de durer et qu’on ne sait pas très bien quoi faire. Que représente ici l’an 2000 ? Le seuil quasi merveilleux, pour une génération qui l’a vu arriver d’un peu loin, où tout devait indiquer un monde autre, la modernité. Le chiffre du progrès, en quelque sorte, l’avenir dans ce qu’il avait de rutilant et de pur. Or non seulement l’an 2000 se dépare, en approchant, des promesses de la fiction (même si, par certains côtés, un certain merveilleux habite le quotidien : téléphone mobile, Internet...), mais surtout il apparaît maintenant que l’homme de l’an 2000 sera le même que celui de l’an 1 ou de l’an 1999 : un humain qui souffre et/ou qui fait souffrir.

A la veille de l’an 2000, il ne devait plus y avoir de bêtise, d’aberrations, de sauvagerie... A l’aube du troisième millénaire, il est incroyable que... Cette plainte presque naïve est touchante parce qu’elle trahit ses propres espoirs. On dirait que, contrairement aux paroles de ceux qui analysent la fin du progrès, ou la prise de conscience que le progrès ne grimpe pas en ligne régulière, beaucoup croient encore que l’avenir doit être meilleur.

– Cette formule ne manifeste-t-elle pas le sentiment que nous avons fait déjà beaucoup de chemin, que la route a été longue, que l’homme y a découvert et acquis des choses ? et que donc, le résultat devrait être différent ? Une déception, une tromperie...

Olivier Abel :
Je crois en effet que l’idée de progrès est en crise, depuis longtemps, mais cela a atteint un seuil particulier. C’est Rousseau qui disait qu’il y avait un progrès technique, un progrès de la civilisation, mais qu’il y avait une sorte de stagnation morale. Et qu’il est naïf de croire que le progrès technique amène des solutions à des progrès moraux. C’est peut-être la grande naïveté de la modernité, de croire qu’il y a une solution à tout. Alors que peut-être la prise de conscience qu’il n’y a pas une solution à tout permet de considérer les problèmes. Et de faire avec. De dire : on est durablement installés avec un problème (le problème du conflit des intérêts, de l’exploitation économique). On est durablement avec la religion, avec... Il y a une sorte de mythe moderne de la disparition de l’Etat, de la religion, du marché. Chacun a son mythe ! Ce mythe de disparition nous rend incapables de faire avec les violences, l’exploitation, les manipulations, les fragilités psychiques. En ce sens, il y a dans la Réforme un plus grand pessimisme anthropologique, qui aurait eu de quoi faire échapper à cet optimisme plus Renaissance, ou plus catholique par certains côtés (jésuite, au sens positif...).

La première chose à découvrir, c’est qu’il y a des inventions techniques (au sens large : gestion, rationalité politique...) qui sont dans un temps cumulatif, pour le meilleur et pour le pire. Mais que les grandes inventions morales, ou culturelles, sont des inventions réitératives : il faut recommencer à chaque génération. Il faut inventer un nouveau contrat social, un nouveau pacte laïque, réinventer le mariage...

Séverine Boudier :
Cette aspiration n’est-elle que le reflet de cette modernité naïve, ou bien est-elle moralement totalement légitime, et même nécessaire ? Même si l’homme ne doit pas être meilleur, n’est-il pas en droit d’attendre le meilleur pour demain ?

Olivier Abel :
Absolument. Ce qui est dangereux, c’est quand ce sentiment fait qu’on croise les bras en attendant que ça se passe, parce que ça va passer, on va trouver une solution. Mais le côté légitime, c’est que sinon... en quelque sorte on échappe individuellement : peut-être qu’on va se fonder sur l’idée d’une résurrection ou d’une eschatologie qui va nous sauver de tout cela, ou une immortalité de l’âme qui va nous permettre de nous en évader, mais en quelque sorte, c’est chacun pour soi. Alors que dans ce sentiment, il y a le souci de la génération suivante. Et ce souci est en lui-même quelque chose non seulement de légitime, mais quelque chose d’essentiel à la morale. Sans lui, il n’y aurait pas de morale

Séverine Boudier :
J’y vois une trace d’indignation. Le pire serait qu’il n’y ait plus d’indignation du tout.

Olivier Abel :
C’est vrai. Mais le danger, c’est qu’on est dans une sorte d’oscillation entre : soit « Il n’y a plus rien à faire », « On va y arriver », et du coup on ne fait pas tout le possible pour éviter une catastrophe imminente qu’on verrait simplement en se retournant. C’est cela la force du prophète : arriver à se détourner de ce que l’on voit pour voir l’invisible imminent, qui est là, qui pèse aux portes de l’histoire. Soit au contraire on a peur et la panique fait encore plus de mal que la catastrophe. Parce que la peur fait mal et parce qu’elle fait faire du mal. Au lieu de subir le malheur qui vient, on l’agit. Pourquoi pas faire une guerre atomique, si l’on n’a plus rien à perdre ? La parabole du Titanic est une bonne parabole de la fin de siècle. Le dilemme du capitaine : avertir ou pas ? Soit la ruée vers les chaloupes, avec des morts... Soit les gens sauront trop tard, et on ne fera même pas le plein dans les chaloupes...

A mettre où ???

Ce qui est drôle, c’est combien il y a profondément ancré dans notre culture, depuis la confluence entre le monde sémitique et le monde indo-européen, et cela se trouve aussi chez Platon, cette idée que mille ans est un chiffre d’accomplissement. Dans le mythe du Phèdre de Platon, l’âme au bout de mille ans revient s’incarner dans un corps... Donc, une conception un peu millénariste qui fait qu’il y a des moments de panique (pas seulement dans le christianisme, aussi dans l’islam). On a l’impression qu’on revient à des situations qui sont celles de l’Eglise primitive. « On arrive dans les derniers jours, repentez-vous... c’est la fin du monde ». Passe la date en question, et il faut se réinstaller dans la durée. Nous en sommes là : réflexion sur la possibilité d’une société durable sur la terre. On voit apparaître ce mot « durable » : croissance durable, tourisme durable, etc. D’ailleurs, c’est peu après l’an mille qu’on a vu apparaître les noms de famille.

En ce sens-là, on est dans une situation que rendait très bien Hergé dans L’étoile mystérieuse, lorsque Tintin, après la chute de l’aérolithe, alors que tout le monde sort dans la rue, paniqué, les maisons à moitié détruites, Tintin traverse la rue, rayonnant de joie, en disant : « La fin du monde est remise à une date ultérieure ! ». Il le prend du côté de la joie. L’an deux mille, c’est beaucoup d’inquiétude (comment est-on encore là, c’est de pire en pire...) et en même temps il peut y avoir une figure de la joie partagée d’être au monde. Et moi, ce serait mon plus grand souhait. Beaucoup de choses changeraient, je crois, si l’on repartait ensemble de la gratitude d’être au monde. C’est le grand sentiment, je crois, d’Anna Harendt, celui d’être « l’obligée du monde ».

Séverine Boudier :
Etre encore au monde. Peut-être qu’on oublie ce côté un peu extraordinaire. Par manque de mémoire, on ne voit pas ce que c’est que d’être encore au monde.

Olivier Abel :
La mémoire est souvent celle de la douleur, alors qu’il y a toujours chez le rescapé l’émerveillement d’être là. C’est une splendeur, dit Rilke. Et le partage de ce sentiment me semble être le fil ténu qu’il ne faut pas perdre pour retrouver ensemble le goût d’être ensemble, justement.
Séverine Boudier :
• La joie de l’an 2000 : le sentiment d’être tous ensemble ? Un peu comme après la victoire de la coupe du monde de foot, mais en plus on n’aura rien gagné. On se réjouira d’être sur la terre, au même moment, à penser à ... quoi ?

Pur sentiment d’être une seule communauté ? Aura-t-on une pensée pour les Pygmées qui ne sauront pas que (toute) la terre boit le champagne, pour les éleveurs sibériens coupés du monde ? pour le prisonnier tibétain réduit à la folie dans sa niche obscure ? Seront-ils avec nous, ceux du temps de Jeanne d’Arc, qui nous sont rendus plus familiers avec le film de Besson ? Ou bien est-ce que ce ne sera finalement qu’une vibration très fugitive : au quatrième « top » on pousse tous un grand cri – et c’est fini ?

C’est fini et cela recommence, le tic tac continue.

Et avec qui serez-vous au passage de l’an 2000 ? Famille ? Amis ? Amoureux ? Ou n’importe qui dans la rue, au restaurant, sur la place du village ou la plus grande avenue du monde ?

Une montre ou un réveil, le téléphone pour appeler ceux qui sont loin, la télé pour l’ambiance à domicile si on est seul chez soi ou la rue pour sourire au monde, à l’inconnu.

• Est-ce que quand on change de millénaire, on n’a pas l’idée qu’on en prend, tous, d’un coup, pour mille ans ? Est-ce qu’on n’a pas l’impression que le temps s’élargit, s’ouvre et se donne à imaginer pour mille ans et que nous accédons à une quasi-immortalité ? Ceux qui auront passé l’an 2000 seront comme les ancêtres de la Genèse aux âges canoniques, ils seront tous « millénaires ».

• Nous entrons dans le troisième millénaire : il y a toute la place pour les projets les plus mégalos.

Et le nucléaire ? Il semblerait qu’on n’y pense plus guère. Pourtant, à ce sujet, on a autant de raisons qu’il y a 30 ans de se demander si l’humanité survivra à un conflit généralisé. On n’est pas plus à l’abri, peut-être même beaucoup moins.

On a dans la tête ou sous les yeux la Bosnie, le Kosovo, la Tchétchénie... où la guerre se fait encore très efficacement avec des hommes à pied. Alors on oublie les autres armes.

Olivier Abel :
Ce qui me semble caractéristique de notre situation, c’est l’espèce de double montée aux extrêmes planétaire. D’un côté, mondialisation économique et pas seulement (mondialisation des modes de vie, formes politiques, techniques), qui est porteuse d’universalité, pour le meilleur aussi (les droits de l’homme), mais aussi d’uniformité, d’uniformisation, et dans ce sens porteuse de conflits. L’autre montée, c’est le souci de la protection des différences, et de tout ce qui souffre aujourd’hui de cette mondialisation (les identités religieuses, nationales, les langues minoritaires). Et je ne vois pas très bien comment sortir de ce piège, de cette double montée, qui fait une oscillation. Chacune est légitime – c’est cela qui est effrayant. Ces raisons légitimes permettent d’imaginer des montées au pire. Je me demande s’il ne faudrait pas poser une autre question, qui déplace : la question de la créativité des cultures, des individus. Si on est sur terre pour interpréter le fait d’exister, à quelles conditions peut-on le faire de manière inventive ? Une culture, une langue, une tradition... comment, entre ces deux pôles, peuvent-elles créer ?

Ce vœu rencontre plusieurs obstacles. Le premier est politique. Le rôle qui est donné aujourd’hui au politique, c’est de protéger les faibles des excès du marché. Et donc la posture politique, c’est celle de la dénonciation ou de la protection du fragile. Mais du coup le politique qui demande : mais qu’est-ce qu’on veut ensemble ?, qu’est-ce qu’on crée ensemble ?, cette dimension-là est complètement évacuée. Deuxième difficulté : économique. On conçoit l’économie comme ce qui mondialise, ce qui unifie, etc., et on manque les outils financiers d’une économie différentielle, plus à la hauteur de la diversité des mœurs. Il faut peut-être refaire des compartiments pour refaire place, pas seulement à des niches écologiques pour les animaux, mais aussi à des territoires spécifiques pour des mœurs, pour des manières de vivre. Il n’y a pas une grande conscience de cela à un niveau économique. Au niveau politique, oui. Le politique, c’est la différence, l’Etat nation, y compris les méga-nations comme l’Europe. L’économie, elle, est mondiale. Il faudrait (réinjecter...)

Difficulté culturelle. D’une certaine manière, toutes nos cultures sont mises en mouvement sous l’idéal de la communication. Il faut échanger, communiquer, montrer de quoi on est capables etc. Et pour un seul exemple, celui de la langue, peut-être que justement, le passage à l’an 2000 (au sens de redécouvrir qu’il y a du temps humain, de l’histoire humaine parce qu’il y a des différences de points de vue), c’est aussi découvrir qu’il y a des différences de langues. On n’est pas dans la même langue. Je suis consterné de voir comment sont payés les traducteurs. Les différences de langues ne sont pas honorées. On est en quelque sorte dans un mythe de Babel. L’an 2000 doit être l’occasion de casser ce mythe balélien. La différence des langues est quelque chose avec quoi il faut faire définitivement. Et pour moi, la diversité des langues est une machine à nous ralentir. C’est le frein qu’il nous faut faire jouer. Sinon, ce sera la guerre, qui refait des surdités et des murs, et ralentit les échanges. Plutôt que cela, il vaudrait mieux activer des discontinuités qui soient heureuses et porteuses de création, de traduction, d’interprétation.

Olivier Abel

Publié dans Autres Temps n°64, hiver 1999-2000, p.3-11.

(merci de demander l'autorisation avant de reproduire cet article)

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